L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Trésors d’hier et d’aujourd’hui à (re)découvrir 28 septembre 2009

Filed under: Documentaire — Marie-Noëlle @ 8:00
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 racines latines
Je vous vois d’ici !      
Le grec et le latin ? Très peu pour moi, merci. Des trucs pour intellos, ceux qui ont fait leurs classiques, comme on dit. En tous cas, beaucoup trop sérieux pour moi.

Et bien non, justement pas. C’est bien là l’intérêt de ces ouvrages parus dans la collection « Le français retrouvé » : montrer l’importance des ces deux langues dans le monde d’aujourd’hui. Les scientifiques les utilisent allègrement pour créer des nouveaux mots correspondant à leurs découvertes. Maths, physique, médecine, botanique… tous domaines grands consommateurs de racines.
Même si nos souvenirs scolaires sont parfois lointains, nous nous souvenons avoir appris que le français est une langue indo-européenne. Mais encore ? La préface de ces petits livres nous l’explique.
A propos de préface, celles-ci sont plaisantes à lire. Je le dis d’autant plus volontiers que j’arrive rarement au bout, les trouvant la plupart du temps ennuyeuses. Celles-ci, je les ai lues en totalité. C’est dire !
Le français n’est pas autre chose que du latin évolué et par conséquent, nul besoin d’être latiniste, nous parlons tous latin. Les mots d’origine latine constituent près de 80% du vocabulaire français. Le latin appris à l’école est celui que parlaient les citoyens romains au 1er siècle avant Jésus-Christ. Le latin parlé, lui, était d’abord populaire surtout. Il a beaucoup changé. Ce sont les savants qui l’ont trafiqué pour lui donner du sérieux.
A l’heure où il est souvent question de simplifier l’orthographe, la lecture de ces ouvrages tombe à pic. Il est expliqué que l’ancien français eut d’abord une orthographe phonétique : un seul son pour chaque lettre et pas de lettres inutiles. C’est précisément ce que veulent les réformateurs actuels de l’orthographe ! Ce qui montre bien que l’histoire est un éternel recommencement et que les questionnements actuels sont du réchauffé, en quelque sorte. Mon avis sur la question, c’est que le meilleur moyen pour écrire juste, c’est de préserver le sens des mots. Les racines, pour ça, sont précieuses.
Ces livres ne sont pas des dictionnaires étymologiques du français. Ne figurent ici que les mots qui ont paru le mieux illustrer les mécanismes de la transmission du latin ou du grec au français. Ce sont aussi des guides du français contemporain.
Le nombre de mots qui ont une racine grecque est proprement hallucinant. Les auteurs ont pris soin de choisir des mots utilisés par le plus grand nombre, « snobant » la philologie classique et l’histoire ancienne. Grec et latin, langues mortes ? Allons donc, elles sont vivantes dans nos mots de tous les jours.
Ce que j’aime dans ces livres, c’est le ton léger utilisé pour présenter une matière sérieuse, pour ne pas dire rébarbative. Point de phrases tellement sophistiquées qu’une fois arrivés à la virgule on ne se souvient déjà plus du début. La simplicité prime, les explications sont claires et on y croise même de l’humour ! On se permet aussi une certaine impertinence envers les anciens. Par exemple lorsque l’auteur dit qu’à la Renaissance, les savants s’efforcèrent de déguiser les mots français en latin…
Bon, tout n’est pas simple. On trouve aussi des explications techniques. Les spécialistes apprécieront, les néophytes sans doute moins. Il y en a pour tous les goûts, c’est aussi ça qui fait le charme.
Voici un exemple qui, je l’espère, vous donnera envie d’ouvrir ces merveilles et plus encore, de vous plonger dedans. Diplodocus et diplomate ont la même racine. Etonnant de prime abord, n’est-ce pas. Et pourtant… diplo signifie double. Le diplodocus est un dinosaure qui a une double colonne vertébrale. Quant aux diplomates, ce ne sont pas des personnes couvertes de diplômes, mais littéralement des porteurs de lettres soigneusement pliées en deux. D’où la dérive vers le sens que nous lui donnons habituellement de gens qui s’expriment prudemment et avec délicatesse.

