L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Sexe heureux 24 février 2010

Filed under: BD — Roane @ 2:52
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Davide : Et voilà. J’aurai pourtant tout tenté pour faire paraître un billet, si pas objectif, du moins constructif, sur le Happy sex de Zep, mais sans l’aide de mes collègue hibouquineurs pour faire contrepoids à la détestation sans bornes que je voue à l’oeuvre de Zep, ce billet va être fichtrement vite complété. Donc : Au secours ! Y’aura-t-il quelqu’un pour me sauver du marais stagnant de la critique bête et méchante dans lequel je risque de sombrer ?
Roane : Tchô, me voilà, prête à cet exercice de critique à deux voix, car comme le démontre si bien Zep « A deux c’est mieux ». Bon, je crois avoir compris que tu n’as pas aimé le dernier Zep ? Ben moi, n’étant pas une fine Zepologiste, j’ai été plutôt réceptive à son humour. Je dois avouer que ses aquarelles m’ont bien fait rire et que je n’ai pas cherché à savoir pourquoi. J’ai pris ces courtes scènes de la vie quotidienne (ou quasi…) comme elles venaient et j’ai pouffé si fort parfois que ma douce moitié s’est réveillée… puis s’est rendormie…
D : Merci, merci, merci pour cet optimisme de si bon ton que je vais m’efforcer de faire durer un peu plus longtemps que les 800 grammes de plaquettes nougat/chocolat que j’ai reçus dimanche dernier. Car tu as raison : si l’on recense les points positifs de Happy sex, on peut dire : Il est assez drôle. Pas de grandes claques sur les cuisses, pas de boisson gazeuse qui gicle par les narines, mais drôle à pouffer.
R : Difficile de parler (qui plus est, de dessiner) du sexe sans s’aventurer au pays du lourd. Pourtant, il me semblait justement que notre artiste genevois a évité les zozos à la Rocco, les lolos des bimbos et les gags éculés (!). Ce sont des gens comme toi et moi (ou presque) qui se mettent dans des situations plausibles, donc risibles. A mon avis Zep ne cherche pas à faire fantasmer, c’est la différence appréciable avec des Manara ou Varenne.
D : Certes, comment dirais-je ? Pour une bande dessinée sur le sexe « proche du peuple », il est un peu trop « pop ». C’est finalement ce que je reproche toujours (à haute, intelligible et hystérique voix) à Titeuf (les BDs, bien sûr, les romans Titeuf sont une aberration spatiotemporelle issus d’une dimension parallèle particulièrement maléfique où ils sont utilisés pour punir les larves de Shoggoths pas sages) : à force de vouloir faire dans l’humour facile, on retrouve toujours les mêmes stéréotypes vaseux et l’humour pipi-caca qui peut prêter à sourire, mais fatigue très vite. C’est d’autant plus un comble pour un Genevois : alors qu’on se trouve dans le creuset des mélanges de cultures et de niveaux de vie, Happy sex ne donne à voir, hormis une Asiatique et un très bronzé, que de bons petits Suisses (au sens laitier du terme) dans une moyenne financière et culturelle, et bien, très moyenne. Or, en tant que sale pas-de-chez-nous, je peux t’assurer que d’être d’une culture immigrée est une mine