L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Un don – Toni Morrison 30 juin 2009

Filed under: Roman — chantal @ 8:32
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Toni Morrison, Un don

Toni Morrison, Un don

Au départ je me disais que j’aurais dû lire ce roman en anglais, mais  j’étais déjà contente de lire enfin un texte de cette grande écrivaine, donc une chose après l’autre…
 Finalement, j’ai bien fait de le lire en français car ce n’est pas un livre qui se lit à la légère… le vocabulaire est riche, la syntaxe travaillée et le style vraiment moderne dans le sens noble du mot.
Un don est une grande oeuvre et Toni Morrison une grande femme, qui en a déjà vu … de toutes les couleurs…
Tout se passe aux temps de l’esclavagisme, aux Etats-Unis au 17ème siècle, dans une ferme où vont se côtoyer différentes femmes autour de Jacob Vaark. Rebecca, celle qu’il a épousée, puis toutes les pièces rapportées pour venir les seconder à la ferme, des jeunes et des moins jeunes femmes, noire ou, amérindienne, européenne ou échouée d’un naufrage, jeunes filles achetées et débarrassées par d’autres.
Elles  sont là, avec leurs croyances, leurs grossesses, leurs magies, leurs peurs, leur méfiances et surtout leur force propre. Elles représentent l’identité de l’Amérique de ce temps-là, un peuple reconstitué d’êtres venus d’Afrique ou  d’Europe , elles vivent ou survivent sur une terre blessée en devenir et aux aguets.
L’auteur nous démontre à travers toutes ces voix le courage et la force de toutes les femmes et de toutes les mères, certaines arrivant même à aller au-delà du sens maternel, pour sauver leur progéniture et leur âme.
Quelques pierres fondamentales sur lesquelles poser un pied dans ce texte :
l’identité, le statut de la femme, de l’esclave, le désir, l’humiliation, la peur, la peau et toujours le courage.
Le langage de Toni Morrison balaie toute douleur, sa plume est si belle qu’on oublie la dure réalité qu’elle décrit.
 On s’accroche aux premières pages, car le récit se fait à plusieurs voix et dans l’intemporalité, une fenêtre s’ouvre pour dire l’histoire de l’une ou l’autre… on se laisse porter, puis  envoûter.

MORRISON, Toni. Un don. Paris, Bourgois, 2009

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Si c’est un homme 26 juin 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 9:00
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leviLire un livre sur les camps d’extermination nazis ne devrait pas être facile, que ce soit dû à l’horreur racontée, à la honte héritée ou encore au constat d’échec du « plus jamais ça ». Ajoutez à cela s’il vous plaît le destin funeste de l’auteur.
Cependant, Levi a réussi son pari. D’une écriture limpide, ce livre le suit fidèlement depuis sa déportation d’Italie à l’arrivée des soldats russes à Auschwitz, et décrit ses occupations, ses rencontres, sa survie.
Et seulement les siennes, car Levi s’est fixé pour contrainte, et c’est remarquable, de ne parler que de sa propre expérience, sans rapportages, et de la manière la plus factuelle possible. De plus, s’il nous fait part de points de vue sur des ethnies, des groupes de population, c’est toujours dans le contexte du camp d’extermination, ou de sa propre méconnaissance du monde, et ces découvertes d’autres cultures n’en sont que plus terribles par la conviction intime du narrateur qu’elles ne serviront à rien, puisque hormis la survie au jour le jour, rien n’existe dans le camp.
De même, ses tortionnaires sont considérés de manière purement factuelle, en fonction de leur impact sur la durée de vie des victimes, et s’ils ne sont pas condamnés, ils ne sont pas pardonnés.
Et c’est en cela que ce livre m’a dérangé. En effet, comment espérer comprendre ces événements sans avoir accès aux émotions qu’ils suscitaient chez leurs participants ? Comment vraiment s’éviter une redite si on ne comprend pas la colère, l’abattement, la folie, le plaisir sauvage et abominable du pouvoir de vie et surtout de mort?
Levi, dans ce livre, nous donne une piste, dans les questions et réponses, supplément au corpus principal du texte : il ne s’agit pas de comprendre, car se laisser pénétrer par les émotions du moments impliquerait l’abandon d’un part de son humanité. Par contre, il s’agit de connaître.
Ceci est un livre essentiel.