BOUFFARTIGUE, Jean. DELRIEU, Anne-Marie. Trésors des racines grecques. Paris, Belin, 1981. (Le français retrouvé, 2).
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BOUFFARTIGUE, Jean. DELRIEU, Anne-Marie. Trésors des racines latines. Paris, Belin, 1984. (Le français retrouvé, 3).
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Les deux amies 24 septembre 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 8:00
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deuxamiesPrologue :

Excédé par la lecture d’un livre dont je tairai le nom, de peur que les lecteurs retors ne se ruent dessus, je le jette rageusement sur mon étagère « dons à l’Armée du salut », et me jette aussi rageusement sur ma liste de lectures à venir, pour en sélectionner un qui puisse un peu me calmer. Je tombe sur celui-ci ; le sujet m’est à peu près inconnu, le champ lexical est à ma portée. Vendu.

Corpus :

On a presque tous en tête les deux amies. Elles sont surtout présentes dans les souvenirs barbants de feuilletage des livres d’arts des parents, ceux qui sont très grands, très lourds et pleins de texte écrit tout petit, et on les range au même rayon que les paysages d’un autre âge sur-colorés, les animaux de ferme suspicieusement placides ou les icônes religieuses plus kitsch que l’étage 30 ans et plus du Macumba©.
Et bien sachez-le, nous avons tout raté. Sérieusement. Depuis l’Antiquité, et les très rares représentations de la poétesse Sapho de Mytilène ou autres reliques archéologiques, l’image du couple de femmes a toujours été présent, et a toujours eu une histoire à raconter sur le milieu qui l’a produit, notamment en ce qui concerne non seulement la place de la femme dans une société, mais également dans la symbolique que son image va véhiculer.
Si j’ai bien compris. Il faut dire que mon attention était bien évidemment retenue par les illustrations, qui sont ma foi peu colorées et plutôt petites. Mais c’est là un des deux seuls reproches que je pourrais bien faire à cet ouvrage. Je réserve le second pour la fin.
Un point très positif est la prudence de l’auteur, et vu le peu de documents qui nous restent des époques présentées, elle ne se permet aucunement de tirer des conclusions trop polémiques. Du coup, la clarté de son propos et son objectivité font qu’arrivé au Moyen-âge, et ses curieuses représentations de Marie et Elisabeth, on commence à entrevoir quels processus ont potentiellement abouti à de telles représentations.
L’ouvrage s’étoffe véritablement dans les parties qui traitent de la Renaissance aux Lumières, et qui nous font découvrir que visibilité n’est pas tolérance, car au-delà d’une représentation purement symbolique, il y a également là la représentation d’une pratique sexuelle non seulement hors normes, qui selon les époques et les groupes d’appartenances de ses pratiquantes seront plus ou moins bien tolérées, mais qui font aussi partie intégrante de la représentation fantasmatique hétérosexuelle patriarcale.
En clair : Voir des images de lesbiennes est valorisant pour lesdites lesbiennes mais bon, on sait que ces images sont faites en grande majorité par et pour des hommes hétérosexuels, ou au mieux pour une majorité bien-pensante.
Il faut également noter au passage qu’en creusant un peu le sujet, l’auteur donne de nombreux exemples où la représentation de cet acte sexuel contre nature fait apparaître en filigrane la possibilité d’un comportement féminin hors des sentiers battu(e)s (voyez-vous où je veux en venir avec ce jeu de mot des plus douteux ? bien), et ce à chaque période artistique décrite, jusqu’au 20ème siècle, avec nombre de conséquences et de répercussions.
A ce stade du billet nous arrivons malheureusement au fond de la tasse, et les prochaines gorgées se révèlent être pleines de petites brisures au goût amer et qui collent au dents, j’ai nommé la période contemporaine. Tristement, Bonnet semble perdre toute retenue dès que le sujet aborde la période de son existence. Il est, il va de soi, louable de s’appuyer sur son expérience personnelle pour traiter un sujet, mais on semble déraper rapidement dans les querelles intestines des différents mouvements de libération de la femme, et on ne trouve quasiment plus trace de l’objectivité si appréciée en début du documentaire, mais au contraire une sorte d’appel désespéré  à prendre au pied levé des valeurs somme toute assez éthnocentrées, telles que le besoin de faire passer toute revendication sociale par une réglementation stricte des pratiques sexuelles.
J’ai bien conscience d’avoir la retenue tolérante d’un intégriste végétalien  à la Saint-Martin, mais je m’attendais vraiment à non seulement une présentation mais aussi à une théorisation des nouvelles images des deux amies, notamment dans le contexte de la pornographie, de la publicité et de la culture populaire de masse, mais aussi dans le champ des interprétations sous-textuelles et leur expression dans la fanfiction ou dans l’univers nébuleux du web 2 point zéro. Et bien je suis resté, comme le susmentionné végétalien jurassien, sur ma faim.

