L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Histoire universelle de la destruction des livres 8 juillet 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 8:47
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histoireuniverselleEn voilà un beau livre, bien touffu comme je les aime! A priori, un seul fil conducteur : le livre et sa destruction. Car sachons-le, 60 (oui, soixante !) % de la biblioclastie (acte de destruction des livres – encore un néologisme à placer dans vos prochaines soirées mondaines) est PRÉMÉDITÉ, les 40 % restants sont dûs à des facteurs « externes », comme les catastrophes naturelles ou la dégradation des matériaux.
Donc, depuis que le livre existe et est détruit, sur cent livres qui passent à la trappe, on en compte soixante qui le sont car quelqu’un, quelque part, en a la volonté.
Cette petite statistique donne le ton de l’ouvrage. En partant du monde antique et jusqu’en 2007, on ne lit que des saynètes de livres pillés, déchirés, lacérés, brûlés (il paraît que c’est une méthode favorite du biblioclaste moyen pour diverses raisons mystico-religieuses pour le moins inquiétantes).
Biblioclastes qui d’ailleurs sont rarement des incultes obtus, mais plutôt

 « des personnes cultivées, sensibles, perfectionnistes, soigneuses, qui ont des aptitudes intellectuelles peu communes, une tendance dépressive, incapable d’admettre la critique, égoïstes, mythomanes : elles appartiennent aux classes hautes et moyennes, ont subi de légers traumatismes dans leur enfance ou leur jeunesse, sont souvent proches des institutions représentatives du pouvoir constitué, charismatiques avec une hypersensibilité religieuse et sociale, à quoi il faut ajouter un penchant pour l’imagination. »

Du coup je me suis senti un peu mal à l’aise, avant de relire le passage et en particulier la phrase pointant les aptitudes intellectuelles, ce qui m’a rassuré.
L’auteur précise bien que son livre ne peut qu’évoluer, et qu’il conviendrait, plutôt que de lire d’une traite, de plonger dedans au hasard, à petites doses. Je ne peux que l’appuyer, vu la nausée que j’ai commencé à ressentir aux alentours de la page 150. Car même si le ton est léger voire parfois badin, il n’empêche que sans être un bibliophile invétéré, la démonstration de la bêtise et surtout de la méchanceté dont on a la preuve à toutes les époques, de la part de pontes de toutes les religions ou mouvances spirituelles, issus de toutes les cultures fait très, très peur. Car quand (et si) elle s’arrête aux seuls écrits, la volonté de destruction des livres est, dans le recensement de Báez, toujours une attaque sur l’auteur, ses lecteurs ou la culture à laquelle il sont rattachés, au sens le plus physique de l’expression dans le cas où elle est poussée à son terme (devinette : comment brûle-t-on au mieux un livre ? en brûlant son auteur bien sûr. Servet, ça vous rappelle quelque chose? Sinon, on peut aussi le frapper à coups de tessons, lui arracher les yeux et la langue, dépecer le corps, en extraire les organes et les os, et ENFIN brûler les restes, comme le firent des moines à Hypatie, première scientifique de l’histoire antique, dont le crime abominable fut d’être une femme plus intelligente et lettrée qu’eux, manifestement.) Mais l’auteur reste singulièrement calme et objectif, se contentant (presque) de relater les occurrences et de citer les chiffres.
Et ce jusqu’à nos jours, les derniers chapitres illustrant le massacre culturel perpétré en Irak récemment, au vu et au su des forces d’occupation, qui avaient d’ailleurs pris de vagues engagements sur la protection du patrimoine culturel de la région, un des plus riches du monde.
Finalement, si l’auteur se permet quelque émotion, ce n’est que de la tristesse un peu déçue, et le lecteur se retrouve tout seul devant un abîme dont le fond et la noirceur ne font que s’accroître au fil de la lecture quand les autodafés se font de plus en plus contemporains, jusqu’à ce qu’il ne lui reste qu’un sentiment de surprise désemparée quant à la survie de l’espèce humaine, qui a construit sa culture contemporaine sur les ruines fumantes et PRÉMÉDITÉES (60% !) de ce qui rend humain l’humain.
Un bon bouquin, quoi.

P.S. Pour un aperçu d’un épisode de biblioclastie contemporaine, voir ici

BAEZ, Fernando. Histoire universelle de la destruction des livres : des tablettes sumériennes à la guerre d’Irak. Paris, Fayard, 2008. 527 p.

Disponibilité

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