L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Roman à l’eau de bleu 29 juillet 2010

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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Vu que la situation moyen-orientale sur laquelle j’ai un tel plaisir masochiste à me documenter pour ensuite la partager avec vous s’enlise chaque jour à une vitesse vertigineuse dans un bourbier explosif et nauséabond qui dépasse de loin même ma propre capacité à m’exprimer, j’ai attrapé au vol ce roman d’Isabelle Alonso, dont j’avais apprécié les documentaires et les articles dans Siné Hebdo.
Le propos du livre ne dérange pas vraiment : dans une réalité contemporaine à la nôtre, à l’exception près que le sexe fort est féminin, Kim et Loup, deux jeunes hommes faisant leurs premiers pas dans la vie d’adulte dans la capitale française connaissent déboires professionnels et sentimentaux. L’intérêt réside donc dans ce renversement complet des situations liées au genre, par exemple les hommes sont ceux qui doivent soigner leur apparence à outrance (tout en maintenant l’exclusivité du jardinage, de la mécanique et du football, domaines devenus risibles). Ce sont également les hommes qui prennent le mauvais rôle dans l’exercice de la procréation, ses aspects glorifiés étant la gestation et l’enfantement. Aux hommes aussi la prostitution, le traitement abject en cas de viol, les comportements d’auto-dénigrement propres aux victimes. Mais comme le renversement se cantonne aux rôles de genre, on retrouve dans le rôle d’oppresseur inconscient les femmes (malgré un mythe fondateur basé sur la prédominance historique de l’intellect sur la force brute).
On retrouve aussi quelques tours de force stylistiques, notamment l’usage du féminin comme forme neutre ou plurielle, avec des justifications clairement aussi valables que les nôtres (preuve à l’appui), le remplacement systématique de l’insulte « con » pour « gland » (ceci d’ailleurs me plaît beaucoup, et je pense personnellement en faire une habitude). La divinité monothéiste la plus en vogue est Dia, et Jessie est sa prophétesse.
Mais comme je l’ai mentionné, l’histoire elle-même ne vole pas bien haut. On est loin des romans de science-fiction qui imaginent des sociétés uto- ou dystopiques, qui exploreraient des systèmes sociaux au-delà du simple renversement, et Alonso colle au plus près au schéma du roman sentimental que je trouve habituellement tellement imbuvable, avec ses protocoles narratifs attendus qui flattent nos attentes les plus viles et avec la subtilité d’une campagne de publicité pour sous-vêtements : ceci a pour effet de questionner en filigrane les positionnements de genre dans les attentes littéraires d’une manière que je qualifierais d’ergodique, puisque c’est notre perception d’un style même qui nous pousse à des réactions que le texte ne cherche pas sciemment (ouf !). A ceci près que c’est un roman d’Alonso, n’attendez donc pas une fin à la Harlequin (ce qui aurait été intéressant).

ALONSO, Isabelle. Roman à l’eau de bleu. Paris, Laffont, 2003. 317 p.

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Les nuits sombres de Bogota 26 juillet 2010

Filed under: Polar — Françoise A. @ 8:00
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Tout ce livre pourrait ressembler à un très mauvais cocktail de hard-boiled mal troussé : le détective journaliste alcoolo, le policier peu soucieux d’enquêter,des avocats véreux, une femme fatale naturiste, un ancien sportif reconverti dans des boîtes de nuit. N’en jetez plus… ah si, il y a encore un mort empalé, un homme qui cherche son frère, une amoureuse déçue, une prostituée au grand cœur, un grand journaliste déchu. Tous les ingrédients sont réunis pour une overdose de clichés. J’ai pourtant savouré ce roman noir comme le café colombien de bout en bout car Santiago Gamboa m’a scotchée à son histoire pourtant quelque peu embrouillée. Au bout d’un moment je me fichais un peu de savoir qui avait les fameux papiers de ces terrains inconstructibles, et si c’était bien lui l’auteur de la macabre mise en scène du cadavre. J’étais juste curieuse de savoir si Victor (le journaliste désabusé) allait perdre son amoureuse ou pas. J’ai tremblé pour lui dans le cimetière lorsque, avec l’homme qui cherche son frère, ils ont fait ouvrir une tombe par le gardien lépreux. J’ai bien aimé sa visite au « Paradis terrestre », ces bains turcs repère de naturistes quelque peu dangereux. Et j’ai souri aux confidences d’Aristophane Moya qui s’interposent entre les chapitres de la «vraie« histoire. Le patronyme du policier est lourd à porter. Non seulement il s’appelle Aristophane, mais de plus il pèse cent vingt-quatre kilos pour un mètre quatre-vingts et s’est décidé de maigrir en lisant la Bible avec une association évangélique. Bref comme le rappelle le titre « Perdre est une question de méthode » et ma foi, tous les protagonistes de cette histoire ont chacune la leur.
Un petit extrait pour vous mettre en appétit ? Aristophane s’était arrêté de manger quand il avait 11 ans parce que son père avait dit de lui qu’il ne savait que bouffer, et surtout, qu’il lui faisait honte.