Conclusion :

Malgré tout, ce livre est des plus instructif et accessible, et il m’a fait oublier ma lecture énervante. Il est donc bon.

BONNET, Marie-Jo. Les deux amies : essai sur le couple de femmes dans l’art. Paris, Blanche, 2000. 305 p.

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La solitude des nombres premiers 21 septembre 2009

Filed under: Prix littéraires,Roman — chantal @ 10:00
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Solitude des nombres premiers

Comment parler de ce roman, qui a valu le prix italien Strega à son jeune auteur pour ce premier roman ?
C’est un livre sur la solitude comme l’indique le titre, les nombres premiers ne se divisent pas et sont seuls même si dans les mathématiques leur nombre jumeau peut exister, mais très loin dans l’enchaînement des chiffres… mais pour les théories scientifiques il faudra s’adresser à quelqu’un d’autre que moi… voyez plutôt avec Mattia…
Les héros sont des personnages qui sont solitaires et adolescents pour une bonne partie du roman, à la recherche de leur intimité et de leur personnalité, ils sont blessés par la vie (disparition, mort, accidents ) et par leur entourage. Ils reçoivent  peu d’affection et la recherche de l’ami-e est parfois utopique et difficile…
Ce n’est pas un livre drôle, mais par moments tous ces épisodes sombres sonnent très justes. Heureusement il n’en va pas ainsi pour tout le monde dans la vie à cet âge délicat… mais Alice et Mattia, les deux protagonistes vivent des choses très douloureuses (Mattia avait une soeur jumelle….et Alice a eu un accident…. pour faire court!). A la suite de ces évènements tragiques, Mattia, inadapté socialement et  surdoué, s’enferme dans les mathématiques  et développe une obsession que je ne dévoilerai pas ici, alors qu’Alice exprime sa différence par l’anorexie.
Ils vont être amenés à se rencontrer, se frôler, se confier enfin et être liés malgré eux. Ils se retrouvent dans des abîmes similaires, mais l’amour est à côté, impossible, parce qu’ils sont respectivement au bord du gouffre. Le lecteur a le sentiment qu’ils ne sont pas dans leur vie, que les choses glissent sur eux ou à côté. C’est toujours un évènement, un hasard qui les font se croiser ou non. Peut-être existe-t-il une théorie mathématique pour expliquer cela, le hasard, qui n’en est pas un, ou comment expliquer par un théorème qu’un lien invisible relie toujours, malgré le temps et le vent,  les deux mêmes êtres, parmi des millions d’autres..?
Giordano, reconstitue très bien ces moments de l’adolescence où la cruauté et l’égoïsme sont les maîtres sentiments. Il y a des scènes de bandes de filles, où, bien sûr, il faut suivre la meneuse et se soumettre à ses idées faute de quoi on sera exclue « à jamais » et ce serait tellement horrible, on est alors prête à avaler un bonbon volontairement sali et impregné de la poussière et des saletés du lavabo du vestiaire… C’est aussi le livre des attentes amoureuses adolescentes, ceux qui fantasment, ceux qui savent et qui en rajoutent et ceux qui espèrent,  mais c’est n’est pas vraiment l’ambiance « années collège »…
Un livre où la solitude, l’enfermement et la douleur règnent, cela est très bien rendu à travers la plume sobre et presque clinique, voire mathématique, de Giordano, il n’y a pas de mot en trop, tout est dit et exprimé d’une manière simple et juste. L’auteur ne s’étale pas pour faire de ce livre un roman psychologique.  Il nous donne « simplement » à revivre le désespoir, la peur, les phobies, le mal-être exprimés dans toute la violence et la force que possèdent les adolescents tourmentés et ce jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte. On espère qu’ils vont s’en sortir…vous verrez !