P.S. : on peut aussi lire  La trêve  du même auteur, qui reprend l’histoire de Levi depuis l’arrivée des troupes russes au camp jusqu’à son retour en Italie, mais il faut savoir que ce livre excellemment écrit et vicieusement poignant à été écrit plus tard et est donc plus travaillé au niveau de sa forme. Il donne davantage matière à réflexion, du fait de son éloignement des poncifs sur le vécu des déportés. Donc attention, danger, travail intellectuel!

LEVI, Primo. Si c’est un homme. Paris, Pocket, 2006 (Pocket, 3117). 300 p.

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Le meilleur reste à venir…. 24 juin 2009

Filed under: Roman — chantal @ 9:00
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Sefi Atta, Le meilleur reste à venir

Sefi Atta, Le meilleur reste à venir

 En direct du Lagos au Nigéria et dans son époque actuelle, voici un roman social et urbain, qui nous plonge dans le quotidien de deux jeunes filles qui, liées par une forte amitié malgré leurs différences vont nous immerger dans leur apprentissage de la vie.
Un acte violent va toucher Sheri et bouleverser son histoire, peu après, Enitan sera contrainte de poursuivre ses études ailleurs. Une fois séparées,  la vie se chargera de les faire évoluer de manière diverse et de leur apprendre les dures conditions sociales de la société patriarcale dans laquelle elles vivent. Rebelles chacune à leur manière, elles n’hésitent pas à bousculer les normes car elles aspirent trop à la liberté, même si elles savent que le prix à payer est élevé.
Quelques plus ou moins douces années plus tard, passées à rechercher  l’amour,  la jeune Enitan plus  « sérieuse » que Sheri, va vraiment devenir celle qu’elle est. A travers ses rencontres et déceptions amoureuses, mais surtout à travers ses colères et ses révoltes. Toujours témoin aussi de la vie difficile  que mène sa mère…. mais je ne vais pas tout vous raconter, elle trouve toujours de quoi s’énerver… ou s’insurger…, mais dans quel monde vit-on- aussi ??
Donc, plus impliquée politiquement de par la voie qu’a suivi son père avocat, engagé et militant pour la liberté d’expression, Enitan va se battre sur tous les fronts, pour son travail, pour un salaire égal, pour la liberté, pour le statut de la femme dans la société, mais aussi dans la famille, et également dans son couple face à son mari pour garder son indépendance à tout prix.
Mais quand elle se retrouve vraiment et qu’elle s’écoute, elle comprend qu’elle ne peut fuire ses idéaux et elle part… libre et légère… malgré les souffrances assumées qui seront toujours présentes en elle.
Mon ton n’est pas sévère, car ce livre malgré des thématiques et des moments très douloureux pour nos héroïnes, n’est pas un livre triste, les couleurs et la vie qui vaut toujours la peine d’être vécue, balaient toutes les horreurs. Sefi Atta nous brosse un magnifique portrait de femme d’aujourd’hui, engagée et sensible, qui se remet sans cesse en question, on la voit bien piquer ses colères! et tout ça dans les parfums des plats  piquants que concocte avec amour son amie de toujours, Sheri. 

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 ATTA, Sefi. Le meilleur reste à venir. Paris, Actes sud, 2009. 429 p.

 