« Alors que j’étais au bout du rouleau, que les os perçaient ma peau de partout, mon père est venu passer une nuit à l’hôpital. Très tard au petit matin, j’ai été réveillé par des gémissements. C’était mon papa qui pleurait. Vous devez savoir ce que ressent un être humain qui voit pleurer son père. C’est quelque chose de si profond, si essentiellement mystérieux que le monde vacille et que c’est une sorte de remise en ordre, quelque chose qui renvoie le passé aux oubliettes…Les blessures faites par les mots ne se soignent pas avec de l’alcool et une perfusion, mais dans la tristesse totale. Elles ne saignent pas, mais restent latentes, prêtes à vous sauter dessus, comme ces araignées, si vous me permettez cette métaphore zoologique, qui guettent dans l’obscurité pour attaquer ce qui tombe dans leur toile. »

De ce roman, Sergio Cabrera a réalisé un film en 2004 :Perder es cuestion de metodo.

Gamboa, Santiago. Perdre est une question de méthode. Paris, Points. 2009 (Points ; 2281. Roman noir)

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Hommage à la Catalogne 22 juillet 2010

Quelle magnifique surprise d’apprendre que l’un des plus grands auteurs du 20ème siècle fut un fervent défenseur de la liberté, des droits humains et des valeurs démocratiques, autant dans ses écrits que dans la réalité.  Mon bonheur fut accentué lorsque j’appris que cette action concrète fut réalisée de la manière la plus héroïque qui soit… Lors d’un évènement majeur qui me passionne depuis mon adolescence… Je veux parler de George Orwell et de son livre publié en 1938  Hommage à la Catalogne qui raconte son engagement dans les rangs du POUM lors de la Guerre Civile Espagnole (1936-1939). Au même titre que les héroïques membres des Brigades Internationales, George Orwell ira volontairement se battre dans un pays qui n’est pas le sien. Une guerre pour la Liberté et contre le fascisme du futur dictateur Franco et ses alliés nazi-fascistes allemands et italiens, pour qui la Guerre d’Espagne fut un excellent et concluant camp d’entraînement pour préparer la deuxième guerre mondiale.
Orwell en ressortira meurtri. Non seulement il fut grièvement blessé (une balle lui transperça la gorge), mais à la défaite militaire s’ajouta la persécution subie par les anti-staliniens. En effet le conflit interne dans le camp antifasciste aura comme dramatique conséquence  la mainmise des hommes de Staline et l’élimination de ses opposants. Les principales victimes de cette épuration seront les anarchistes du CNT ainsi qu’Orwell et les autres membres communistes anti-staliniens du POUM.
L’auteur prendra sa revanche en utilisant la meilleure de ses armes… l’écriture ! Orwell sortira en 1945 La Ferme des animaux, une critique acerbe et catégorique de la dictature stalinienne. Et en 1948, deux ans avant sa mort, il finira son œuvre humaniste de la plus belle des manière… En effet, sortira son plus grand chef d’œuvre 1984, une critique de TOUTES les dictatures, TOUS les régimes totalitaires sans équivoque !

ORWELL, George. Hommage à la Catalogne. Paris, 10-18, 2000. 293 p.