GIORDANO , Paolo. La solitude des nombres premiers. Paris, Seuil, 2009

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Le poète et le dictateur 15 septembre 2009

Filed under: Roman — Roane @ 10:26
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 « Ne parlez pas anglais dans le couloir… » Voici les mots qui concluent l’épilogue du roman de Robert Littell (le père de Jonathan, l’auteur des fameuses Bienveillantes). C’est Nadejda la femme du grand poète russe, Ossip Mandelstam (1891-1938)  qui les lui a susurrés devant la porte de son appartement à Moscou en 1979 juste avant de se quitter après de longues confidences. Cet entretien marqua profondément le journaliste qu’il était à l’époque. Il attendra trente ans avant de témoigner de ce qu’il apprit ce jour-là. L’hirondelle avant l’orage raconte donc les cinq dernières années de la vie de Mandelstam vues  par différentes personnes. Hormis celle de sa femme, il y a les voix de son amie, la poétesse Anna Andreïevna Akhmatova qui fut la maîtresse de Modigliani ; celle de Fikrit Shotman, un ancien champion du monde d’haltérophilie qui partagea prison et camps avec le poète ; sans oublier le garde du corps de Staline, Zinaïda une jeune et belle comédienne, intime du couple ainsi que l’ami écrivain Boris Pasternak . C’est une Russie affamée, pauvre, transie de froid mais aussi de peur, celle qui rôde, s’invite partout, trouble le quotidien de chacun. On s’espionne, la confiance s’étiole. La paranoïa s’installe aussi au pouvoir. Staline craint pour sa vie, cherche les complots, trouve des coupables, s’invente des histoires, fait emprisonner puis liquider tout ce qui semble un peu trop, pas assez, pas comme… Mais surtout, qu’on ne  le dérange pas avec des détails sordides : croire et faire croire que ses mains sont propres, tel sera son objectif. Mandelstam, tantôt fasciné par le dictateur, mais de plus en plus souvent déçu, se méfie. Depuis quelques temps déjà il n’écrit plus ses poèmes. Quand il les sent prêts dans sa tête,  il les dit à sa femme qui, elle, les apprend par coeur (c’est ainsi qu’elle sauva une grande partie de l’oeuvre de son mari). Puis, lors de soirées, ils invitent des amis, des personnes sûres, pour des séances de lecture. Un jour, malheureusement, le poète, amoureux de la jeune et belle Zinaïda décide de transmettre son épigramme contre Staline à sa maîtresse. Malgré leurs efforts, elle n’arrive pas à se l’approprier. Il lui écrit le texte pour qu’elle puisse l’apprendre à la maison…

Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays, /Et l’on parle plus que dans un chuchotis,/ Si jamais l’on rencontre l’ombre d’un bavard / On parle du Kremlin et du fier montagnard, / Il a les doigts épais et gras comme des vers / Et des mots d’un quintal précis comme des fers.

Voyez par cet extrait que le propos était limpide. Pour pousser sa carrière de comédienne, la jeune fille va trahir. Commencera alors une lente descente aux enfers. Arrêté, torturé, envoyé en exil dans une campagne reculée avec sa femme, Mandelstam subit la loi de Staline. De retour d’exil, il veut revenir à Moscou mais il n’a pas le droit d’y résider. Affaibli, tuberculeux, arrêté à nouveau, il n’arrivera même pas au camp de la Kolyma. Littell montre bien le mécanisme du pouvoir, la manipulation de la masse, les pions qu’on sacrifie. Il a choisi le roman pour évoquer cette page d’Histoire et c’est pleinement réussi. Ne vous arrêtez pas à la couverture qui est tellement moche qu’on lui préférerait (presque) l’austérité de Gallimard ou Grasset, c’est dire !

LITTELL, Robert. L’hirondelle avant l’orage. Paris, BackerStreet, 2009. 332 p.

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Les écrits de Mandelstam sont aussi disponibles

 

Passage à l’ennemie 7 septembre 2009

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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passageCertains pensent que je suis incapable d’apprécier un livre à moins de 750 pages, avec une problématique qui ne peut s’aborder sans une solide réserve de cachets pour la migraine et narré d’une écriture si érudite et alambiquée qu’elle concurrence les manuels d’aide en ligne à Windows Vista©… Et bien fi, vous dis-je !
Fi !
J’ai adoré Passage à l’ennemie qui est court, très lisible et clair dans son message. Donc très bon. Ce qui ne veut pas dire que ce roman est sans originalité. Il lorgne en effet du côté de la littérature ergodique (pour rappel : littérature ergodique = qui a autant besoin du cerveau que de petites mains pour tourner les pages de l’histoire), car il est uniquement constitué d’une série de rapports de police, et son unilatéralité laisse la place à une délicieuse ambiguïté quant aux événements qu’il narre. Résumons : l’inspecteur Arjona est un poulet jusqu’au bout des ailes ; carré, obtus, procédurier, il a été sélectionné pour une mission de la plus haute importance : infiltrer un groupe de dangereux criminels vivant dans la Cité des Arcs, une banlieue française maussade, pour les espionner et en repérer les éléments les plus perturbateurs de l’ordre établi.
Or l’inspecteur est un perfectionniste, et en plus de la panoplie de ‘caille , il se soumet à un régime drastique de cigarette artisanales toutes pleines de hachiche afghan ce qui, combiné à sa fascination (toute professionnelle bien sûr), pour une jeune femme aphone du nom de Dulcinée, colore ses rapports d’un lyrisme assez particulier. L’humour ne va que croissant au fil des pages, l’agent infiltré prenant sa mission de plus en plus à cœur, découvrant les « cerveaux » de la « bande » (surtout leur rébellion toute théorique), s’initiant aux pratiques « terroristes » (passer des heures dans un hall d’immeuble, cours de danse hip-hop et écoute de CD de Joey Starr, et consommation de stupéfiants doux en quantité industrielle), et essayant par tous les moyens de séduire Dulcinée pour percer son secret (en utilisant l’infaillible méthode « Malko » ©, développée entre autres dans  Vengeance tchétchène, disponible dans toutes les gares de Suisse). Les deux premiers objectifs seront largement atteints malgré la précitée consommation gargantuesque de stupéfiants, mais le troisième lui sera inaccessible, et le tourmentera jusqu’au bout du roman. Et je ne pense pas être le seul à se prendre de sympathie et, soyons honnête, d’un peu de pitié pour ce narrateur qui voit le paravent de ses illusions politiques tomber en lambeaux devant la vie quotidienne de ses « cibles » et leurs luttes quotidiennes pour conserver un peu de leur humanité, et qui raconte, rapport après rapport, la mise à l’épreuve de ses convictions en la loi et la justice. Si je devais trouver quelque chose à redire sur ce roman (et je dois), c’est que l’intrigue « romantique » énerve un peu par sa mièvrerie. Je ne serai pas celui qui dira que dans des conditions de vie difficiles la romance ne peut fleurir car la survie et l’assouvissement des instincts les plus brutaux prennent la main, je ne fais que le penser très fort, mais du fait de la nature de la narration et du mutisme de la jeune fille, cette séduction prend la forme symbolique de la poursuite d’un idéal frustrant et inatteignable, et de l’émancipation du modèle de vie fasciste de notre héros. Donc tout va bien.

SALVAYRE, Lydie. Passage à l’ennemie. Paris, Seuil, 2003 (Fiction et Cie). 198 p.
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David Sedaris à cheval 4 septembre 2009

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
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sedarisC’est curieux comme certains auteurs américains de talent connaissent un retentissant succès outre-Atlantique alors qu’ils ont beaucoup de peine à être reconnus chez eux. David Sedaris en constitue un contre-exemple flagrant : il n’est vraiment pas aussi populaire ici qu’aux Etats-Unis où il fait véritablement figure d’amuseur public. Et pourtant le fait qu’il a vécu en France et que l’un de ses livres s’intitule Je parler français aurait pu et dû contribuer à sa notorioté. On connaît des auteurs qui ont fait des différences culturelles entre leur pays d’adoption, la France, et leur pays natal, que ce soit l’Angleterre ou les Etats-Unis, leur fond de commerce et cela avec un succès parfois prodigieux. Sedaris est un type qu’on entend à la radio et qu’on voit dans les shows télévisés. Il est l’auteur de sept livres, dont cinq ont été traduits en français. Je suis très à cheval sur les principes est le premier que je lis mais pas le premier que j’ouvre. Il y a quelques années, une amie m’avait mis dans les mains Delirium tremens qui l’avait fait pleurer de rire (mon amie est très bon public) mais j’avoue que l’humour, que j’avais trouvé un peu potache et tenant de l’esbroufe, m’avait rapidement gavée, comme disent les jeunes.
Attirée par la couverture de Je suis très à cheval sur les principes, qui représente un portrait stylisé et très ressemblant de l’auteur, et forte de l’adage selon lequel il n’y a que les benêts qui ne changent pas d’avis, je me suis lancée avec curiosité d’abord, délice ensuite, et grand bonheur enfin dans les scènes croquées avec beaucoup d’esprit par Sedaris. Sur de son carnet de notes qui ne le quitte jamais, il décrit les petits riens de la vie auxquels il lui est donné d’assister ou qu’il a lui-même vécus.
On croise ses parents qui sont devenus propriétaires d’un champignon (de type vénéneux) en béton d’un mètre de haut avec un mignon troll se reposant à son pied. On voit le dos de Hugh, son compagnon, qui marche beaucoup trop vite pour lui et qui a l’art de se fondre dans la foule, (dos qui constitue d’ailleurs le principal souvenir qu’a David des villes étrangères qu’il a visitées). On écoute un chauffeur de taxi, qui l’entretient avec une intimité tout à fait déplacée de ses aventures sexuelles, alors qu’ils sont bloqués dans un bouchon et que, par conséquent, la possibilité de fuite avoisine le zéro. On visualise David qui fait la chasse aux mouches pour nourrir une araignée, David qui fume et boit (« En Europe, du moment que vous n’habitez pas à moitié à poil dans la rue à boire de l’antigel dans une vieille godasse, vous n’êtes pas alcoolique, vous êtes juste un « joyeux luron » ou « un bon vivant » »… ), David qui part trois mois à Tokyo pour arrêter de fumer (avec succès)…
Ca n’a l’air de rien mais cheminer avec lui qui pointe du doigt à notre intention ces petits riens insignifiants est un bonheur sans partage. Il a l’art de la métaphore, de la description qui fait mouche, de la remarque qui tue.
J’ai fini par faire comme mon amie, j’ai pleuré de rire…

