L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

L’histoire de Comock l’esquimau 29 avril 2010

Filed under: Divers — Françoise B. @ 8:46
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En 1912, le réalisateur de cinéma Robert Flaherty se trouve à l’extrême nord-est de la baie d’Hudson. Un jour de chasse, il rencontre une étrange embarcation :

A son bord, des Esquimaux : un homme à la poupe, qui la pilotait, deux autres aux rames. Le petit bateau avait à peine cinq mètres de long et un tiers de cela en largeur, mais à son bord se serraient treize personnes, adultes et enfants confondus, et même deux chiens. Une femme dressait un bâton au-dessus des enfants et des chiens, prête à frapper si ceux-ci, par un mouvement brusque, risquaient de mettre en péril l’équilibre de cette coquille de noix. Comment parvenait-elle à se maintenir sur l’eau ? Mystère ! Finalement, j’avisai les vessies de phoque gonflées, attachées à intervalles réguliers tout autour du bateau et qui, à elles seules, assuraient l’équilibre de l’embarcation. Les Esquimaux, avec leurs chiens – féroces comme des loups – tapis entre leurs jambes, nous fixaient de leurs yeux bridés et brillants. Ils avaient un aspect mi-oiseau, mi-homme, car leurs habits n’étaient pas confectionnés, comme à l’accoutumée, avec des peaux de caribou, d’ours ou de phoque, mais à partir de peaux d’eider, cousus avec les plusmes et tout le reste.  Ils n’éprouvaient aucune peur. Le bébé que sa mère portait tout nu dans la capuche de son Koolita (manteau) surgit tout à coup sur son épaule nue, nous observa un petit moment de ses grands yeux bruns et finit par tendre son minuscule bras vers nous en souriant. La glace était brisée. je pris sa main, il me sourit encore, sa mère sourit et aussi son père, un des plus beaux Esquimaux que j’aie jamais vu. Il avait un nez long et finement ciselé, le menton solide comme un roc, un regard perçant et des cheveux jusqu’aux épaules. « Chimo (Bonjour !) », dit-il.

Cet esquimau au long nez s’appelle Comock et racontera à Flaherty son périple de plus de 10 ans. L’histoire nous est relatée dans une édition de Héros-limite magnifiée par des dessins originaux d’esquimaux touchants de délicatesse.
Poussés par la faim, Comock et sa famille quittent leur terre pour rejoindre une île plus prospère. En route, sur la mer glacée, le sol s’effondre sous eux et engloutit la moitié de la tribu. Mais l’heure n’est pas à l’attendrissement. La troupe décimée lutte contre les éléments adverses (imaginez la tempête, le froid, la glace menaçante,  les chiens de traîneaux affamés) et finissent par atteindre l’île convoitée.
Ils y survivent plutôt bien en complète autarcie mais finissent par souffrir de leur isolement. Afin que la lignée se poursuive (et oui, les fils sont devenus grands !), ils se décident au retour, tout aussi périlleux que le voyage aller.
Dès les premières lignes, ce récit m’a conquise :  pourtant bien au chaud, installée confortablement, j’étais transportée dans cet univers glacial et inhospitalier et dans une aventure à grand suspense. Je sais que c’est hautement improbable mais imaginez-vous dans un igloo, par une nuit de fort vent, sur une mer de glace… tout à coup, on entend des bruits sinistres… c’est la glace qui craque… brrrr.
L’histoire de Comock témoigne d’une manière émouvante de la vie des Esquimaux du début du 20e siècle, une période pas si lointaine et pourtant bien révolue… Voilà un petit bijou très rafraîchissant… dans tous les sens du terme !

COMOCK. L’histoire de Comock l’esquimau / racontée à Robert Flaherty ; éditée par Edmund Carpenter. Genève, Héros-limite, 2009 (Géographies). 95 p.