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Un « France – Angleterre » différent 19 juillet 2010

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
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Un Anglais, jeune et élégant, cadre et dynamique, qui met le pied dans une crotte bien fraîche de chien parisien ne peut être que très énervé, d’autant plus quand ça se produit quotidiennement. Paul West, ledit Anglais, vient d’arriver à Paris pour travailler une année dans une boîte d’alimentation. Le titre original du roman A year in the merde est des plus parlants, celui de la traduction française God save the France me laisse fort sceptique. Bref, c’est bien contre les excréments de toutous que notre Paul va d’abord devoir se battre, avant d’avoir affaire à d’autres désagréments plus ou moins « made in France ».
Vous l’aurez compris, ce billet n’est pas forcément la mise en avant du chef-d’oeuvre du siècle mais plutôt celle d’un agréable petit roman qui met de bonne humeur. En ces temps où des nations dégainent leurs crampons pour un ballon, je me disais qu’un autre choc, celui de cultures, un spécial « France-Angleterre », pourrait nous changer les idées.
Stephen Clarke croque donc avec jubilation les défauts des Français et un tout petit peu ceux des Anglais. Et nous, petits Suisses, on rigole car pour une fois on ne se gausse pas de nous ! Mettons-nous en appétit. Quand Paul se présente à l’équipe avec laquelle il va devoir bosser, il le fait en anglais. Le directeur lui avait dit « no proble », tous ses collaborateurs ont passé quelques mois dans un pays anglo-saxon.  C’était sans compter que le don des langues est pratiquement absent du code génétique de la plupart des Français (certains discours d’hommes politiques français même issus de grandes écoles sont mémorables)

– I am Bernard, ayam responsibeul of communikacheune, euh…
Bon Dieu, Jean-Marie n’avait-il pas parlé d’une réunion en anglais ? Et voilà que ce type attaquait en hongrois. L’homme de Budapest poursuivit dans cette veine hermétique pendant deux minutes puis articula plusieurs morts, de la plus haute importance à en juger par la constipation forcenée de son visage :
– I am very happy work wiz you !
Capté ! Bien que peu familier des dialectes d’Europe centrale, cette fois j’avais compris. Il était heureux de travailler avec moi. Par Babel ! C’était de l’anglais, mais pas le même que le nôtre.

Après l’épreuve des langues, il y eut celle du serveur malpoli et surtout peu enclin à expliquer que le « chèvre chaud » n’est pas de « la chèvre chaude ». Tout cela sur une terrasse envahie par le bruit les klaxons, l’odeur des gaz d’échappement, et quasi sise sur la route. Il nous raconte aussi la rue Saint-Denis et ses prostituées « les plus impudentes que j’ai vues depuis ma fuite précipitée d’un bar de Bangkok ». Déchiffrer ensuite les mystérieuses petites annonces pour dénicher un appartement, si possible plus grand qu’une armoire, demande d’aller dénicher le  Sherlock Holmes qui sommeille en tout British :

« Un beau 2 pièces, 5e étage (oh, oh, explication du ét.), ascenseur (Dieu merci), gde chambre (grande devinai-je astucieusement), balcon (un balcon privé la classe) et SàM avec cuis amér (ah merde !) »
D’après le dictionnaire, l’endroit était pour pour des sadomasochistes à cuisses amères. Je suspectai une erreur d’interprétation.

D’autres aventures sont contées telles les interminables paperasseries de l’administration française, les queues à se coltiner à toute occasion, l’exode du week-end vers la résidence secondaire normande, les grèves multiples (celle des éboueurs va catastropher notre gentleman). Quant à la gastronomie française, hormis les fromages qui puent et les escargots,  Paul West l’apprécie et devient alors très critique vis-à-vis de celle de chez lui.
Pour terminer, je voudrais rassurer ceux qui pensent que Genève  « C’est plus comme avant, c’est sale, toutes ces crottes tout partout ». Avant quoi ? Quand même après que les calèches tirées par les chevaux aient fini de trotter dans nos rues ! Sachez quand même, Genevois râleurs, que pour la photo ci-dessus de mise en scène de ce billet, il m’a fallu une semaine pour trouver la petite crotte pondue du jour… Alors, qu’on se rassure, on a peut-être perdu le secret bancaire mais toujours pas notre propreté légendaire.

CLARKE, Stephen. God save la France. Paris, Nil, 2005. 361 p.