quasi inépuisable pour qui est à la recherche de filons sexuels bien gras à exploiter. Mais bon, ce n’est pas aussi grave que l’absence flagrante et impardonnable d’homosexuels. Bon sang, on est au 21ème siècle, et une vignette où la copine invite sa meilleure copine au lit pour faire plaisir à son copain n’est plus tolérable comme représentation de l’homosexualité (pour info, elle est tout juste tolérable comme représentation de quoi que ce soit). Désolé je m’emporte.
R : Du calme Joe, heu Davide… Evidemment, je ne cherche pas en lisant du Zep de message particulier, de prise de position pour ou contre l’homosexualité, les minarets ou la fumette dans les sacristies. Il ne fait que montrer du Suisse moyen (ce qu’il connaît) et c’est plutôt sympa de se montrer tel quel, aussi moyen que ses lecteurs et ses lectrices. En lisant ce genre de BD, j’accepte d’être une moyenne personne dans une société moyenne qui s’amuse franchement, jusqu’à en perdre parfois tous ses moyens. Par exemple, l’histoire du gars qui met ses joyaux ramollis sur le rebord de la fenêtre pour les rafraîchir et leur redonner la santé, tout cela sous le nez de ses vieux voisins bigleux qui s’exclament : « Ils ne savent plus quoi inventer », alors oui, j’assume mon rire gras. Bon, je pense qu’il faut songer à conclure car on ne va pas se mettre d’accord et t’es déjà tout rouge… de colère et je crains pour ta santé et la mienne.
D : Vstflgr… grnx… heum ! Voilà, ça va mieux. En effet, il faut être sacrément frustré pour s’acharner à essayer de trouver un sens profond à ce qui est manifestement un produit destiné aux devantures de kiosque, juste à côté du dernier Chessex, mais permets-moi tout de même un dernier râle désespéré : n’est-il pas humain de croire qu’il est possible de mêler l’humour et conscience du monde qui nous entoure un peu pointue (ou alors biaisée qui s’assume) ? Ne peut-on rire aussi de nos amis déviants homo-bi-trans ? Sommes-nous à ce point en manque de rassurance que le seul fétichisme visible est celui du masque/martinet ? (nos lecteurs seraient très, très surpris de ce qui tient du fétichisme. Surpris et un peu honteux sans doute). Et surtout le préservatif est-il à ce point difficile à dessiner qu’il ne doit être réservé qu’à la place d’accessoire humoristique (voir à ce propos l’article de Michel Rime). Sans doute. Je suppose qu’il faut bien commencer quelque part. Après tout, le personnel des Bibliothèques municipales se tient (discrètement) à la disposition des lecteurs qui, ayant brisé le tabou du sexe (et leur tirelire) avec Zep, auraient peut-être un peu envie d’explorer les pistes littéraires sur ce vaste sujet. Ah oui, une dernière chose : pourquoi le titre en anglais ? « Sexe heureux » aurait été un titre sympathique, non ? Enfin, soyons courtois, je te laisse le mot de la fin…
R : Une « happy end » ? Davide et Roane s’en allèrent prendre un café et parlèrent de toute autre chose que de Zep. Une « very happy end » ? Les fans de ce blog se précipitèrent pour écrire un commentaire enflammé à ce billet d’humeurs…

