L’Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Via Alpina 12 janvier 2012

Quel marcheur n’a pas rêvé un jour de traverser les Alpes ? 

Quitter les berges de la mer Adriatique aux confins de la frontière italienne et s’élever lentement, au rythme du pas, dans les premiers contreforts slovènes de l’arc alpin. Continuer sa route en direction des Dolomites, de l’Autriche et de l’Allemagne, puis se lancer à l’assaut des Alpes pour redescendre enfin vers la Méditerranée, d’une mer à l’autre. 

Cette itinérance porte un nom : la Via Alpina

Vincent Tornay, géographe et guide de randonnée, s’est lancé dans cette formidable aventure et a suivi l’itinéraire rouge de la Via Alpina. 2500 kilomètres à travers 8 pays et 13 massifs alpins pour rejoindre Monaco depuis Trieste. 119 jours de marche à la rencontre de l’immensité de la nature, des paysages et de leurs habitants. 124’000 mètres de dénivelés positifs sous les ardeurs du soleil, les battements de la pluie, les caprices de la météorologie. 44 passages de frontières nationales. De la fatigue, de la sueur, des émotions, et surtout des souvenirs, des anecdotes et des histoires à raconter. 

De ce long et beau périple est né un magnifique ouvrage paru aux éditions Rossolis en 2009. De chapitre en chapitre, Vincent Tornay nous entraîne dans ses pas sur les chemins, les sentiers, les cols et les passages qui se jouent des frontières, des langues et des différences. Car la Via Alpina n’est pas qu’un simple sentier de randonnée. Par son existence même, elle constitue un lien entre les hommes, les communautés linguistiques et les pays qu’elle traverse. Un lien symbolique, un trait d’union, un appel à la découverte, à la rencontre, au partage. 

Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera tous les renseignements utiles pour parcourir la Via Alpina en long et en large. Les itinéraires sont soigneusement reportés et illustrés d’extraits de cartes topographiques. Les temps de marche et les dénivellés accompagnent de nombreuses informations utiles telles que des suggestions d’hébergement, les principaux offices du tourisme qui jalonnent le parcours, des adresses de sites Internet, et moult considérations botaniques, géologiques et culturelles.

On ne peut que remercier Vincent Tornay d’avoir publié cet ouvrage, il fallait qu’il fût écrit. Les marcheurs se réjouiront des nombreux conseils dispensés et trouveront dans sa lecture d’inépuisables suggestions de randonnées. Les voyageurs se délecteront des innombrables photographies qui l’illustrent abondamment. Les lecteurs se laisseront emporter par les mots et la riche prose qui le composent. Et en complément de cet ouvrage, de nombreuses informations sur la Via Alpina sont également disponibles sur le site Internet dédié : www.via-alpina.org

Victor Hugo ne s’était pas trompé lorsqu’il écrivait en son temps : “Lire c’est voyager ; voyager c’est lire”.

TORNAY, Vincent. Via Alpina. Bussigny, Rossolis, 2009. 191 p.

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Black Mamba boy 5 janvier 2012

Il est un peu difficile de rentrer dans ce livre. Le style est peu aisé, le vocabulaire parfois obscur. L’auteure emploie des termes sans doute évidents pour elle mais pas pour un lecteur européen : « ferengis » pour étrangers, « asharis » pour autochtones. Un lexique n’aurait certes pas été de trop. Malgré tout, le personnage de ce Black mamba boy m’a fascinée. L’auteure, une Somalie vivant en Angleterre, raconte  l’histoire de son père.

