L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Pagaille temporelle 11 mai 2010

Cela fait plus d’un an que l’on tolère mes billets sur cet espace, et cela fait plus d’un an que je me suis promis de ne pas faire de billet sur ce livre, mais une sécheresse prononcée en lectures qui ne me font pas grincer des dents m’a obligé à relire cet opus, et devant le plaisir que j’ai eu, je ne me vois pas vraiment d’autre choix que de vous en parler.
Car lire ce livre est comme se rendre à votre bistrot du coin pour vous désaltérer d’une sympathique boisson gazeuse, pour découvrir que non seulement elle vous est offerte, mais qu’en plus elle l’est par votre star préférée du grand écran, et qu’elle/il est tout nu.
La boisson gazeuse c’est le style rêveusement drôle et poliment couleur locale de Gindre, qui dose très bien les néologismes, l’écriture concise, les descriptions claires et le rythme soutenu pour nous les servir en une croustade fictive bien digeste et pleine de bonne humeur.
Mais le problème est que la croustade est pleine de surprises : qu’il s’agisse du regard acéré porté par et sur une population qui n’en peut presque plus de mensonges et d’hypocrisies collectives, et trouve à la foi la damnation et la grâce dans des comportements « à risques », ou encore de cette science-fiction crédibilisée parce que sans tentatives d’explications plus bancales que ma dernière déclaration d’impôts.
Et en creusant plus loin, quand on a fini de rire, on commence à se laisser gagner par le troisième niveau, à savoir une sorte de mélancolie propre à l’individu quand même pas trop bête qui sait non seulement que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde, mais qu’en prendre conscience sans passer par un certain recul, une certaine mise en abyme serait pour le moins pousser nos derniers neurones pas encore trop occupés à mettre à jour notre liste d’amis virtuels au suicide.
Si la phrase qui vient de précéder ne vous paraît que très peu claire, je pense avoir atteint mon but et avoir fait honneur au livre de Gindre, qui cache beaucoup de choses propres à faire pleurer (dans le bon sens du terme) sous des apparences drôles, et je ne pense pas être trop optimiste (un de mes grands défauts), en vous enjoignant de surveiller cet auteur avec la plus scrupuleuse attention, au cas où il devrait publier quelque chose de plus sournois encore.

GINDRE, Philippe. Pagaille temporelle. Genève, Sauvages, 2008 (Collection, numéro). 103 p.

Disponibilité

 

Un banc de bars peut cacher un tabouret de bar. 3 mai 2010

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
Tags: , , ,

Quel délice de barboter avec Stefano Benni dans son Bar sous la mer. Ne soyez pas frileux. Non, ne surfez pas vers d’autres vagues, venez comme vous êtes, laissez-vous emporter dans le sillage du narrateur qui, inquiet de voir un vieil homme, un gardénia à la boutonnière, disparaître dans la mer des Brigantes, s’est jeté lui aussi à l’eau. Il nage, tente de le suivre et distingue vaguement une enseigne lumineuse portant l’inscription « Bar ». « Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous […]. Je vous en prie installez vous car, cette nuit, chacun des présents racontera une histoire. » Ce sont les mots de bienvenue du barman au nouvel arrivant. Dans ce troquet des bas-fonds, 19 « clients », en comptant le chien et sa puce. Avec celle du barman, 20 histoires nous seront donc racontées, chacune avec son style, sa voix, toutes plus folles, plus fantastiques, plus drôles les unes que les autres.
Pour aller réveiller ce « Bar » endormi dans les rayons de la bibliothèque,  il a fallu qu’il soit programmé au Théâtre du Loup à Genève. J’ai a-do-ré cette adaptation de Eric Jeanmonod. Une mise en scène inventive,  des acteurs extraordinaires pour servir un texte jubilatoire. La salle était aux anges et cette métaphore ailée ne fait pas tanche dans le monde merveilleux de Stefano Benni. On reste dans le thon. Si vous habitez la région genevoise, courez voir ce spectacle, sinon, pauvres diables, pleurez sur le site du théâtre en regardant les photos de la pièce. Un bonheur n’arrivant jamais seul, Stefano Benni, un grand personnage aux cheveux blancs ébouriffés, à l’ironie intelligente, au ravissant accent italien, était invité à la Bibliothèque de la Cité. La veille, il avait pu voir sa pièce au « Loup » et était extrêmement content du résultat. Quand il nous a parlé de  son exigence vis-à-vis de ses traducteurs (il a refusé récemment une traduction en anglais de l’un de ses textes car il se sentait trahi), on peut imaginer qu’il en est de même pour les adaptations théâtrales de ses ouvrages.
Mais revenons aux histoires que ces personnages racontent. J’ai tant aimé celle du temps qui se détraque (il en était donc déjà question en 1987 !)

– Les bécasse, qui passaient chaque année au-dessus du village, étaient passées, mais en train. Le chef de gare en avait vu deux wagons entiers ;
– Les cerises étaient en retard : celles qui étaient sur les arbres dataient de l’année précédente.
– Les os des vieux ne leur faisaient pas mal ; en revanche, les gamins avaient la goutte, et les fillettes des rhumatismes.

Le bricoleur du coin prend les choses en  main. « Si c’est cassé, ça se répare » dit-il et disparaît à l’horizon avec sa caisse à outils. A son retour, il annonce qu’il a décroché le soleil, coincé dans les branches d’un arbre mal taillé, et qui se dégonflait. Les chutes des histoire de  Stefano Benni sont parfaites et surtout pas moralistes (défaut majeur, à mon goût, de celles de beaucoup de contes). Lisez plutôt le final de ce temps réparé : « La neige fondit, et la situation redevint normale. Pas nous. »
Une dernière histoire pour vous convaincre définitivement de lire ce livre ! Deux amis fanatiques de Fausto Coppi, le grand cycliste italien d’après-guerre, se disputent une bicyclette comme tombée du ciel. Pour les départager, on organise un concours à qui boira et mangera le plus : vin et saucisses au menu. Pour aider le dernier morceau à descendre, le pauvre Hector au bord de l’explosion se précipite sur ce qu’il pense être un verre de vin blanc. Il s’agit en fait de la limonade de la pharmacienne, la seule personne du village à ne pas boire d’alcool. Cette « nouveauté imprévue lui fut fatale« . Et voici l’épigramme qui sera aussi celui de ce billet :

A HECTOR BALDO
GRAND AMI ET CYCLISTE
EMPORTÉ PAR UNE LIMONADE INOPPORTUNE
SES AMIS ET SES PROCHES
LE SALUENT AU PARADIS
OÙ IL EST SÛREMENT MONTÉ
CAR C’EST UN EXCELLENT GRIMPEUR

BENNI, Stefano. Le bar sous la mer. Arles, Actes Sud, 1989. 209 p.
Disponibilité