L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Beaux seins, belles fesses 18 février 2010

Filed under: Roman — davide @ 6:00
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A l’heure ou j’écris ce billet, la situation est grave : je peine à décider si Beaux seins belles fesses est un gigantesque « fous-y-tout » tape-à-l’œil et graveleux, ou s’il est quelque chose de nettement plus subtil qui, sous couvert de tragi-comédie vaudevillesque, cache subtilement la chronique d’une époque dont les mutations, perçues à leur niveau le plus intime, le disputent à n’importe quelle production d’horreur japonaise.
Sachant que le collègue qui me l’a recommandé est plus séduisant et surtout plus grand que moi, partons du principe que la seconde option s’applique.
Le roman s’ouvre sur la naissance, en 1939, de Jintong, dernier né de la famille Shangguan, seul garçon d’une ribambelle de huit filles, qui aura tôt fait de décevoir les espoirs de ses parents en devenant l’anti-héros le plus efficace et détestable de toute l’histoire des romans que j’ai lus. Quelques indices nous indiquent que nous sommes quelque part en Chine, au cours de la guerre contre le Japon, mais le point de vue est si local et subjectif que l’on peine à vraiment trouver des repères qui pourraient nous aider à comprendre le pourquoi du comment de certaines réactions et de certains agissements, voire de certains événements. Et des événements, il y en a plus dans ce roman que pépins dans une courge. On en perçoit la portée historique, mais comme le narrateur est ce même Jintong, qu’il s’exprime à la troisième ou la première personne (ce qui procure un intéressant sentiment de schizophrénie à la lecture), toutes les observations et les réflexions les plus pointues sont avant tout dévolues à son environnement direct, et plus particulièrement aux glandes mammaires de tous (rigoureusement tous) les personnages féminins.
Je soupçonne d’ailleurs ces personnages féminins d’être les véritables héros de ce roman, si l’on peut toutefois parler de héros. De la mère de famille qui en perd une quantité singulière dans les premiers chapitres aux huit sœurs, chacune ayant son caractère et surtout son destin, tous plus picaresques les uns que les autres. Faisant partie des rares survivants des massacres perpétrés par les Japonais, elle n’auront de cesse de développer tout leur courage et leur ténacité pour survivre, pour ensuite subir de plein fouet les affres des différentes « réformes » des gouvernements « communistes », et se feront fort de faire tout leur possible pour garder en vie le boulet qu’est le narrateur, tout en trouvant le temps de tomber amoureuses, d’avoir des enfants (qui repeupleront la famille Shangguan et se feront tuer avec une atterrante frénésie), mais deviendront aussi brigande, cadre du PCC ou encore demi-déesse ; puis, plus le roman s’approche de notre époque, plus la famille subit d’élagage, et plus les personnage de Jintong prend de l’ampleur, presque à son corps défendant, tant il partage le tonus et l’esprit de décision d’une holothurie. La mère de famille, Lushi, reste fidèle à elle-même et sera celle qui subit le plus, mais paradoxalement survit le mieux aux terribles famines engendrées par les réformes agraires et autres dépossessions, et sert de liens entre les différents personnages de toutes les époques.
Comme ce roman prend place dans une région plutôt agricole, ces personnages ont tendance à être hauts en couleur, et prompts à des comportements plutôt rustres, mais plutôt qu’un roman champêtre, le lecteur est surtout témoin non pas de la modification des mœurs mais plutôt d’un transfert de pouvoir, le pouvoir de faire ce que l’on veut à qui l’on veut.
Des petites touches surnaturelles ajoutent à la confusion de la lecture, mais comme elles ne sont guère plus irréelles que certains épisodes plus quotidiens (surtout ceux ayant trait aux occidentaux), elles s’intègrent au tout et participent à la progression inexorable de cette lecture, qui se permet le luxe non seulement d’une conclusion mais également d’un coda particulièrement croustillant.
Comment dire… Ce fut une lecture pas désagréable, que je soupçonne de m’avoir apporté plus que je ne le pense.

MO, Yan. Beaux seins, belles fesses : les enfants de la famille Shangguan. Paris, Seuil, 2005 (Points. Romans, 1386). 894 p.

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