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La verte Irlande prend un coup de noir 20 avril 2010

Filed under: Roman — Françoise A. @ 9:38
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J’ai dévoré cette histoire d’une traite, prise par le dialogue décalé entre deux êtres au départ si différents. Elle est une très vieille femme de cent ans peut-être, internée depuis au moins cinquante ans. Lui est un psychiatre de soixante ans qui doit l’évaluer. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ? L’histoire ne le dit pas vraiment, trop de patients sans doute, une certaine lâcheté qui sait, mais il se doit de faire cette évaluation maintenant, et rapidement, car l’asile psychiatrique va être démoli et il ne veut pas que Roseanne se retrouve à la rue, abandonnée à une liberté qu’elle ne supporterait peut-être pas.
Quand je parle de dialogue décalé, c’est parce que Roseanne ne répond jamais directement aux questions du docteur Greene : elle l’écoute, le réconforte parfois, mais ne dit rien de compromettant, rendue méfiante par l’enfermement qu’elle subit depuis tant d’années. L’asile est remplie de vieilles personnes en bout de course, y compris l’étrange homme à tout faire qui protège Roseanne, y compris le psychiatre qui arrive au terme de sa carrière – si carrière il y a vraiment…

Je n’ai pas encore précisé que l’histoire se passe en Irlande, dans l’Irlande en proie à la guerre et à la guerre civile. Roseanne idolâtre son père, seul presbytérien dans un monde catholique, beau parleur, bon chanteur, père tendre et aimant. Sa mère est très belle mais peu attentionnée.
La scène fondatrice du destin tragique de Roseanne se situe vers ses 12 ans : son père est alors gardien de cimetière, et sa fille le rejoint souvent après l’école car la maman ne s’occupe guère d’elle, perdue dans des rêves de grandeur. Arrivent dans la cabane du cimetière des jeunes gens portant le cadavre d’un des leurs, abattu par des policiers. Ils supplient le père de Roseanne de faire venir un prêtre et c’est la petite qui va chercher le père Gaunt. A partir de ce jour, le prêtre refuse que le père de Roseanne continue son travail de gardien de cimetière catholique et lui impose une place de chasseur de rats.
La déchéance commence: le père de Roseanne est retrouvé mort. Le prêtre propose à la jeune fille d’épouser le remplaçant de son père, un homme âgé mais bon catholique. Elle refuse, trouve un travail dans un café et rencontre l’amour avec Tom. Leur bonheur dure très peu et à partir de là, les versions divergent. Selon le père Gaunt qui a rédigé un rapport pour faire interner la jeune femme, la fille du presbytérien est une nymphomane, doublée d’une mère infanticide. Pour Roseanne, qui a décidé d’écrire en cachette ses souvenirs, il est question d’une tragique méprise. En acceptant un rendez-vous avec le frère de l’homme qui avait été assassiné, elle avait voulu revivre un peu de sa jeunesse, reparler de  son père accusé de traîtrise et c’est tout, mais leur rencontre a eu des témoins, dont le prêtre. Du jour au lendemain son mari la renie, le père Gaunt lui apprend quelques années plus tard que son mariage est nul et non avenu.
Tout ceci, le psychiatre l’ignore lorsqu’il interroge la vieille femme mais il est troublé par sa dignité et cherche à savoir quels événements réels l’ont amenée à l’hôpital psychiatrique. Il s’obstine car le compte-rendu du prêtre ne le convainc pas. Lui, de son côté, écrit aussi son journal car il a conscience depuis la mort de sa femme d’être passé à côté de beaucoup de choses de la vie.
Je vous invite à découvrir le dénouement inattendu de ce roman au rythme haletant et à certaines scènes d’anthologie. L’accouchement de Roseanne m’a rappelé celui d’Adèle dans Pot Bouille : même dureté, même accablante solitude.

BARRY, Sebastian Le testament caché. Paris, Losfeld, 2009 (Littérature étrangère)

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Hontes d’auteurs 7 avril 2010

On dit qu’un moment de honte est vite oublié. La preuve que ce n’est pas vrai, ces 60 témoignages d’écrivains anglo-saxons qui se souviennent, parfois bien des années plus tard, de ces moments où ils auraient voulu disparaître dans un trou de souris. Mais, ce qui est sûr, c’est que la honte des uns fait bien rire les autres et ce livre en est une superbe démonstration.
Quelques amuse-bouches ? André Brink, encore « jeune écrivain plein d’enthousiasme », lors d’une réception pour se faire remarquer « de l’éditeur-assez-en-vue-au-Cap », cherche à dire n’importe quoi, juste pour retenir son attention. Il montre du doigt une « silhouette féminine sans grâce » et lui demande qui est « cette pauvre femme là-bas ». Le brouhaha semble cesser soudain et on entend l’Editeur lui répondre : « C’est ma femme ». Dans ce livre, beaucoup de témoignages d’auteurs invités dans des bibliothèques, des librairies ou des universités, des lieux d’humiliations diverses. Par exemple, Jonathan Coe qui est convié à un festival d’écrivains de polars (il n’a jamais su pourquoi puisqu’il n’en écrit pas) et qui, malheureusement programmé en même temps que Colin Dexter, se retrouve devant un auditoire d’une seule personne : « Je suis heureux que vous soyez venu, ai-je dit à l’aimable client, après avoir bavardé vingt minutes avec lui. Imaginez l’horreur s’il n’y avait eu personne. – En fait, avoua mon interlocuteur, j’étais la personne chargée de vous présenter. (C’était Ian Rankin) ». Des salles vides, des organisateurs aussi honteux que l’écrivain, beaucoup racontent ce genre d’expériences, on ne s’en lasse pas :

Finalement nous sommes montés sur l’estrade et le professeur m’a présenté dans des termes on ne peut plus élogieux – si seulement quelqu’un avait pu l’entendre ! Apparemment il était trop tétanisé de honte pour annuler la manifestation, si bien que moi, qui avais besoin du chèque, je dus faire ma conférence et parler pendant quarante minutes dans le vide.

Il y a également l’écrivaine qu’on doit aller chercher à la gare et qui ressemble vaguement à la photo (rarement toute récente !) de la quatrième de couverture. L’organisateur croit la reconnaître et, sans oser vérifier son identité, l’emmène au restaurant lui précisant que l’hôtel est juste à côté et que ce sera pratique. Pensant peut-être avoir affaire à une drague dure mais originale, elle le suit… C’est seulement bien plus tard, quand il l’appelle « Carol », qu’elle lui demande : « Qu’est-ce qui vous fait croire que je m’appelle Carol ? ». Il abandonne celle qui s’appelle en fait Natalie et retourne à la gare chercher la vraie Carol à qui il ne sait que dire pour justifier cet important contre-temps… Il y a aussi l’histoire du poète irlandais qui à la fin du repas précédant de peu sa lecture à la bibliothèque, mange un caramel (fatale erreur). Ce qui ne devait pas arriver arriva : il perd une dent. Il tente de la replacer en priant Saint Patrick et ses acolytes qu’elle tienne.

J’entamai un nouveau poème et m’aperçus avec effroi qu’il était plus truffé de « s » que tous les autres. A mi-longueur du texte, ma dent voltigea hors de ma bouche et atterrit par terre, où elle roula aux pieds du garçon replet assis au premier rang. L’élan du poème me porta encore pendant quelques lignes, édenté, zozotant, jusqu’à ce que finalement, la honte ne m’interrompe. Le public se tordait de rire, à présent.

Pour terminer, je citerai l’alcool, un autre héros de cette anthologie, qui donne le courage à certains d’aller au devant du public ; le verre qui désinhibe,  mais surtout celui (ou plutôt ceux) par qui le scandale arrive. L’auteur ivre, malade au beau milieu de sa lecture, ou dans la voiture de la gentille organisatrice, les souvenirs brouillés, la honte du lendemain de ne plus très bien savoir ce qui s’est passé,  et… la peur de s’en enquérir. Le mot de la fin sera pour l’immense écrivain Jonathan Coe :

Des souvenirs de ce genre il y en a d’autres, encore pires, que j’ai sans doute occultés. Tous contribuent à forger la même résolution, prise de loin en loin : ne plus aller me fourrer dans ce genre d’événements. Rester à la maison, assis à mon bureau, comme sont censés le faire les vrais écrivains. Ma prochaine lecture a lieu dans deux jours.

Hontes : confessions impudiques mises en scène par les auteurs. Losfeld, 2006. 294 p.
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