Jama est né en Afrique de l’est dans les années quarante, dans un pays en guerre en proie aux convoitises de toutes les grandes puissances. C’est  une histoire tragique et pourtant pleine de force et de beauté, celle d’un enfant que sa mère jugeait protégé et béni.  Lorsqu’ Ambaro, la mère de Jama, était enceinte, un serpent mamba s’est approché de son ventre et l’a épargnée. Depuis, pour elle, son enfant est promis à un fabuleux destin.  L’enfant s’appelle Jama, c’est le père de l’auteure. Il grandit auprès de sa mère, domestique au Yémen, “accueillie” ou, plutôt, exploitée par sa famille somalie. Ambaro a accès à une chambre minuscule, elle peut tout juste pénétrer dans la cuisine, elle doit cacher son enfant et gagne sa vie en triant le café. Malgré sa misère, Ambaro est convaincue que son fils est sous la protection des étoiles, et cette idée ne la quitte jamais. Jama vit une existence mouvementée et pourtant paisible dans les rues d’Aden en compagnie de ses copains: chapardage quotidien, amitié intense avec Shidane. A la mort de sa mère, tout bascule, il se retrouve sans chaleur ni affection. Il part à la recherche de son père, rêveur impénitent parti  gagner sa vie on ne sait où, Erythrée, Soudan peut-être? Jama connait toutes les errances. La faim est sa compagne quotidienne. Il accepte tous les boulots: transporteur de charognes, éclaireur de soldats italiens. Il arrive même à monter son petit business d’épicier. Il devient ensuite marin au service de l’Angleterre, avant de retourner vers sa femme copte. Il ne veut pas faire subir à son enfant ce que lui a subi : l’absence d’un père.
J’ignorais à peu près tout de la colonisation italienne en Afrique de l’est. A l’exception du premier employeur de Jama, un soldat juif italien emporté par la guerre, le comportement de ces soldats est absolument terrifiant : bêtise crasse, racisme de bas étage; tout est abject et hélas bien décrit. Pour un vol de nourriture, Shidane est mis à mort de façon si ignoble que je ne me risquerais pas à décrire la scène. La rencontre de Jama – devenu marin anglais – avec les réfugiés juifs en route pour la Palestine, est aussi un moment très fort de Black mamba boy. J’ai dévoré ce roman et n’arrive pas très bien à comprendre les critiques mitigées ou négatives que j’ai pu lire sur ce livre. L’actualité de la Somalie, au-delà des pirates dont parlent les journaux, est certes toujours très difficile; l’intérêt d’un roman “vrai” est de nous donner une vision humaine et chaleureuse sur ces pays d’Afrique de l’est dont on oublie facilement l’histoire et le présent, pour n’en parler, hélas, qu’épisodiquement, lors de prises d’otages de touristes, ou lors de famines brusquement insupportables à nos yeux.

MOHAMED, Nadifa. Black mamba boy. Paris, Phébus, 2011 (Littérature étrangère). 276 p.

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L’étau 9 décembre 2011

L'étau, Pierre VALLAUD

L'étau, Pierre VALLAUD

Passionné par la deuxième guerre mondiale  je dois admettre que si  je devais penser à l’URSS durant cette période,  il me venait à l’esprit l’opération Barbarossa, la bataille de Stalingrad, voire la bataille de Berlin. « Devais » car dorénavant le siège de Leningrad  (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) figure également en très bonne position. 

J’aimerais commencer mon billet par cette phrase inscrite en quatrième de couverture : « En 900 jours de siège – de juin 1941 à janvier 1944-, plus d’un million de soldats et de civils ont trouvé la mort ». Ca plante le décor…

Ça pourrait également plomber l’ambiance et rebuter certaines personnes, mais le livre se lit très facilement et, malgré sa thématique, il est très agréable. L’auteur en effet a eu la très bonne  idée de séparer son texte en 92 chapitres (j’ai compté). Ils ne vont pas au-delà des 4-5 pages et ont un titre bien distinct. Ainsi l’on peut retrouver très aisément un personnage, une scène, une anecdote,  une histoire, un affrontement, un témoignage, etc. 