ZEP. Happy sex. Paris, Delcourt, 2009. 61 p.

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Beaux seins, belles fesses 18 février 2010

Filed under: Roman — davide @ 6:00
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A l’heure ou j’écris ce billet, la situation est grave : je peine à décider si Beaux seins belles fesses est un gigantesque « fous-y-tout » tape-à-l’œil et graveleux, ou s’il est quelque chose de nettement plus subtil qui, sous couvert de tragi-comédie vaudevillesque, cache subtilement la chronique d’une époque dont les mutations, perçues à leur niveau le plus intime, le disputent à n’importe quelle production d’horreur japonaise.
Sachant que le collègue qui me l’a recommandé est plus séduisant et surtout plus grand que moi, partons du principe que la seconde option s’applique.
Le roman s’ouvre sur la naissance, en 1939, de Jintong, dernier né de la famille Shangguan, seul garçon d’une ribambelle de huit filles, qui aura tôt fait de décevoir les espoirs de ses parents en devenant l’anti-héros le plus efficace et détestable de toute l’histoire des romans que j’ai lus. Quelques indices nous indiquent que nous sommes quelque part en Chine, au cours de la guerre contre le Japon, mais le point de vue est si local et subjectif que l’on peine à vraiment trouver des repères qui pourraient nous aider à comprendre le pourquoi du comment de certaines réactions et de certains agissements, voire de certains événements. Et des événements, il y en a plus dans ce roman que pépins dans une courge. On en perçoit la portée historique, mais comme le narrateur est ce même Jintong, qu’il s’exprime à la troisième ou la première personne (ce qui procure un intéressant sentiment de schizophrénie à la lecture), toutes les observations et les réflexions les plus pointues sont avant tout dévolues à son environnement direct, et plus particulièrement aux glandes mammaires de tous (rigoureusement tous) les personnages féminins.
Je soupçonne d’ailleurs ces personnages féminins d’être les véritables héros de ce roman, si l’on peut toutefois parler de héros. De la mère de famille qui en perd une quantité singulière dans les premiers chapitres aux huit sœurs, chacune ayant son caractère et surtout son destin, tous plus picaresques les uns que les autres. Faisant partie des rares survivants des massacres perpétrés par les Japonais, elle n’auront de cesse de développer tout leur courage et leur ténacité pour survivre, pour ensuite subir de plein fouet les affres des différentes « réformes » des gouvernements « communistes », et se feront fort de faire tout leur possible pour garder en vie le boulet qu’est le narrateur, tout en trouvant le temps de tomber amoureuses, d’avoir des enfants (qui repeupleront la famille Shangguan et se feront tuer avec une atterrante frénésie), mais deviendront aussi brigande, cadre du PCC ou encore demi-déesse ; puis, plus le roman s’approche de notre époque, plus la famille subit d’élagage, et plus les personnage de Jintong prend de l’ampleur, presque à son corps défendant, tant il partage le tonus et l’esprit de décision d’une holothurie. La mère de famille, Lushi, reste fidèle à elle-même et sera celle qui subit le plus, mais paradoxalement survit le mieux aux terribles famines engendrées par les réformes agraires et autres dépossessions, et sert de liens entre les différents personnages de toutes les époques.
Comme ce roman prend place dans une région plutôt agricole, ces personnages ont tendance à être hauts en couleur, et prompts à des comportements plutôt rustres, mais plutôt qu’un roman champêtre, le lecteur est surtout témoin non pas de la modification des mœurs mais plutôt d’un transfert de pouvoir, le pouvoir de faire ce que l’on veut à qui l’on veut.
Des petites touches surnaturelles ajoutent à la confusion de la lecture, mais comme elles ne sont guère plus irréelles que certains épisodes plus quotidiens (surtout ceux ayant trait aux occidentaux), elles s’intègrent au tout et participent à la progression inexorable de cette lecture, qui se permet le luxe non seulement d’une conclusion mais également d’un coda particulièrement croustillant.
Comment dire… Ce fut une lecture pas désagréable, que je soupçonne de m’avoir apporté plus que je ne le pense.

MO, Yan. Beaux seins, belles fesses : les enfants de la famille Shangguan. Paris, Seuil, 2005 (Points. Romans, 1386). 894 p.

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American darling 13 février 2010

