L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Dérive ibérique 28 juin 2010

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
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Si la péninsule ibérique se détachait du continent  au niveau des Pyrénées ? Si elle commençait à dériver jusqu’à menacer de s’écraser contre les Açores ? Tel est le propos du Radeau de pierre de José Saramago. Écrit pourtant il y a 25 ans, ce roman reste très moderne car il s’agit avant tout de décrire une Europe en situation de crise (ça n’est pas trop anachronique, non ?) et de l’entraide qui se négocie âprement. Avec humour il se sert de ce fait divers pour analyser la politique européenne et notre société. Caustique, Saramago l’est encore à près de 90 ans. Son dernier roman, Caïn, paru au Portugal en début d’année 2010, malmène une Église déjà bien enrhumée. Certains s’offusquent, allant jusqu’à exiger qu’on lui confisque sa nationalité portugaise, le mécréant ne la mériterait plus.
Mais revenons à notre Radeau de pierre. L’apparition de la première faille dans les Pyrénées est ressentie différemment par quatre personnages. Je ne vais pas détailler ici comment ils ont été interpellés par des signes étranges, mais dire simplement que tous sont partis, comme appelés à se rencontrer, rejoints plus tard par un chien, lui aussi pratiquement aimanté. C’est cette petite tribu qui va alors être au centre de l’histoire. Pendant que les touristes quittent le Portugal et l’Espagne en avion, nos cinq pèlerins vont suivre le mouvement de foule des autochtones pour fuir les côtes où le risque de collision est immense. C’est à ce moment-là que la Communauté économique européenne se manifeste :

Cette déclaration, tout à fait claire, fut le résultat d’un débat animé au sein de la Commission, au cours duquel quelques pays membres manifestèrent un certain détachement, le terme est bien choisi, allant jusqu’à insinuer que si la péninsule ibérique voulait s’en aller, eh bien qu’elle parte, l’erreur avait été de la laisser entrer. C’était bien sûr une plaisanterie, a joke, au cours de ces difficiles réunions internationales, les gens ont aussi besoin de se distraire, on ne peut pas travailler tout le temps, mais les commissaires portugais et espagnol condamnèrent énergiquement cette attitude inélégante, provocatrice et indubitablement anticommunautaire, citant chacun dans sa propre langue, le dicton ibérique bien connu, C’est dans la peine qu’on connaît ses amis.

Cet extrait vous rend compte de l’humour de l’auteur, de son ironie, mais aussi de son style : de longues phrases qui, parfois, laissent passer une respiration le temps d’une virgule, le point étant plus rare, on ne doit pas s’arrêter. D’un souffle, le narrateur nous embarque, ne nous lâche plus, nous apostrophe régulièrement pour nous dire : « Regarde un peu comme nous sommes tous fous ! »

Comme dans tous les voyages, quels que soient le trajet et la durée, mille événements survinrent, mille mots, mille réflexions, et l’on devrait plutôt dire dix mille, mais ce récit traîne déjà en longueur, c’est pourquoi je prends la liberté d’abréger, couvrant deux cent kilomètres en trois lignes, et supposant que quatre personnes dans une voitures peuvent voyager en silence, sans penser, faisant en quelque sorte semblant de ne pas faire une histoire de ce voyage, elles.

Sans tout dévoiler, sachez que la péninsule va prendre de la vitesse, s’approcher très, très près des Açores. Sa population aura été provisoirement évacuée, mise à l’abri par les Américains, toujours prêts à sauver le monde, à se faire remarquer dans l’exploit bref, beaucoup moins dans la durée. Dans ce cas-là, ils avaient signifié aux futurs apatrides qu’il était exclu ensuite de demander l’asile aux Etats-Unis…  Mais, peu avant le choc, changement de direction, le gros caillou bifurque vers le Nord, semant un vent froid de panique parmi les habitants. Comment des gens du Sud pourront-ils devenir des nordiques ? Le climat, leur façon de vivre,  impossible ! Des personnages qui se déplacent (physiquement mais aussi mentalement) au gré des mouvements de cet étrange radeau, des gouvernements paniqués qui voudraient sauter par-dessus bord et nous, heureux lecteurs qui jubilons de tant d’inventivité, prétextes à philosopher et à se questionner ! Montez à bord du Saramago (et non Sarah Magot comme une lectrice me l’avait griffonné sur un bout de papier), il vous emmènera dans des endroits surprenants.

SARAMAGO, José. Le radeau de pierre. Paris, Seuil, 1990. 312 p.