Il faut tout de même reconnaître que l’on est embarqué dans l’une des plus terribles batailles de toute l’histoire de l’humanité. Et le lecteur s’en rend compte dès le début : « d’emblée c’est en effet une lutte à mort qui se déroule » (au sein du chapitre  bien nommé « extermination  idéologique »).  Grâce à leur Blitzkrieg, les Allemands  les plus pessimistes  pensaient faire capituler l’URSS en six semaines maximum. Mais l’URSS n’est pas la Pologne. On est même très loin du petit mois qu’il avait fallu pour faire plier l’ état d’Europe centrale. L’héroïque population de Leningrad a tenu bon dans les pires conditions possibles pendant près de trois années d’enfer. Une des conséquences dramatiques de ce siège fut la lutte contre la faim qui a poussé certains habitants à manger des rats mais surtout à pratiquer le cannibalisme. Vous trouverez d’autres détails sordides à ce sujet dans le livre. 

L’étau… Le livre porte bien son nom.  D’un côté il y avait bien sûr Hitler qui, au vu de la situation d’immobilisme, décida de créer un siège et de laisser mourir de faim la population (ainsi sans se salir des mains déjà bien tachées). Mais de l’autre côté il y avait Staline… Un autre dictateur. « Leur » dictateur ! Durant le mois de juillet 1941 ce dernier déclare à la radio son fameux « plus un pas en arrière » qui deviendra le slogan de référence pour tout Russe jusqu’à la fameuse bataille de Berlin. Cette phrase n’était pas une simple tirade, il fallait vraiment la prendre à la lettre. Reculer était se condamner à mort. Si un soldat russe faisait un pas en arrière, il risquait de se faire tuer volontairement par les siens. Sur les 25 millions de morts russes de 1941 à 1945 pas toutes ne sont dues au nazisme… A ce propos on ressent très bien dans le livre ce sentiment terrible de la ville prise en tenaille entre  les Allemands et les hommes de Staline qui pourchassent tout citoyen et soldat russe faisant preuve de traîtrise, normale en temps de guerre, mais on pouvait également risquer d’être fusillé pour simplement avoir fait preuve de pessimisme, de lâcheté, d’avoir  divulgué  des rumeurs négatives,  d’avoir  pratiqué  le marché noir, etc.

Comme pour d’autres récits qui relatent les évènements de manière chronologique très rapprochés (je pense par exemple à Paris brûle-t-il ? ), l’on vit et l’on souffre aux côtés de la population. Petit à petit les privations en tout genre deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus insupportables. Il y a des chapitres qui marquent plus que d’autres comme par exemple « Un problème de conscience » qui nous raconte la mise en place de « cette  destruction de masse par la faim [qui] fait partie de la planification de l’élimination des peuples de l’Union soviétique, les morts de Leningrad n’étant qu’une partie de l’entreprise ».

Heureusement l’ouvrage nous offre des anecdotes qui, malgré le fait qu’elles soient liée à la tragédie humaine, réussissent à nous faire sourire. Comme par exemple lorsque les  Allemands, après une importante progression sur le terrain, occupent « la station d’Alexandrovska, dernière station de tramway de Leningrad dans les faubourgs ». Le tram fonctionne comme en temps de paix et les habitants prennent le tram sans se soucier des Allemands. Ces derniers pourraient carrément monter dans le tram qui les amènerait tout droit au centre de la cible, au centre de Leningrad ! Incroyable anecdote.

Je conseille vivement  ce livre qui mérite l’attention de tous.
En outre, par devoir de mémoire, il doit être lu et partagé.

VALLAUD, Pierre. L’étau. Fayard, 2011. 384 p.
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Famille modèle 6 décembre 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 11:36
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La famille Ziller a quitté son confortable Wisconsin où elle vivait pourtant bien, avec une certaine aisance, une vie sociale satisfaisante et un joli lac où se baigner l’été, sur l’initiative du père, Warren, alléché par le désert mojave, en Californie, où un associé lui promet des affaires juteuses à concrétiser. Après l’achat d’un terrain et la construction d’une résidence de plusieurs maisons, il s’avère que les acheteurs ne se pressent pas au portillon, loin s’en faut. D’autant plus qu’en face du lotissement, les grues s’activent autour de la décharge de déchets toxiques nouvellement installée. Et la conscience de Warren le taraude trop pour qu’il fasse croire aux potentiels intéressés qu’un centre commercial est en train de se construire ici, au milieu  de rien…