Ainsi soit-elle 22 juin 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 9:00
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ainsisArgh. C’est précisément ce qui en mon âme a résonné lorsque je me suis fixé comme objectif de faire un billet à propos de ce livre. Argh. Car quoi de plus éreintant, de plus exaspérant que de trouver quelque chose, de même pas drôle ou intéressant, mais quelque chose tout court à écrire sur un livre qui est ABSOLUMENT pertinent. Je fais de mon mieux : Benoîte Groult a écrit pas mal de livres, et je n’en ai lu aucun. Cependant celui-ci a dû être cité dans un des ouvrages que j’ai lus précédemment, ma liste de lecture ayant pour mode d’accroissement une certaine forme d’osmose chaotique. J’ai, comme à mon habitude, sauté la préface, pour tomber sur une introduction tout à fait à mon goût, car elle décrit cet opus comme un je-ne-sais-quoi, et donc pas un roman ou un essai ou quelque autre genre labellisé. Même le thème est flou : il ne s’agit pas de féminisme, ni même de féminité, de militantisme ou de pamphlétarisme. Juste un livre qui parle de ce qu’a dû subir la moitié de la population de cette planète, définie principalement par la forme et la fonction de quelques grammes de viande et de peau (et comme le dit si bien le philosophe North: « Votre famille toute entière est faite de viande »). Parler de lutte féministe est, je pense, assez difficile pour les personnes de ma génération et les suivantes, tant on nous serine que
a) les conditions d’existence de la femme occidentale se sont quand même sacrément améliorées depuis le siècle passé et que
b) il y a des problèmes plus graves dans le monde, comme la mise en page de son site Myspace©.
Or quelques indices (citons par exemple le salaire inférieur pour un travail équivalent que gagnent les personnes de sexe féminin, oui en Suisse aussi, ou que certains comportements ou attitudes proprement préhistoriques ont encore cours de nos jours, oui en Suisse aussi, c.f. la publicité, par exemple, dans son ensemble) pourraient nous donner à penser que le thème est encore d’actualité et surtout d’importance, et dans ce livre Groult fait un petit tour d’horizon des mille et une façons que les hommes ont encore de mépriser, de rabaisser et d’avilir les femmes. Des évolutions politiques perverties aux élans révolutionnaires avortés, de la littérature bien classieuse à la pornographie la plus crasse, de l’excision/infibulation à la chirurgie esthétique, l’auteur attire l’attention sur des attitudes souvent considérées commes « naturelles » qui se retrouvent sans cesse, jusqu’au niveau le plus personnel, individuel et intime, d’une culture et d’un pays à l’autre, jusqu’à ce l’on ne puisse être que convaincu qu’au-delà de toute réflexion sociale, politique, médicale et psychologique (et PAN dans les dents de Freud), il ne reste qu’une seule constatation : le mâle humain cherche toujours, de plus en plus désespérément, à se convaincre et surtout à convaincre la femelle humaine qu’elle est son inférieure. Le fait est que cette attitude, étudiée objectivement, est répugnante et probablement responsable en partie du feu d’artifice géant qui nous attend sans doute dans quelques années, et qui donnera enfin leur place tant attendue d’espèce dominante sur cette planète aux cafards, bien plus tolérants que nous. Un petit détail cependant : ce livre a été écrit en 1974, et le fait qu’il soit encore tellement d’actualité est l’occasion pour toutes et tous de réaliser des économies d’énergie en nous chauffant à la colère brute et non raffinée.

GROULT, Benoîte. Ainsi soit-elle. Paris, Club français du livre, 1975. 228 p.

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Ah, les vacances ! 18 juin 2009

Filed under: BD — Françoise B. @ 9:00
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Au moment de choisir une destination de rêve pour les prochaines vacances, votre conjoint vous annonce avec un sacré aplomb que cette année, il (ou elle !) compte bien sortir des sentiers battus : partir dans le Grand Nord, vivre sous tente, affronter les éléments de la nature… il en a tellement marre de passer 8 heures par jour sur une chaise de bureau qu’il est prêt à frayer avec les ours pour se sentir vivre…  mais vous, vous êtes juste atterrée car vous n’imaginiez décidément pas vos vacances sur ce mode… que faire ?

Je vous propose plusieurs plans :

Plan A : un soir bien gris, invitez votre chéri pour un souper aux chandelles et à l’heure du café, offrez-lui, mais quel hasard… le guide des 100 plus beaux beaux hôtels du monde… n’est-il pas alléché par ces endroits enchanteurs invitant au ressourcement du corps et de l’esprit ? Eh bien non, Monsieur n’est pas inspiré du tout et vous trouve même un peu dépensière. Mais ne désespérez pas et mettez au point la 2e solution :