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Boire la mer à Gaza 15 juillet 2010

J’avais déjà présenté le second livre de Amira Hass sur ce blog, et autant dire tout de suite que je n’ai pas vraiment l’intention de m’arrêter.
Si Correspondante à Ramallah était un véritable coup de genou dans les dents journalistiques, je m’aperçois à présent que l’on aurait pu lui reprocher un peu les raccourcis dont il use. C’est évidemment qu’il fallait lire Boire la mer à Gaza avant, car ce dernier, non content d’être aussi passionnant et terrible que Correspondante a Ramallah, est aussi bien plus complet, et donne de vraies pistes quant au poids des différents acteurs communautaires de cette région si troublée. Mais n’allons pas trop vite.
Avant de se mettre en villégiature à Ramallah, Hass a vécu, véritablement vécu à Gaza de 1993 à 1996, et a essayé dans la mesure du possible de partager la vie quotidienne des Gaziotes (principalement des réfugiés), que ce soit dans la sphère familiale, scolaire, sociale ou médicale. Là où Boire la mer à Gaza est plutôt dur à lire, c’est qu’il a mal vieilli. En effet, le Hamas n’avait pas encore le pouvoir qu’il a et, malgré la corruption et les luttes d’influences, il régnait encore un espoir de voir pour le Gaziote un avenir (pas bon ni difficile, juste un avenir). En cela, les plus odieux cyniques auraient pu reprocher à Hass son optimisme à verres roses vu que le propos qui se dégage principalement à cette lecture est que les différents bouclages de la région sont pour elle à l’origine des cercles vicieux de la précarité de l’emploi et de la vie en général qui mènent tout droit à la frustration intenable et au désir de violence de toute une population.
Mais ce n’est pas tout. N’en déplaise à ses détracteurs (qui se font fort d’être des exemples vivants de la pertinence du web 2.0 dans leurs commentaires de ses articles sur haaretz.com) Hass a non seulement quelques choses fort intéressantes à dire sur la condition des femmes vivant à Gaza (là encore, elle ne cherche pas de coupable, mais illustre une situation complexe), mais également plusieurs chapitres sur les dérives des forces de sécurité affiliées au Fatah, à l’OLP ou même directement à Arafat. Là encore, il ne s’agit pas d’accusations mais plutôt de dénonciations, et encore pas d’individus dont les situations de vie sont à deux doigts mutilés de la misère noire, mais plutôt d’une description du bas en haut de décisions politiques de part et d’autre qui ont toutes pour point commun de mépriser profondément les individus dont elles ont, en principe, la responsabilité.
Navré d’être aussi peu drôle.

HASS, Amira. Boire la mer à Gaza: chronique 1993-1996. Paris, Fabrique, 2002. 583 p.

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Le bourreau 12 juillet 2010

Filed under: Roman — chantal @ 8:00
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Voici un nouveau livre d’Heloneida Studart, grande figure féministe militante brésilienne, pour la présenter en deux mots.
Comme à chaque fois qu’on prend un de ses romans, on a peur…. Heloneida dans ses romans décrit la réalité des pays sous régimes dictatoriaux et cela avec finesse et réalisme, un réalisme nécessaire qui nous rappelle ce que nous avons la chance de ne pas connaître et encore moins de vivre ou de côtoyer.
Carmélio,  bourreau terrible, à la recherche de la figure maternelle qui l’a abandonné, se retrouve dans ce rôle qui lui va comme un gant après avoir erré et vécu de combats soutenus par son maître de l’époque, Bimba. Aujourd’hui, il travaille pour le major Fernando et c’est dans un autre style qu’il extériorise sa détermination, sa violence, sa haine. Il liquide les résistants, enemmis du régime, mais à petit feu, comme le veut l’art de la torture.
Mais il n’y a pas que ça dans ce magnifique roman, sinon comment pourrais-je l’avoir lu et encore plus l’avoir aimé. Au-delà du sujet qui occupe notre personnage prinicpal, il y a les autres protagonistes qui tournent autour de lui et leurs vies, Dorinha la femme dont il tombe amoureux et qui sera l’objet de sa perte, puisqu’à travers elle, il va connaître la souffrance lui aussi, et d’une manière qu’il n’avait jamais soupçonné. Il va errer de cauchemar en cauchemar, le remords l’a rattrapé  et lui qui n’avait jamais eu peur commence à dépérir et à revoir ses victimes dans ses nuits insomniaques. Je ne dirai rien de plus, pour ne pas tout dévoiler, si ce n’est que Dorinha est bibliothécaire et qu’on parle aussi de livres et de culture dans ce roman  sombre, et de toutes les riches grandes familles matriarcales qui « sucent le sang des pauvres », car Heloneida Studart ne mâche pas ses mots.
C’est un roman clairement engagé et volontairement politique. On ne peut pas ne pas voir les vérités que cette fine romancière dénonce simplement mais avec force. Le livre est également imprégné de toute la culture brésilienne paysanne pauvre, elle nous décrit le sertão, ses coutumes, croyances et superstitions. Elle nous parle du pouvoir de la religion, des couvents, des règles familiales, les femmes ou plutôt les mères et grands-mères sont terribles parfois, les filles sont tenues, tout est dit, je m’arrête là… A lire absolument, rien n’y est gratuit.