Warren n’a pas avoué à sa famille la catastrophe imminente et s’enfonce dans le mensonge : la Chrysler LeBaron (qui a été saisie) aurait été volée sur l’allée de leur maison. Sa femme Camille ne se doute de rien. Et les trois enfants encore moins. Dustin, beau et charismatique, continue de répéter avec son groupe, les Deadbeats, dans le garage. Lyle est malheureuse de vivre en Californie où le bronzage est roi, ce qui se marie mal avec sa peau de rousse… Elle vient de rencontrer Hector, un immigré mexicain, avec qui elle commence une relation “par défaut” : pour rien au monde elle n’aimerait être vue avec lui. Quant à Jonas, le petit dernier, il est toujours aussi bizarre, mal compris par sa famille, et le fait qu’il s’habille intégralement en orange ne fait qu’accentuer son image de marginal.

Lors du traditionnel week-end annuel de camping en famille, Warren décide de tout avouer : il est ruiné. Et ce n’est certainement pas Camille, avec son job de réalisatrice de films documentaires, qui pourra leur assurer le train de vie qu’ils avaient adopté. Tout le monde accuse le coup. Mais au retour, Dustin va être victime d’un effroyable accident dont tout le monde pense que Jonas est responsable. Déjà dans la marge, le pauvre garçon va sentir peser sur lui une culpabilité dont il n’avait pas besoin.

Et, ironie du sort, on retrouve les Ziller seuls habitants de la résidence pestiférée…

J’ai beaucoup aimé ce roman dans lequel Puchner (déjà auteur d’un recueil de nouvelles, La musique des autres) raconte avec brio le rêve américain et la chute d’un homme et, conséquemment de sa famille. Assez léger au départ, malgré un cynisme certain, le récit prend une tournure plus désespérée. On est loin du happy end à l’américaine et, ma foi, ce n’est pas pour nous déplaire !

PUCHNER, Eric. Famille modèle. Paris, Albin Michel, 2011 (Terres d’Amérique). 522 p.

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La société des amis de Clémence Picot 29 novembre 2011

Filed under: Roman — davide @ 11:44
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Philippe Adam est un auteur français.

Complètement basé sur le livre Clémence Picot, La société des amis de Clémence Picot en est le complément quasi-parfait. A peine sorti du maëlstrom de mélasse psychotique qu’est la lecture du livre de base, on se retrouve face à des personnage qui, dans leur bêtise, semblent incarner soit

a) le lecteur moyen de Clémence Picot, tout à son impossibilité d’admettre qu’il a lu un livre qui le dépasse très certainement 
b) le genre d’antisocial en devenir pour qui Clémence est un modèle.

Or on imagine que les aventures de a) ou b) seront nécessairement cocasses voire pénibles à lire, et c’est parfaitement le cas.

Quelques membres de ladite société se mettent en tête d’inscrire Clémence à un club de célibataires pour lui faire rencontrer l’âme sœur, et l’on suit ces péripéties à travers les notes du secrétaire (et membre de la catégorie a), avec une petite chance de finir dans la b) ), mais pas avant d’avoir tenté de retrouver Clémence (car personne dans la société ne sait… ehhh, vous voyez où je veux en venir) et d’avoir essayé personnellement le club de rencontres…

Bref, ce livre est court, ce qui est une bonne chose, et a quelque chose à dire sur le roman Clémence Picot et ses lecteurs (dont je fais partie – youpie).

Du coup, si vous vous avez lu Clémence, enchaînez sur la Société.

ADAM, Philippe. La société des amis de Clémence Picot. Paris, Verticales, 2003 (Minimales). 104 p.

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Du domaine des murmures 15 novembre 2011

Filed under: Roman — chantal @ 12:45
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Pour les fans de Carole Martinez, enfin pour ceux qui ont adoré Le cœur cousu, son premier et précédent roman, on peut se réjouir d’avoir une nouvelle perle à dévorer. Elle nous emmène à nouveau dans des contrées lointaines mais cette fois on se retrouve au moyen-âge dans une ambiance religieuse ou guerrière.  Il y a ceux qui habitent le château et ses alentours, puis ceux des domaines avoisinants, et le monde extérieur, loin, où seuls les hommes peuvent s’aventurer pour guerroyer ou répandre la foi chrétienne. Un monde masculin dans lequel les femmes ont peu de marge de manœuvre, elles sont là pour enfanter ou prier.

 Plus dans le vif du sujet, que dire sans tout dévoiler… L’héroïne du roman, une jeune pucelle de quinze ans, Esclarmonde, va commettre un acte violent dans l’Eglise face à Lothaire, son fiancé, contre la volonté du père, le châtelain, un acte inattendu qui fait suite à une décision bien mûrie, devenir recluse, un acte choquant qui va transformer sa vie et aussi celle du château. Afin de pouvoir rester libre elle va se faire emmurer à côté de la chapelle. Sa voix s’impose pour la première fois.

Dès ce moment, tout bascule et elle vit enfermée derrière les barreaux d’une fenestrelle, elle est jugée, magnifiée ou méprisée, mais surtout idolâtrée, elle passe pour sainte.  La voix d’Esclarmonde et ses visions créent un univers mystique et surprenant. Elle jette en quelque sorte les dés, le royaume est apaisé, la paix règne mais il y aura un point de rupture. La violence engendre la violence et le sang reflue…

Les personnages sont puissants et forts, blessés, desespérés, on partage leur tristesse et leurs combats respectifs, chacun est pris dans une douleur personnelle et est amené à aller jusqu’au bout de son choix.

Carole Martinez  inscrit encore une fois la notion de liberté et de combativité des femmes dans son roman.  On y retrouve aussi les croyances et  les superstitions des personnages, son style  d’écriture magique qui nous emporte dans cette époque mystique et parfois sombre. C’est une conteuse et son monde est merveilleux, son écriture détaillée et précise. Tout en finesse, à lire absolument !

Elle vient de recevoir le prix Goncourt des lycéens 2011.

MARTINEZ, Carole. Du domaine des murmures, Paris, Gallimard, 2011. 200 p

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Antoine Chainas Le noir et le cru 8 novembre 2011

Filed under: Polar — Françoise A. @ 8:00
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Attirée par le titre et le label de la prestigieuse Série noire, je me suis plongée dans la lecture de ce roman avec enthousiasme. Et puis comment dire ? J’ai d’abord été saisie  par les pages très crues décrivant avec moult détails l’amour entre le capitaine Javier et son beau lieutenant de police. Puis je n’ai pas vraiment compris le lien entre cette histoire d’amour- où Chainas est très convaincant- et la mystérieuse femme qui serait responsable du suicide d’hommes brutalement tombés malades. Ils auraient été empoisonnés par irradiation. Tous ces messieurs bien rangés ont radicalement changé du jour au lendemain après avoir rencontré une artiste insaisissable qui expose des photos d’organes humains.

L’une des victimes est un dénommé DRH. L’auteur ne l’explique pas, mais chacun pourra traduire par Directeur des ressources humaines. Ce DRH est un cadre chargé de faire du chiffre, donc de supprimer des emplois pour le profit de sa société. C’est un être petit, coupé de sa famille, tributaire de l’orgasme hebdomadaire et  du micro-ondes. Pour communiquer avec les siens, il utilise le post-it et c’est tout. Si on lit les chapitres séparément, tout est passionnant et captivant, digne des meilleurs « hard-boiled ». On y retrouve le policier fatigué, la drogue, la femme fatale et, même, ô nouveauté par rapport aux années 40, l’homme fatal.  L’ennui, c’est que l’intrigue se dilue dans la description des personnages en quête de mort. J’aurais apprécié un soupçon d’explications sur la mystérieuse femme, et du coup, je suis restée sur ma faim. 