Filed under: Roman — davide @ 3:20
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J’avais un faible pour Russell Banks (et son Règne de Bone), et un immense respect pour un de mes collègues (en l’occurrence celui qui ne lit que des romans qui finissent en –ov ou –ski), du coup, quand on m’a suggéré de lire  American darling, pour un aperçu un peu plus intime de la situation libérienne que celui vu dans Ebène de Kapusczinski, j’ai vite été à court d’excuses pour ne pas le lire.
Ce qui fut fait. D’où, billet ; et là commencent mes problèmes, car ce livre est très bien écrit.
Vraiment. Le choc entre la vie dans l’arrière-pays rural des Adirondacks et le retour à la mangrove libérienne est efficace, et leur description par le regard de l’héroïne les rend autrement plus vivants que les éternelles cartes postales littéraires. Cette même héroïne est (malheureusement, vous comprendrez) fort crédible, et ses retours de souvenirs d’une époque militante ont le mérite de présenter les agitateurs gauchistes américains sous des augures pour le moins objectifs.
Mais il faut rappeler que Russell Banks a habituellement quelque chose à écrire, et s’il doit subir l’outrage qui va suivre dans les lignes suivantes, c’est bien parce qu’il a fait pour ce roman figure de remplaçant ailier droite pour le FC Pas-de-bol.
Il faut prendre en compte que c’est un roman américain de l’après 11 septembre. Est-ce pour cela que nombre de situations intéressantes à explorer sont singulièrement dépourvues d’une véritable et violente description ? Mais qu’à cela ne tienne, ne pouvoir raconter et faire comprendre la misère du monde sans avant toutes choses la prendre par le biais de ses dimensions locales (très locales, dans un genre « la crise au Moyen-Orient, quel désastre, rendez-vous compte, Monsieur, le prix de l’essence ! »).
Ce qui est plus difficile à ignorer c’est l’antipathie tout à fait justifiée que peut inspirer le personnage principal du roman. Peut-être était-ce là le but de Banks, peut-être étions-nous supposés laisser des marques de dents sur la couverture et nous faire passer pour fous dans les lieux publics où nous avons lu ce roman, car cette bobo wasp d’héroïne n’a vraiment rien pour plaire ; que ce soit dans son engagement politique, qui prône une violence nourrie de l’héritage coupable des générations de la ségrégation, sans la moindre remise en question fondamentale et surtout individuelle, ou dans sa vie « familiale », qui lui tombe dessus lorsque ses camarades d’armes ne sont plus à même de lui fournir des prétextes de fuite en avant, et qu’elle accepte avec force soumission abjecte et complaisante, et un aveuglement social et politique qui, de par sa vitesse d’application, défie les bonus de fin d’année octroyés à certains de nos banquiers les plus gras. Si, de plus, l’on prend en compte que cette période familiale prend place au Libéria, un des pays africains les plus meurtris par la cupidité et la folie humaines, peut-être que d’autres que moi seront un peu choqués de voir certains événements bien réels être mis sur un pied d’égalité avec de l’anecdotique pas franchement reluisant. Il y a enfin cet attachement misanthrope à peine dissimulé pour les chimpanzés qu’elle « sauve », et je ne veux même pas commencer à penser à ce que cela implique comme trait de caractère.
Mais enfin c’est du BANKS ! et je pourrais grincer des dents, écumer des lèvres et me rouler par terre tout mon saoul que l’atmosphère ne sera pas moins bien rendue, le sujet ne sera pas moins intéressant et les personnages très bien construits, et donc il sera de très bon ton de rappeler ici que si ce billet peut paraître pour le moins négatif, c’est avant tout car je n’ai pas d’amis, pas même des chimpanzés.

Banks, Russell. American darling. Arles, Actes sud, 2008 (Babel, 780). 570 p.

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La terre des mensonges 10 février 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 9:25
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Récemment, je lisais un sympathique petit roman* d’une Suédoise, Katarina Mazetti, qui racontait l’idylle entre un jeune fermier et une bibliothécaire très citadine que l’odeur du fumier faisait plisser du nez…
Cette fois, rebelotte, c’est de nouveau un roman du Nord qui a retenu mon attention, un roman made in Norvège plus précisément. Qui plus est, l’histoire se passe aussi dans une ferme.
Trois fils y sont réunis pour les obsèques de leur « chère » mère. Ils sont aussi dissemblables que possible : Tor, l’aîné, vit sur l’exploitation et se consacre à l’élevage des porcs. Margido dirige une entreprise de pompes funèbres et Erlend, le plus jeune, est décorateur de vitrines. Débarque dans ce trio Torunn, la fille de Tor, inconnue de tous. Comment ces quatre personnalités que le sang ne rapproche même pas vont-il pouvoir passer ensemble le réveillon de Noël ? Et comment vont-ils digérer le secret qui va leur être révélé ?
Torunn semble la plus à l’aise dans ce milieu (elle travaille dans une clinique vétérinaire) et va retrousser ses manches pour redonner à la ferme un aspect humain. Elle a de qui tenir : sa créatrice, Anne B. Ragde, est, d’après mes informations, une femme de terrain, qui pilote son grand bateau dans les fjords l’été, son motoneige à travers le Spitzberg l’hiver. Elle sait bien sûr conduire un tracteur et a de l’expérience dans l’exploitation porcine. Cela ne m’étonne pas car sa description du travail à la ferme respire le vécu.
La terre des mensonges est le premier tome d’une trilogie qui a fait un tabac en Norvège. Je me réjouis déjà de voir la suite arriver en librairie !

* « La tombe du mec d’à côté »

RAGDE, Anne Birkefeldt. La terre des mensonges. Paris, Balland, 2009. 370 p.

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