Disponbilité (en francais)
Disponibilité (en portugais)

 

Une fièvre impossible à négocier 23 juin 2010

Filed under: Documentaire — davide @ 5:20
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Dans la série « les livres que lisent mes collègues, les pauvres, en ma présence, et sur lesquels je me rue comme le chacal sur l’agnelet uniquement parce que Chloé Delaume ne publie pas assez vite à mon goût», nous avons aujourd’hui : Une fièvre impossible à  négocier.
Une immigrée roumaine en France qui nous livre sous forme de roman une partie de sa vie, celle de son passage plutôt actif dans un groupuscule d’agitateurs opposés au fascisme, cela semblait tout à fait dans mes cordes, d’autant plus qu’un gavage intensif aux rapports d’Amnesty International m’a laissé un peu en panne de fiction, substance dont j’ai besoin comme un lord anglais de son earl grey.
La description faite par la narratrice des activités sportivo-politiques, ainsi que de la vie communautaire des squatteurs, est efficace, car probablement un peu idéalisée. On y retrouve non seulement les revendications de telles activités, mais également une approche plus intimiste de leur ressenti et des émotions qui traversent l’âme de ces personnages. Le fait que le point de vue soit celui d’une femme ayant grandi dans un pays où la dictature pseudo communiste fut une des plus impitoyables n’est pas sans le rendre vraiment intéressant, et ne pas approuver les agissements de ces agités revient à faire (à mon avis) preuve d’un manque de conscience ou d’un désintéressement un peu scandaleux.
Il est d’autant plus plaisant de lire une fiction – en l’occurrence les fabuleuses aventures de casseurs au pays des 15% en faveur du Front National – que dans la réalité, ces personnes sont toutes aussi portées à des débordements assez éloignés de la pure flamme de leurs idéaux (allez donc une fois pour voir à une réunion anarchiste et, malheureusement, vous risquez fort d’être rassasié de méchanceté et de bêtise, comme partout ailleurs).
Bref, tout ce qui touche à la politique dans ce roman serait facilement et clairement bien écrit quoiqu’un peu naïf, s’il n’y avait pas, en parallèle, l’expérience d’un viol subi par la narratrice, et subi est le terme qui convient le mieux. En effet, ce viol sera non seulement (avec l’attitude monstrueuse d’une maison de disques bien connue) un des moteurs de son engagement politique, mais également une méchante épine dans le pied dans les moments où il lui faudrait courir et se battre, une entrave aux relations amicales ou intimes qu’elle tente de lier et d’entretenir, enfin une blessure à vif qui jamais ne cicatrise.
Entre engagement pour une cause désespérée et tentative de vivre avec un traumatisme dont la portée est difficile à concevoir, ce petit roman (d’ailleurs, je le relève, sélectionné pour un public adolescent) est une mine de frustration et de saine colère.
Ce qui résume finalement assez bien mon point de vue, du coup.
J’en profite pour vous fournir les liens vers différentes brochures mises à disposition par l’infokiosque ayant trait aux blacks blocs et leurs convictions :

« Otan en emporte les black blocs: notes sur la journée strasbourgeoise du 4 avril 2009 »

« Des black blocs pas vraiment sans Gênes » (qui comporte des articles de black blocs femmes)

« Black bloc(s), au singulier ou au pluriel… mais de quoi s’agit-il donc? »

 

LAFON, Lola. Une fièvre impossible à négocier. Paris, Flammarion, 2003. 339 p.

Disponibilité

 

L’oubli et les parfums 9 juin 2010

Filed under: Roman — Françoise A. @ 4:53
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Après lecture de ce roman, je me dis qu’il aurait pu  aussi s’appeler Terre des parfums. 
Miên  a cru son mari mort à la guerre et s’est remariée. Elle vit heureuse avec son nouvel amour et leur fils. Chaque matin, ils partagent le thé au jasmin .Leur maison est belle et accueillante. Les fleurs de basilic et de pamplemoussiers embaument le jardin… et les cheveux de Miên. Bôn, son premier mari, gueule cassée jusque dans la bouche, n’a survécu que pour revivre avec elle. Pour son retour, il n’a rien à lui offrir, pas d’argent, pas de riche terrain, il a juste gardé pour elle pendant toutes ces années un savon américain.
Lorsqu’il rentre au village de la montagne vietnamienne, la pression sociale est telle que Miên n’a d’autre choix que de retourner avec lui, de quitter à contre-coeur son second mari et leur fils.
Le choc du retour est terrible pour les anciens époux. Bôn, le héros communiste, s’obstine à se faire aimer de sa femme qui l’avait oublié. Son amour est dévorant comme le napalm. Les seules armes de Miên pour s’en  préserver sont les herbes de la vierge avec lesquelles elle se lave chaque soir, au grand désespoir de Bôn, impuissant dans tous les sens du terme.
Pas de bons, pas de méchants dans ce livre, mais des gens honnêtes au sens noble du terme. Duong Thu Hong nous fait aimer ses trois personnages coincés par le hasard et unis par l’amour, même non partagé. Elle nous offre aussi une magnifique description de son pays.