Heureusement pour moi, je n’ai pas voulu en rester là car le style de l’auteur me trottait dans la tête. Bien m’en a pris, car j’ai dévoré Versus. Il s’agit encore d’un duo de flics et l’histoire se passe aussi dans une ville du midi de la France, peut-être Nice ? Chainas ne le précise pas. Nazutti est un guerrier misanthrope raciste qui déteste les homos, les touristes, et surtout lui-même. Dans une vie antérieure, il a été marié et père d’une fille. Son lieutenant Andreotti est un pur. Il y a des années, il a voulu mener à bien une enquête sur le meurtre d’un SDF. Les assassins avaient trop d’appuis politiques et le petit flic intègre s’est fait jeter. Sa femme ne l’a pas quitté, mais cette réintégration dans la police aux côtés de Nazutti est en quelque sorte sa dernière chance. Les deux sont aux prises avec une enquête bizarre où des pédophiles se retrouvent assassinés à côté de leurs victimes.

  • Il y avait un temps
  • Où nous étions seuls
  •  Démunis
  •  Effrayés
  •  Et honteux
  • Réjouissez-vous
  •  Et redressez-vous
  •  Ce temps-là est révolu 

L’assassinat des pédophiles n’est pas pour déplaire à Nazutti, Andreotti le voit bien. Ce qu’il sait moins, c’est que Nazutti se flagelle régulièrement la mémoire en se répétant les noms des petites victimes dont les assassins courent toujours. Il entraîne pourtant Andreotti dans une drôle de maison où se passent de curieuses représentations sexuelles : déviances en tous genres garanties ! Est-ce vraiment pour les besoins de l’enquête, pour lui montrer la fange de la ville, pour lui révéler son passé trouble? Manoeuvres en tous genres, guerre des flics? Chainas décrit à merveille l’administration de la police qu’il a l’air de fort bien connaître. Quoiqu’il en soit, Andreotti se rend vite compte qu’il est manipulé, toute la question est de savoir par qui? J’ignore si Chainas est fan de Frédéric Dard et du Yasmina Khadra des débuts, mais son Nazutti m’a fait penser à un San Antonio très noir couplé avec le révolté commissaire Llob.  Si vous voulez retrouver Antoine Chainas après lecture, voyez son blog ainsi que sa passionnante interview virtuelle sur Bibliosurf .

CHAINAS, Antoine Une histoire d’amour radioactive. Paris, Gallimard, 2010 (Série noire). 275 p.

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CHAINAS, Antoine.Versus. Paris, Gallimard, 2010 (Folio policier; 547). 645 p.

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Blast 1 : Grasse carcasse / Blast 2 : L’apocalypse selon Saint Jacky 28 octobre 2011

Après le calme relatif des derniers billets, il était temps de repasser à quelque lecture un peu plus goûtue, plus consistante.

On ne présente plus Manu Larcenet. Ce dernier, après avoir fourbi ses armes dans le magazine de bande dessinées français Fluide Glacial, a à son actif un nombre conséquent d’albums de petits mickey essentiellement humoristiques, mais aussi un peu moins humoristiques, voire même très peu humoristiques, pour lesquels ce punque du crobar a obtenu un prix du meilleur album à Angoulême en 2004 (l’un de ses nombreux prix, d’ailleurs).

Mais même ses albums contenant un « message » assez sérieux ne se départissent jamais vraiment des petites pépites d’humour un brin débile qui caractérise son œuvre.

Et bien dans Blast, rien de tout cela. Le premier volume s’ouvre sur les prémisses de l’interrogatoire policier de Polza Mancini, obèse philosophe ex-écrivain devenu clochard, qui est en fâcheuse situation pour ce qu’il a fait à une certaine Carole. Pour permettre aux policiers qui le cuisinent de comprendre les motivations de son geste, il se met à table, et leur raconte par le menu sa vie, depuis son enfance plus ou moins heureuse de fils de camionneur communiste à sa brusque rupture d’avec la vie ordinaire, à la mort de son père, avec pour point culminant le « blast », sorte de crise hallucinatoire peuplée de couleur et de statues de l’île de Pâques.

Le deuxième tome fera rencontrer à Polza le personnage de Saint Jacky, qui est odieux. En dire plus serait en dire trop.

Il est bon de s’arrêter ici pour évoquer un peu l’aspect graphique de cette œuvre.