STUDART, Heloneida. Le bourreau. Les Allusifs, 2007. 344 p.

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La cire perdue 8 juillet 2010

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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Soyons clair, c’est avant tout par jalousie que je m’intéresse à l’auteur de La cire perdue. Oui, une jalousie parfaitement justifiée qui plus est, devant tous ces collègues qui prennent l’apéro personnellement avec des stars de l’illustration jeunesse, qui font une bise rugueuse et virile aux grands auteurs de passage dans nos murs, alors que le zénith de mes relations toutes scintillantes de célébrité fut de rendre un carnet de croquis qu’il avait oublié sur une de nos tables de travail à Mandryka (ce qui est déjà pas mal, il est d’ailleurs très gentil).
Certes, je ne tiens compte ici ni de ma rencontre avec Chloé Delaume (qui doit se souvenir de son passage à Genève comme d’un épisode psychotique particulièrement trivial) ni de mon quotidien avec Philippe Gindre, écrivain du très grand Pagaille temporelle, car j’égaye régulièrement sa vie professionnelle par des hurlements stridents lorsqu’il ne préclasse pas les livres assez vite (20 documents par minute me semble une moyenne tout à fait minimale).
Bref,  comme je connais bien monsieur Sillig, et le croise fort souvent pour de brillantes discussions (sur la planification de l’usage de la buanderie ou l’état lamentable de la tuyauterie de l’immeuble) je me suis fait fort de lire Je dis tue à tous ceux que j’aime qui m’avait laissé un peu sur ma faim.
Et bien SURPRISE, c’en fut une bonne que de lire La cire perdue.
Ce roman narre le voyage et le parcours de vie de Thiécelin, orphelin français vivant dans un Moyen-Age indéterminé mais a priori assez conforme à la réalité, depuis sa rencontre salvatrice avec Hardouin le montreur (une des scènes de fiction les plus sournoisement dures qu’il m’ait été donné de lire récemment).
Le gamin et l’homme mûr partent ensemble sur les routes, accompagnant le personnage central de ce livre, un/e adolescent/e hermaphrodite conservé/e dans un gros bocal d’eau de vie. C’est cette star d’un genre particulier (si je puis dire), qui donne le coup d’envoi des séquences où l’on explore le passé de Hardouin et des compagnons de route qu’ils se feront, scènes qui se fondent très habilement dans la narration du quotidien des protagonistes. Il me faut relever, car ce n’est pas coutume, que la narration non chronologique est très bien portée par l’auteur, qui se permet d’aller jusqu’à la conclusion de son roman en plein milieu du livre, créant ainsi une tension intéressante et mettant très fermement l’accent sur le chemin parcouru par ces personnages plutôt que sur un dénouement explosif.
De plus, ce même auteur (quand il n’est pas en train d’emprunter la même cage d’escalier que moi) a glissé un véritable florilège de sujets « difficiles », non seulement d’époque (famines, guerre et pestilence), mais aussi d’autres plus contemporains, comme les conditions d’existence des personnes présentant un handicap mental, physique, ou vivant avec des troubles comporte-mentaux assez amusants. Le tout avec un certain humour peut-être pas toujours volontaire, mais néanmoins présent.
Si je nourris quelques regrets quant à l’idéalisation de certains aspects de la vie quotidienne des saltimbanques (notamment en ce qui concerne l’homosexualité ou le sort réservé aux femmes) qui sont ma foi assez peu vérifiables vu le manque de documentation fiable datant de cette époque, je dois reconnaître que cet opus n’a cependant pas essayé de me gaver d’un optimisme à me rendre diabétique ou de drame à deux balles et, à part une fin de texte un peu facile, il nous laisse une salutaire marge d’interprétation.
Ai-je mentionné qu’Olivier Sillig m’a une fois tenu la porte ? Ça n’arrive pas à tout le monde, ça.

SILLIG, Olivier. La cire perdue. