L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le poète et le dictateur 15 septembre 2009

Filed under: Roman — Roane @ 10:26
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 « Ne parlez pas anglais dans le couloir… » Voici les mots qui concluent l’épilogue du roman de Robert Littell (le père de Jonathan, l’auteur des fameuses Bienveillantes). C’est Nadejda la femme du grand poète russe, Ossip Mandelstam (1891-1938)  qui les lui a susurrés devant la porte de son appartement à Moscou en 1979 juste avant de se quitter après de longues confidences. Cet entretien marqua profondément le journaliste qu’il était à l’époque. Il attendra trente ans avant de témoigner de ce qu’il apprit ce jour-là. L’hirondelle avant l’orage raconte donc les cinq dernières années de la vie de Mandelstam vues  par différentes personnes. Hormis celle de sa femme, il y a les voix de son amie, la poétesse Anna Andreïevna Akhmatova qui fut la maîtresse de Modigliani ; celle de Fikrit Shotman, un ancien champion du monde d’haltérophilie qui partagea prison et camps avec le poète ; sans oublier le garde du corps de Staline, Zinaïda une jeune et belle comédienne, intime du couple ainsi que l’ami écrivain Boris Pasternak . C’est une Russie affamée, pauvre, transie de froid mais aussi de peur, celle qui rôde, s’invite partout, trouble le quotidien de chacun. On s’espionne, la confiance s’étiole. La paranoïa s’installe aussi au pouvoir. Staline craint pour sa vie, cherche les complots, trouve des coupables, s’invente des histoires, fait emprisonner puis liquider tout ce qui semble un peu trop, pas assez, pas comme… Mais surtout, qu’on ne  le dérange pas avec des détails sordides : croire et faire croire que ses mains sont propres, tel sera son objectif. Mandelstam, tantôt fasciné par le dictateur, mais de plus en plus souvent déçu, se méfie. Depuis quelques temps déjà il n’écrit plus ses poèmes. Quand il les sent prêts dans sa tête,  il les dit à sa femme qui, elle, les apprend par coeur (c’est ainsi qu’elle sauva une grande partie de l’oeuvre de son mari). Puis, lors de soirées, ils invitent des amis, des personnes sûres, pour des séances de lecture. Un jour, malheureusement, le poète, amoureux de la jeune et belle Zinaïda décide de transmettre son épigramme contre Staline à sa maîtresse. Malgré leurs efforts, elle n’arrive pas à se l’approprier. Il lui écrit le texte pour qu’elle puisse l’apprendre à la maison…

Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays, /Et l’on parle plus que dans un chuchotis,/ Si jamais l’on rencontre l’ombre d’un bavard / On parle du Kremlin et du fier montagnard, / Il a les doigts épais et gras comme des vers / Et des mots d’un quintal précis comme des fers.

Voyez par cet extrait que le propos était limpide. Pour pousser sa carrière de comédienne, la jeune fille va trahir. Commencera alors une lente descente aux enfers. Arrêté, torturé, envoyé en exil dans une campagne reculée avec sa femme, Mandelstam subit la loi de Staline. De retour d’exil, il veut revenir à Moscou mais il n’a pas le droit d’y résider. Affaibli, tuberculeux, arrêté à nouveau, il n’arrivera même pas au camp de la Kolyma. Littell montre bien le mécanisme du pouvoir, la manipulation de la masse, les pions qu’on sacrifie. Il a choisi le roman pour évoquer cette page d’Histoire et c’est pleinement réussi. Ne vous arrêtez pas à la couverture qui est tellement moche qu’on lui préférerait (presque) l’austérité de Gallimard ou Grasset, c’est dire !

LITTELL, Robert. L’hirondelle avant l’orage. Paris, BackerStreet, 2009. 332 p.

Disponibilité

Les écrits de Mandelstam sont aussi disponibles

 

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