Il est noir. Très, très noir. Ce qui n’est pas noir sont les à-plats de noir délavés, qui ne sont eux que du noir sournois, soyons francs. En fait, les seules couleurs apparaissent aux moments du « blast », et lui donnent, ou plutôt lui donneraient si c’était possible, un côté encore plus malsain. Le trait reste mal fait en tremblotant par moment, et les figures humaines sont toutes plus ou moins monstrueuses, tout en étant terriblement expressives. Ceci fait de l’ensemble une narration grotesque et presque touchante si ce n’était par l’intelligence du récit et la complexité des personnages, jamais en reste de non-dits et de masques. Le rythme quant à lui est soutenu, et les allers-retours entre le présent de l’interrogatoire et la carrière de clochard de Polza n’est jamais indigeste. Reste à souligner à nouveau que l’humour décalé de Larcenet est diablement absent, et le tout n’est pas à mettre entre toutes mains. Je ne peux malheureusement pas en dire plus, tant ces albums m’ont paru subtils et subjectifs dans leur  interprétation, mais souvenez-vous de ceci : je ne présente ici que les deux volumes que possèdent pour l’heure les bibliothèques municipales, et l’attente des deux suivants va être, comment dirais-je, rude.

Très rude.

LARCENET, Manu. Blast 1 : Grasse carcasse / Blast 2 : L’apocalypse selon Saint Jacky. Paris, Dargaud, 2009 / 2011. 204 p.

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Clémence Picot 20 octobre 2011

Dans ma quête d’un public plus global pour ce blogue, je me suis laissé convaincre par un certain « h@msterj0vial » de Pondichéry de lire ce livre, à la suite du bonheur qu’il a éprouvé à la lecture de mon billet sur American psycho. Où qu’il soit, qui qu’il soit, quel que soit le nombre de houris rafraichîssant son corps d’éphèbe au gré du balancement de leur éventails, j’espère qu’il sera satisfait…

Passons donc sur le plus simple. Régis Jauffret est un de ces « nouveaux auteurs » français qui croient que l’on peut faire du roman avec n’importe quoi, et qui y parviennent. Ils me rendent tous profondément en colère, car jalousie.

Ça, c’est fait. Ensuite vient Clémence. Clémence est infirmière de nuit, et il est difficile de dire si c’est son activité professionnelle couplée à sa vie sociale moins excitante que celle d’une vieille sandale en caoutchouc échouée sur la plage la plus nordique des îles hybrides extérieures, ou bien son éducation, assez tôt présentée dans Clémence Picot, son éducation donc aux mains de parents calvino-masochistes, qui lui ont décousu la reliure.

Car Clémence est folle. Très, très folle. C’est le premier constat que l’on peut faire en lisant ce livre. Contrairement à American psycho, où le personnage principal est moins fou que parfaitement en adéquation avec les attentes de son milieu, le milieu et l’époque de Clémence restent assez vagues. On se sait à Paris, mais au-delà de ça, pas grand-chose à apprendre. En fait, une fois passée l’évocation de son enfance, c’est sur sa relation plutôt « privilégiée » avec sa voisine que l’on se perd. Et, sauf erreur, à dessein.

Car ce que Clémence préfère à torturer ses patients ou les maigres restes de sa famille, c’est imaginer les sévices qu’elle voudrait faire subir à sa voisine et à son fiston. Le lecteur n’a effectivement pas longtemps à attendre avant que le conditionnel et le futur fassent leur apparition et que la frontière entre événement avéré et fantaisie du personnage principal se brouillent. A tel point qu’il devient vite difficile de savoir si cette Clémence Picot n’est pas elle-même la création d’une imagination plus malade encore qu’elle, vu la légèreté fantasque avec laquelle le point de vue narratif saute d’un personnage à un autre, souvent en plein milieu de chapitre.