                                  Plan B :  construire un feuun soir de grosse bise glaçante comme on les connaît, offrez-lui une bande dessinée très instructive : « Construire un feu », de Chabouté, inspirée de la nouvelle de Jack London. En voilà un drame qui devrait le faire réfléchir : dans le Grand Nord canadien,  un homme, en plein hiver, tente de rallier son camp avec la seule assistance de son chien. Il est très confiant en ses capacités physiques mais à -60 degrés de température, qui pourrait résister ? Je ne sais pas si votre ami appréciera cette morale intemporelle qui rappelle que décidément, on ne joue pas avec la nature. Comme souvent chez Chabouté, l’atmosphère est sombre, renforcée par un graphisme noir/blanc et des textes courts qui frappent d’autant plus le lecteur. Si on n’a pas lu la nouvelle de London, on pourra éventuellement aborder ces pages avec allégresse : la nature, la neige, le soleil… tous les ingrédients sont réunis pour une  jolie balade … mais Chabouté nous met vite au parfum… Personnellement, c’est surtout  le côté esthétique qui m’a séduite dans cette bande dessinée : je me demande d’ailleurs comment Chabouté parvient à reproduire sur papier les étendues de neige et ses douces courbes immaculées avec autant de vraisemblance… c’est ce qu’on appelle le talent avec un grand T. 

Votre ami a-t-il apprécié cette oeuvre excellente mais néanmoins réfrigérante ? Encore convaincu par le Grand Nord sauvage ? Si oui, vous pourriez encore enfoncer le clou en louant le film Into the wild, inspiré du livre Voyage au bout de la solitude de Jon Krakauer et qui retrace le périple de l’aventurier Christopher McCandless en Alaska.  Voilà une version plus contemporaine de Construire un feu  et dont l’épilogue glacerait les sangs d’un ours polaire, surtout quand on sait que l’histoire est véridique…

Et si tous ces efforts pour briser les projets aventuriers de votre homme échouent, nous n’avez alors plus qu’un seul choix : opter pour des vacances chacun pour soi, non sans avoir offert à votre héros un ouvrage dont il ne devrait pas se séparer :  Aventure et survie : le guide pratique de l’extrême. Allez… bonnes vacances !

CHABOUTE, Christophe. Construire un feu. Vents d’ouest, 2007, 63 p. 

Disponibilité Les 100 plus beaux hôtels du monde

Disponibilité Construire un feu

Disponibilité Voyage au bout de la solitude

Disponibilité Aventure et survie

 

Dieu voulait-il vraiment ça ? 15 juin 2009

Filed under: Roman — Dominique @ 10:41
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ammanitiDans la famille des jeunes auteurs italiens, Niccolo Ammaniti est un incontournable. Chef de file du mouvement Cannibale qui a vu le jour dans les années 90, il est l’auteur de quatre autres livres, dont le dernier (de loin pas le meilleur à mon avis), Je n’ai pas peur, avait connu un très grand succès. Quand j’ai vu arriver sur nos rayons Comme Dieu le veut, j’avoue que je me suis un chouïa méfiée, tant il est vrai qu’un nombre alarmant d’auteurs a tendance à se reposer sur ses lauriers en nous livrant de la littérature qui, de flamboyante à ses débuts, devient médiocre et sans intérêt. Cette introduction pour vous situer le contexte dans lequel je me suis surprise à tourner fébrilement les pages de Comme Dieu le veut. Pour être plus précise, je ne l’ai pas lâché.
On est en Italie, dans une petite ville qui pourrait se situer n’importe où, pour autant que ce soit dans le nord (oubliez les paysages verdoyants de la Toscane, le soleil de plomb sur Naples ou la terre asséchée des Pouilles) car il y fait un froid de canard, on voit la neige se transformer en gadoue et il pleut sans discontinuer. Surtout cette nuit-là, la nuit qui va transformer à tout jamais le destin de ceux qui se croisent dans ce roman quelque peu apocalyptique. Cristiano est un ado rebelle, qui vit avec son père Rino, nazi, alcoolique et chômeur. Ils sont l’un et l’autre tout ce qu’ils ont au monde et se méfient des services sociaux qui menacent de les séparer. Danilo a vu sa femme le quitter après la mort de leur fille et de l’inexorable descente dans l’acoolisme qui en a découlé, Quatro Formaggi, resté handicapé après avoir été foudroyé, est un peu l’idiot du village. Ces trois-là, les laissés pour compte de la société, décident de faire le casse d’un distributeur automatique de billets. Rien, mais alors rien, ne se passera comme prévu, à cause de l’alcool, de cette foutue tempête, de problèmes mécaniques, du chômage, de la société, de Berlusconi…
Critique d’une société qui broie les individus les plus faibles pour le profit des plus nantis, ce roman peut certes paraître excessif de pessimisme, mais on se laisse embarquer dans ce bateau qui vogue sur une mer déchaînée jusqu’à la noyade finale et désespérée. Violence, sang, alcool, maladie, pauvreté et mort sont les ingrédients du funeste bouquet final qu’Ammaniti nous laisse à contempler. Ames sensibles, donc, accrochez-vous…