SEDARIS, David. Je suis très à cheval sur les principes. Paris, Olivier, 2009. 292 p.
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Chroniques de l’oiseau à ressort 1 septembre 2009

Filed under: Roman — davide @ 10:26

chroniques_de_l_oiseau_a_ressortOn se souviendra du billet où mon collègue m’a sournoisement communiqué ses suggestions de lecture comme un virus malvenu (technique du pingouin etc. et tout ça). Si sa première suggestion m’a plu d’emblée, au final, j’étais nettement moins enthousiaste à l’idée de lire les Chroniques de l’oiseau à ressort. Je lis assez régulièrement des romans japonais, mais restais convaincu que ce Murakami-là (par rapport à l’autre, à savoir Ryû), était un peu trop gentil et surtout populaire pour m’être plaisant, ce qui montre bien que faire confiance à des préjugés peut être très, très bête.
Car j’ai adoré. Il n’y a pas d’autre mot. Adoré. Que ce soit le personnage principal, cette espèce de samouraï de la tartine, dont les armes principales face aux changements cataclysmiques qui surviennent dans sa vie sont la sieste et la balade à pied. Bon je vous l’accorde, il se prépare aussi de bons petits plats, et se pose quelques questions. Voici une petite citation qui me semble au mieux cerner le personnage :

C’était tellement soudain. Je ne savais pas quoi faire. C’est exactement ce que je lui dis :

-C’est tellement soudain, je ne sais pas quoi faire. 

Il y a aussi les personnages secondaires, qui ont la courtoisie de ne pas s’imposer tout au long du roman, mais juste le temps de participer à l’embrouille, souvent sans que l’on saisisse vraiment quel est leur rôle dans son intégralité. L’histoire, ensuite, commence avec une suite de scènes tantôt cocasses tantôt juste bizarres, mais jamais ennuyeuses à lire, et qui surtout plantent sournoisement les graines d’une intrigue très prometteuse (disons, tordue) dans l’esprit du lecteur. Au fur et à mesure de la lecture, on est entraîné dans des retours en arrière qui bien sûr ne font qu’ajouter à la confusion (mais c’est une bonne confusion), et nous préparent pour le moment où la réalité prend graduellement un tour de plus en plus relatif pour le héros, qui apprend à perdre pied et à se laisser emporter par les événements comme un surfeur sur sa vague. Ça, c’est pour la forme.
En ce qui  concerne le fond, j’ai été gâté : qu’il s’agisse de la subtile mise en abîme de la folie qui sous-tend  notre vie quotidienne, des rares et précieux moments de grâce qui nous visitent quand on s’y attend le moins, de l’héritage sanguinaire laissé par nos ancêtres les plus proches dans l’implacable gaspillage de vie qu’ont été les guerres passées, de la beauté inhérente de la nature qui nous entoure ou encore du combat à mener contre soi-même pour faire face aux individus malfaisants qui prennent plaisir à infliger la souffrance autour d’eux tout en évitant de sombrer soi-même dans une abjecte monstruosité, tous ces ingrédients réunis dans les Chroniques de l’oiseau à ressort auraient pu donner une épaisse et indigeste bouillabaisse mais, au contraire, nous régalent d’un gaspacho littéraire frais, curieux et nourrissant, dont on n’est jamais sûr de la douceur ou de l’amertume et qui, une fois avalé avec délice, nous laisse le souvenir confus d’une expérience qui s’est, on s’en rend compte petit à petit, prolongée subrepticement au-delà de la page. Pour ainsi dire :

Un puzzle où la vérité n’était pas forcément la réalité, et la réalité n’était peut-être pas la seule vérité.

MURAKAMI, Haruki. Chroniques de l’oiseau à ressort. Paris, Seuil, 2006 (Points, 1268). 847 p.

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