Si l’on devait rester à un niveau d’analyse encore atteignable sans accessoires psychoactifs, on pourrait tout de même relever la persistance avec laquelle certains thèmes reviennent, notamment l’incapacité de Clémence de faire face aux conséquences de ses actes, qui semble bizarrement découler d’une jalousie si monstrueuse qu’elle est tue vis-à-vis de l’état de mère de ladite voisine. La maternité et son désir est sans doute un aspect de la nature humaine sur laquelle Jauffret veut nous dire quelque chose, mais cette même maternité est à ce point imbriquée dans la folie furieuse de Clémence, que je vais m’abstenir d’en dire quoi que ce soit (si vous le permettez).

Que je soit bien clair : Clémence Picot n’est pas un ouvrage agréable à lire, ni particulièrement intéressant, au-delà de l’observation clinique des résultats d’une bonne éducation bien stricte sur la psyché humaine. Cependant, force est de reconnaître le tour de force littéraire que ce livre représente, et ceux qui ne lisent pas seulement pour se distraire, s’il en reste, pourront tenter l’expérience pour se muscler la conscience.

JAUFFRET, Régis. Clémence Picot. Paris, Verticales, 1999. 412 p.

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Human punk 17 octobre 2011

J’aime bien ce John King, même s’il semble écrire exclusivement pour le groupe démographique constitué de trentenaires vieillissants aux racines anglo-saxonnes en mal d’un pays qu’ils n’ont jamais vraiment connu mais qu’ils savent avoir perdu à tout jamais pour ne voir que sa pâle copie s’enfoncer dans l’idiotie éthylique la plus….

John King est donc un auteur formidable qui, en 1997, a publié un premier livre qui a rencontré un succès relatif probablement dû à son sujet ma foi controversé :

Les difficiles conditions de vie du passereau molletonné en environnement semi-urbain.

A moins que ce ne soit le hooliganisme britannique au sens le plus large du terme, celui qui englobe gaiement sport, violence, alcoolisme, xénophobie et grossesse adolescente.

Si j’ai déjà présenté avec beaucoup de bonheur son troisième titre (Aux couleurs de l’Angleterre), qui était très bon car mettant en abyme la barbarie britannique hors des frontières où elle est tolérée et célébrée, je suis tout frétillant à l’idée de vous présenter Human punk, car ce livre-ci couvre une des périodes les plus noires de ce pays, de 1977 à la fin du siècle, et donc les âges sombres que sont les années endurées sous Thatcher.

Et ce, une fois de plus, par le dialogue intérieur au plus ras du sol, par les yeux de Joe, petit punk de 15 ans au début du roman, tout occupé à cirer ses Doc Martens, cracher sur ses petits copains et surtout, écouter de la musique, la seule instance où cette génération de plus en plus perdue dans un monde où la « gauche » n’est plus que pédante et universitaire, et où la « droite » est de plus en plus furieusement antisociale, va t’en guerre et folle. Tout cela finira, évidemment, mal.

Ceci pour la première partie de ce roman qui en comporte trois ; la seconde nous raconte le retour de Joe au pays après trois ans passés à Hong Kong, avec son lot de souvenirs pesants et de regrets, car ce n’est pas un retour heureux, et la traversée de la Chine et de la Russie communistes ne seront que de plus douloureux rappels que, même à l’abri de la dictature totalitaire, l’individu qui ne se range pas est facilement réduit à l’état de sauce à la menthe (métaphoriquement parlant).

Le tour de force à mon avis réside dans la troisième partie, où un Joe quadragénaire  mène la belle vie, sauvé par son amour pour la musique punk et sa capacité à relativiser, à prendre du recul, à défendre son roast-beef bec et ongles et à ne compter sur personne que lui-même.

Ce constat peut paraître un peu déprimant comme prémisse à un roman, mais King est plus malin que cela, et si l’on peut se réjouir d’une chose, c’est que ses personnages ne sont ni simples, ni héroïques.

Au final, même si Human punk est plutôt limité géographiquement, si sa langue est orale au possible, si on peut détecter un brin de complaisance pour les déchets humains qui le peuplent, ce roman demeure une biopsie d’un corps certes malade mais diablement fascinant.

KING, John. Human punk. Paris, Olivier, 2003. 474 p.

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