AMMANITI, Niccolo. Comme Dieu le veut. Paris, Grasset, 2008

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D’autres vies… 10 juin 2009

Filed under: Biographie — Roane @ 8:58
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p1000673Un livre qui fait pleurer, ça vous dit ? Présenté ainsi, ça laisse perplexe, je le conçois. Et pourtant quel magnifique récit que  le dernier Emmanuel Carrère. Je vous assure qu’il est doux de déposer quelques larmes sur ses lignes. Au début de D’autres vies que la mienne, l’auteur est au Sri Lanka avec Hélène, sa compagne. Le couple est en crise. Ils sont au seuil de la séparation et en parlent calmement : ce sera leur dernier Noël ensemble. Nous sommes en 2004, le tsunami emporte Juliette, une fillette qui joue sur la plage sous l’oeil attendri puis épouvanté de Philippe, son grand-père. Emmanuel et Hélène connaissent un peu cette famille. Ce drame va les amener, chacun à sa manière, à soutenir leurs amis. Hélène, par sa capacité à réagir, à courir, à chercher des solutions, est impressionnante d’énergie. Emmanuel, plus en retrait, culpabilisé par moments de ne pas savoir agir efficacement, fait preuve pourtant d’une présence rassurante. Il se dégage de lui l’écoute, l’attention à l’autre, des qualités remarquées par le grand-père de la petite.

A ce moment de ce voyage, tandis que nous fumions au bord de la route, Philippe m’a entraîné un peu à l’écart et demandé : toi qui es écrivain, tu vas écrire sur tout ça ? Sa question m’a pris au dépourvu, je n’y avais pas pensé.  J’ai dit qu’a priori, non. Tu devrais, a insisté Philippe.

Main dans la main Hélène et Emmanuel sont revenus en France. Ensemble ils avaient trouvé la force d’aider les autres et étaient maintenant certains de ne pas vouloir se séparer. Malheureusement, ils n’auront pas le temps de reprendre leur souffle car une autre Juliette, la soeur d’Hélène, leur apprend qu’elle a un cancer. En quelques mois, la mort fera son oeuvre, laissant trois petites filles sans leur maman. Après l’enterrement, Etienne, un très bon ami de Juliette, convoque la famille pour lui raconter le lien d’amitié qui les liait. Il prend l’écrivain à part pour lui demander de témoigner. Il a lu son livre L’adversaire , admire sa capacité de comprendre l’autre. Etienne pense que ce serait bien qu’il écrive sur la maladie, sur le moment où on on apprend qu’on va peut-être mourir, les heures qui suivent, la solitude face à ce chaos : « la guerre totale, la débâcle totale » dira Etienne qui lui aussi est passé par là mais en a réchappé. Emmanuel Carrère hésite :  il ne se voit pas occuper la place du « condamné ». Puis, en y réfléchissant,  il comprend qu’on ne lui demande pas de prendre une autre place que la sienne : le témoin à qui on raconte. Avec ses mots, son point de vue, ses filtres, il va écrire ce qu’il a compris et ressenti.

Je craignais qu’elle soit choquée : sa soeur, que je n’avais pas connue, venait de mourir, et hop, je décidais d’en faire un livre. Elle a eu un moment d’étonnement, puis elle a trouvé que c’était juste. La vie m’avait mis à cette place, Etienne me l’avait désignée, je l’occupais.

Le résultat est d’une justesse impressionnante. D’une écriture « blanche », sans excès, sans pathos, l’auteur aborde des thèmes difficiles sans pour autant être pesant. Pas de voyeurisme, de dérapages, la mort et la maladie, même terriblement injustes, ne sont décrites que comme des événements naturels. Emmanuel Carrère  leur redonne simplement une place dans la vie, dans d‘autres vies que la mienne… Pourtant, nous sommes tous concernés, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui pourrait déranger ceux qui préféreraient laisser tout cela dans l’ombre.

CARRERE, Emmanuel. D’autres vies que la mienne. Paris, POL, 2009. 309 p.

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