DUONG, Thu Hong. Terre des oublis. Paris, Wespieser, 2006

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Mes parents / Fou de Vincent 2 juin 2010

Filed under: Roman — davide @ 11:14
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« Oups », comme le dirait la philosophe Spears, « oups », donc « je l’ai fait de nouveau ». « Oui, mais quoi ? » me direz-vous (en fait, j’embellis, ce que l’on me dit le plus souvent est : « il nous faudrait 400 livrets d’accueil pour l’ouverture dans cinq minutes », ou « ces livres-lus sur CD ne fonctionnent pas, fais quelque chose s’il te plaît ». « J’ai un cours/je suis malade/ responsable de la caisse du mois et ne pourrai ranger les bandes dessinées » est aussi un bon favori, avec « quand vas-tu te mettre à lire des livres NORMAUX ! »)
Bref, reprenons. Un collègue dont je tairai le nom me parlait de littérature française, et n’arrêtait pas de faire allusion à ce Guibert que je ne connaissais pas. Il avait cependant le bon goût d’être passionné, et du coup je me laissai recommander deux de ses meilleurs livres : Mes parents et Fou de Vincent.
Vu leur format quelque peu rachitique, je ne pouvais que les lire l’un après l’autre et les « billetter » ensemble.
Ce que je pense avoir « fait de nouveau », c’est être complètement passé à côté de l’esprit dans lequel ces œuvres méritaient d’être lues, CAR J’AI RI ! Bien sûr pas d’un bout à l’autre de ces romans, et pas toujours d’un gros rire gras accompagné de claques sur la cuisse (pas toujours) mais tout de même, si je devais retenir une qualité dans l’écriture de Guibert, c’est son humour.
Celui-ci est à mon avis plus flagrant dans Mes parents qui, loin des tensions et traumatismes infligés par des parents un peu médiocres à cet enfant qui découvre assez tôt son attirance pour les garçons, nous régale d’une suite de scènes qui oscillent entre le pathétique et la farce, mais où la tendresse et l’amour familial ne sont jamais loin. Une scène qui m’a achevé est celle de la sortie au théâtre (Hervé est fou de théâtre) : il est clair que  ce n’est qu’un prétexte pour fricoter, mais comme s’il savait que sa cause était perdue d’avance, le père finira tout de même par se laisser entraîner à la suite d’un combat physique ayant l’ampleur épique d’un spectacle de Guignol. La relation à la mère, en particulier en fin de vie, est très particulière, et s’il passe par une dramatisation un peu égocentrique, il n’en est pas moins poignant. Le rapport au corps est également un point saillant ; ces corps malmenés dès avant la naissance, des corps malades dans leurs recoins les plus honteux, mais aussi des corps qui donnent accès à un monde de plaisirs intellectuels et charnels.
Cette notion du corps est celle qui m’a donné le plus de fil à retordre dans Fou de Vincent. A priori un roman sur la tragédie d’un amour impossible, il me semble pourtant y avoir détecté l’humour d’une situation ou deux êtres paraissant être faits l’un pour l’autre dans leur débordements n’en peuvent plus de se danser autour, de se faire mille petites tortures exquises, mais qui goûtent finalement à un bonheur un peu doux-amer entièrement voulu.
S’il devait y avoir un côté moins humoristique à Fou de Vincent, c’est à nouveau celui des corps, qui sont avant tout le théâtre de faiblesses, d’ivresses (pas au bon sens du terme, l’autre, celui dont on peut témoigner sur les trottoirs en chemin pour la bibliothèque le samedi matin) et de maladies. Mais là encore, quelque chose fait que ces corps sont transcendés, les squames, humeurs et tares disparaissent et il ne semble rester que le bonheur d’une relation englobant le sensuel et l’éthéré qui tend à la perfection, à mille à l’heure, un peu vouée au néant, mais dont chaque seconde est bue jusqu’à la lie. Mais humour ! quand la réalité vient heurter de plein fouet ces grands sentiments et que Guibert, malgré tout, trouve encore de quoi se réjouir un peu malgré lui-même.
C’est pourquoi je recommande chaudement en tout cas ces deux ouvrages, qui pour de l’autofiction sont remarquablement ouverts sur le monde, lisibles, et DRÔLES !

GUIBERT, Hervé. Mes parents. Paris, Gallimard, 1997 (Folio, 2582). 168 p.

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GUIBERT, Hervé. Fou de Vincent. Paris, Minuit, 1989. 85 p.

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