L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Dans ma maison sous terre 8 juin 2009

Filed under: Roman — davide @ 10:33
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recto_maison_sous_terreTâchons de procéder ici avec ordre et méthode, et expédions d’abord les évidences.

Chloé Delaume et un génie littéraire. Véritable William Burroughs de l’écrit français, elle semble toujours réussir à utiliser son vécu traumatique et ses démons monstrueux comme terreau gras et fertile pour faire pousser dans chacun de ses livres de bonnes réflexions épineuses portant le plus souvent sur le biopouvoir, la condition littéraire, l’identité, la culture, et d’autre sujets a priori très peu amusants mais qu’elle arrive, grâce à une plume acérée, un esprit ludique et un humour un peu potache (n’oublions pas qu’elle est l’inventeur du Bito-Extracteur®) à rendre tour à tour fascinants et terrifiants. C’est censé être de l’autofiction. Voilà, ça, c’est fait.

Dans ma maison sous terre est un dialogue entre le narrateur/auteur et Théophile, aficionado des cimetières et personnage à la fonction indéterminée. Chloé Delaume se trouve dans ce cimetière car sa mère et son grand-père y sont enterrés, et elle y cherche non pas vraiment des réponses mais un moyen de punir sa grand-mère qui, en révélant un secret de famille, a fait se fendiller dangereusement son identité (Chloé Delaume et née en 1999, et a 36 ans cette année, cherchez l’erreur).

Premier trouble : comment considérer ces allusions à une enfance traumatisée, celles de ce personnage principal qui s’avère également être auteur ? Si l’enfance évoquée est vraie, tout l’est-il ?

Passons, car c’est de la fiction.

Chloé rencontre plusieurs morts qui, de leur maison sous terre, lui racontent leurs histoires, et Chloé pense à ses morts et essaie de les écouter, de raconter leurs histoires, de suivre le fil narratif qui l’a amenée à naître telle qu’elle existe aujourd’hui, avec sa colère, son besoin de dénoncer et de se battre.

C’est là que j’ai connu un peu de déception.

Que ce soit dans ses livres les plus forts tels que «Certainement pas », surtout « J’habite dans la télévision » mais aussi  « La nuit je suis Buffy Summers », Delaume faisait mentir l’axiome qui veut que les gens sous-estiment leur capacité à endurer la douleur, plongeait sans hésiter les mains dans le bourbier de ses traumas et tirait sans apitoiement de ses pires meurtrissure mentales des instantanés de notre culture d’une clarté glacée, glaçante et impossible à ignorer. Or si on trouve dans Dans ma maison sous terre quelques passages où le paysage dévasté intérieur se fond à la réalité qui nous entoure en nous renvoyant l’image de notre propre désolation, je les trouve un peu rares et par trop visibles. D’habitude, cette réalisation est plus sournoise et un peu plus efficace.

Ce qui ne veut pas dire que ce livre manque d’efficacité; certains passages sont  terriblement touchants, et d’autres ont une portée politique (au sens le plus large possible du terme) non négligeable, mais ils me semblent un peu isolés, et on a un peu l’impression de tourner en rond dans ce qui est a priori un cauchemar très personnel. Ma foi, connaissant un peu les problèmes du sujet (pour faire court, psychose à tendance schizophrène), lui reprocher un brin de thérapie par l’écriture serait aussi généreux que de refuser un demi-sugus à un malade en phase terminale.

La rumeur populaire veut  que ce livre soit le plus accessible et abouti de cet auteur, et c’est vrai qu’il est très lisible, car le travail furieux sur la forme auquel Delaume nous avait habitués semble s’être un peu relâché sur cet ouvrage. Les phrases gardent leur rythme si particulier, le mot est toujours choisi, sélectionné au scalpel et à la pincette, mais j’ai moins eu l’impression d’être dans les cordes littéraires face à un Rocky sur-adrénalisé du verbe. C’est juste un peu dommage, il me semble que la force d’un roman un tout petit peu hermétique (ou très hermétique, c’est selon) est d’être à même de poser des petites mines d’idées nouvelles dans le subconscient du lecteur si pas innocent du moins pas complètement imperméable à toute prise de risque littéraire, et lui faire voler en éclats ses a priori. Mais là je pinaille.

La fin du roman est particulière également, car face à un abrupt rappel à la réalité (il ne fait pas bon s’exposer à une thanatopraxie lorsqu’on est sujet à des hallucinations à caractère morbide), le roman prend un tour curieusement mature.

Malgré un règlement de compte bien personnel, on retrouve une de ces fins inquiétante et peu claire mais cinglante qui sont le signe que l’on va refermer un livre de Chloé Delaume (les amateurs de ce genre de dernière page iront consulter celle de « Certainement pas », qui est à ma connaissance unique en son genre).

Relevons tout de même pour l’exemple que l’auteur a en parallèle à l’écriture de « Dans ma maison sous terre » participé à la création d’une bande son pour son livre, téléchargeable gratuitement ici, qui vaut très certainement le détour.

Mais cessons de tergiverser, et une fois n’est pas coutume, je vais être clair :

tout individu doué de conscience (dans les deux sens du terme) se doit de lire ce livre, ne serait-ce que pour se laisser infecter par et prendre goût à la lecture de cet auteur implacable, autant avec elle-même qu’avec la réalité qui l’entoure.

 

DELAUME, Chloé. Dans ma maison sous terre. Paris, Seuil, 2008 (Fiction et cie). 204 p.

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