L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Courir… les doigts de pieds en éventail 31 juillet 2009

Filed under: Documentaire,Roman — Roane @ 9:00
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P1000951Quand l’été montre le bout de son parasol, les coureurs s’éparpillent dans les parcs pendant que d’autres se contentent de lire, tranquillement installés dans leur transat. Faisant partie de la catégorie des allongés, j’ai souhaité approcher l’univers de ces énigmatiques dégoulinants agités en me plongeant dans deux livres traitant du phénomène de la course à pied, lequel pied est devenu géant au fil des pages. Commençons par Courir de Jean Echenoz. Son Ravel m’avait déjà emballée et il récidive ici dans ce que j’appellerais un portrait littéraire de l’athlète, Emile Zatopek. Même si tout ce qu’écrit Echenoz sur celui qu’on appelait la « locomotive tchèque » est vrai, le mythe et la légende qui l’entourent vont donner à l’auteur matière à  faire de  l’homme un vrai personnage de roman. Au début des années 40  Emile Zatopek a 17 ans et travaille comme apprenti dans l’usine de chaussures Bata. « Les Allemands sont entrés en Moravie », c’est ainsi que débute le livre. Ils veulent montrer à la jeunesse la beauté, l’utilité du sport. Contraint et forcé, Emile  participe à un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht qui va opposer :

Une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, impeccablement équipée, tous pareils dans le genre übermensch, à une bande de Tchèques faméliques et dépenaillés, jeunes paysans hagards en caleçon long…

Contre toute attente le jeune garçon finit deuxième malgré un visage penché, grimaçant de douleur, des bras qui virevoltent dans tous les sens. Zatopek adopte d’emblée un style qualifié de bizarre qu’il conserva jusqu’au sommet de sa prestigieuse carrière quand aux Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952, il gagnera le 5’000, le 10’000 et le marathon.

Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref, il ne fait rien comme les autres qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.

Avec humour, parfois teintée de mélancolie, Jean Echenoz nous raconte son ascension avec, en arrière-plan, un régime stalinien qui veut tout contrôler. Fier d’avoir un héros adulé par le monde, mais aussi soucieux qu’il ne s’exile. Perturbé par cet homme aux jambes en or qui brillent dans la masse (laborieuse), le Parti s’encouble. Sans jamais s’essouffler, une foulée appelant l’autre, le lecteur franchit la ligne d’arrivée avec un grand sourire au milieu d’un visage écarlate d’avoir trop attendu la crème solaire.
Devenue alors addicte à la course à doigts de pieds en éventail, j’ai commencé la lecture de Autoportrait de l’auteur en coureur de fond de Haruki Murakami, une de mes (nombreuses) autres addictions. Encore une fois, il n’allait pas me décevoir avec ce récit qui nous explique comment la course à pied l’aide à écrire. Féru de musique, comme la plupart des personnages de ses romans, Murakami a tenu un club de jazz jusqu’au jour où, après son premier roman, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture pour aller au bout de son projet. Rivé alors à sa table de travail, il grossit, fume trop, se couche tard. D’un coup, il éprouve l’envie de se dépenser, de pratiquer un sport, de nourrir son esprit d’efforts physiques et de mener une vie plus saine. S’il choisit la course à pied, c’est parce que c’est facile à pratiquer : pas besoin d’équipement particulier, ni de salle d’entraînement. Jour après jour, au rythme de son corps, luttant contre ses muscles qui résistent, il va améliorer ses performances, même si la compétition proprement dite ne l’intéresse pas.

La fierté (ou ce qui ressemble à de la fierté) qu’éprouve le coureur de fond à être allé au bout de sa course reste pour moi le critère fondamental. On peut dire la même chose de ma profession. Dans le travail du romancier, pour autant que je le sache, la victoire ou la défaite n’ont pas de sens […]. L’essentiel est de savoir si vos écrits ont atteint le niveau que vous vous êtes assigné.

Endurance, persévérance, régularité, concentration, patience, tout au long du livre il compare les qualités du coureur avec celles de l’écrivain. Avec beaucoup de finesse, il évoque aussi le vieillissement du corps d’un homme à la cinquantaine finissante. Terminons ce billet de la plus belle manière, en vous offrant les derniers mots de cet autoportrait.

Avec le temps, avec l’âge, les courses qui se succéderont, je finirai par atteindre un lieu ultime qui me conviendra. Ou plutôt un lieu qui s’en rapprochera fugitivement (oui, cette expression est sans doute la meilleure). Un jour, si je possède une tombe et que je suis libre de graver ce qu’il y a dessus, voilà ce que j’aimerais y lire : Haruki Murakami 1949-20** Ecrivain (et coureur) Au moins jusqu’au bout il n’aura pas marché.

Chut, maintenant c’est l’heure de ma sieste…

ECHENOZ, Jean. Courir. Paris, Minuit, 2008

Disponibilité

MURAKAMI, Haruki. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Paris, Belfond, 2009

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