L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

L’aliéniste 15 janvier 2009

Filed under: Roman — davide @ 11:43
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alienistOn m’a reproché récemment de ne présenter que des livres dont les mots clés pourraient se résumer à « trash » et « homosexualité ». Ne voulant pas trop m’étendre sur le traumatisme ainsi subi dans ma carrière encore jeune et fraîche de bloggueur, je dois reconnaître que c’est vrai.

Du coup, et sur la recommandation d’un estimé collègue, je vous livre un article sur L’aliéniste de Caleb Carr, qui comporte meurtres en série, misère noire et prostitution enfantine, mais dont le seul trash qu’on puisse trouver est une description des plus polies du système d’égoûts primitifs du New York de la fin du 19ème siècle.

Car voilà, il s’agit d’un roman historique, mais pas que ça. Oh que non. C’est aussi un roman policier à tendance tueur en série tout à fait dans les normes, avec son héros un peu décadent (il fait beaucoup de peine à sa grand-mère), son équipe d’experts (l’expert en psychiatrie traumatisé dans son enfance, les faire-valoir humoristiques qui se révèlent être des experts en criminologie, le « people » qui fera de son mieux pour aider les héros mais qui est restreint par sa haute visibilité politique, en l’occurrence Théodore Roosevelt, ce qui est ma foi assez courageux de la part de l’auteur, le gosse des rues au passé criminel qui fera son Bildung au cours du roman et sauvera la vie du héros au moins une fois, le colosse terrifiant, bla bla, passé criminel, bla bla, cache un cœur d’or et une sensibilité rare, et enfin la femme, qui malgré l’époque telle qu’on la connaît, veut être policière, et est le seul personnage possédant en permanence une arme à feu et un caractère de catcheuse en manque d’action). La digression sur la place des femmes dans ce roman mérite d’ailleurs une fermeture de parenthèse pour s’y étendre ; ladite drôle de dame mise à part, on ne croise quasiment pas de personnages féminins, ou très brièvement et, souvent, dans des rôles de mères de victimes ; l’autre femme bénéficiant d’un rôle de choix s’avère être un cas psychiatrique guéri mais qui conserve une aptitude à la violence à faire rougir John Rambo. Il semblerait que l’auteur, conscient de la misogynie historique propre aux domaines explorés par ses héros, ait senti le besoin de mettre un peu de féminité dans ses épinards, mais que par effet de compensation celle-ci s’exprime par une assurance et un désir de punir le monde entier qui est juste au-delà du crédible. Bref ça ne regarde que lui ; revenons au livre.

On pourrait dire que ce roman est au style roman à tueurs en série contemporains ce que le steampunk est au cyberpunk; ou, pour m’exprimer de manière compréhensible, qu’on y retrouve systématiquement les mêmes ingrédients, mais à la sauce de grand-mère. J’ai déjà mentionné l’équipe d’experts, mais on relève également leur propension à la découverte de cadavres à haute et tortueuse valeur symbolique psychologique (Freud est mentionné comme un jeune fou aux théories avant-gardistes), l’utilisation des techniques de criminologie de pointe (le passage où il est question de reconnaissance d’empreintes digitales comme technique subversive et en marge des méthodes policières est des plus amusants, celui de la théorie de la dernière image vue par la victime imprimée sur la rétine l’est un peu moins, et c’est un bonheur de la voir expédiée de la sorte), le travail d’enquête porte à porte, au contact de sympathiques minorités ethniques qui permet à l’experte de montrer qu’en plus d’être l’élément le plus dangereux de l’équipe, elle est aussi la plus polyglotte, et enfin le classique voyage à l’autre bout du pays pour revenir sur le passé du tueur.

Mais à part ça, le reste n’est pas mal. J’ai beaucoup, beaucoup apprécié la présentation de New-York de 1896, en transition de port sordide qu’elle était vers la capitale économique étincelante qu’elle ne peut que devenir, avec tout ce que cela implique de sacrifices humains et de vice et de débauche. On me rapporte que la recherche des faits historiques de la vie quotidienne est plutôt exacte ; elle est du moins crédible, j’ai parfois regretté que l’enquête doive suivre son cours tant l’aspect documentaire du roman était bien ficelé.

Finalement, on se laisse prendre au jeu de l’auteur, on fait grâce des quelques lenteurs dues probablement aux déplacements uniquement faits à pied, en calèche ou en train à vapeur, et on se laisse sournoisement gagner par le désir d’en savoir plus sur l’esprit malade qui sévit dans la ville ; on frémit un peu également des retombées politiques de ses actions, même si elles restent pour le moins anecdotiques, tant les personnages sont issus ou protégés des classes aisées.

Finalement, on assiste à une fin un peu insipide mais adéquate, avec pour seule grosse mouche dans la soupe la constatation qu’un fois le méchant mis hors d’état de nuire, la ville peut poursuivre sa glorieuse destinée vers un avenir plus propre et plus sûr grâce à une meilleure compréhension des processus et contextes qui font d’individus potentiellement bons, charmants et gentils des bouchers psychomalades secoués de tics nerveux à peine capables de réserver une table au restaurant, ce qui, vu que nous nous trouvons maintenant dans cet avenir plus propre et plus sûr, assoit ce roman très fermement dans le domaine de la fiction la plus pure.

 

CARR, Caleb. L’aliéniste. Paris, Presses de la cité, 2004. 490 p.

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