L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Ebène 14 janvier 2010

La promesse d’une issue heureuse au Moyen-Orient, au vu des événements récents, semblant plus impossible encore qu’un nouveau stade lausannois harmonieusement intégré dans son décor environnant, j’ai décidé de laisser un peu reposer cette région dans mes billets, et sur la recommandation d’une collègue, de me payer une tranche d’exotisme tout inclus grâce à Ebène de Ryszard Kapuściński.
Ce livre s’ouvre sur le Ghana qui, en 1958, accueille l’auteur, jeune journaliste fraîchement débarqué de Pologne, et lui fait écrire toute sortes de choses un peu iniques sur les couleurs, la chaleur, et surtout tous ces gens qu’il rencontre, ce mode de vie bien différent qu’il découvre dans la fébrilité d’un continent qui s’ébroue, plein d’enthousiasme, libéré du joug des colonies. C’est très poétique et énerve pas mal.
Mais ce livre est traître et retors, car plus on avance dans les chapitres, plus on avance dans la chronologie du continent, et plus on découvre que la liberté est bien superficielle et que le colonialisme et l’esclavagisme sont des poisons qui agissent très, très longtemps. Sans se départir de cette plume hallucinée de paludisme, Kapuściński n’emprunte que les chemins de traverse, limité qu’il est par un budget inexistant, ce qui le met dans une position particulière loin de celle du journaliste habituellement à même d’accéder à son sujet et de partir aussi vite sans le moindre souci, et s’il frise la mort plus d’une fois, ces expériences ne prennent jamais le devant de la scène. Ne mentionnons même pas la finesse des apartés de géopolitique historique qui sont parfaitement intégrés aux récits qu’il nous livre.
Ce qui prend le devant de la scène, c’est l’Afrique ; non pas l’Afrique des frontières post-coloniales, aussi propices à la paix et à l’entente entre les peuples qu’une coupe du monde de football, mais une Afrique en pleine mutation, subissant le contre-coup de la colonisation, la cupidité avide de ses classes dirigeantes et le climat d’une rudesse au-delà de ce que nous pouvons comprendre, mais aussi l’Afrique de ses habitants s’adaptant sans cesse aux affres de leur vie quotidienne avec ce que l’on serait tenté de qualifier de philosophie zen-réaliste.
C’est là mon grand malheur et la force de Kapuściński : vu qu’il ne se départit jamais d’un certain lyrisme, qu’il affiche ouvertement sa sympathie pour le continent africain et qu’il est capable de trouver de découvrir des pépites d’humanité (la bonne, n’est-ce pas, pas l’autre…) dans les situations les plus dramatiques, certains des chapitres (je pense en particulier à celui sur le Libéria, où l’apartheid fut inventée au milieu du 19ème siècle par… des esclaves) vous fichent une puissante nausée à l’âme, et vous subjuguent de dégoût horrifié devant la noirceur de certain agissements humains avant que vous ayez eu le temps de dire « Pourquoi ce type tout nu porte-il une kalachnikov ? ».
(Réponse : parce qu’il est fou bien sûr. Fou, mais avec une kalachnikov…)

P.S. : ah oui, pas de bibliographie. Kapuściński, un point en moins…

KAPUSCINSKI, Ryszard. Ebène : aventures africaines. Paris, Plon, 2000 (Feux croisés). 332 p.

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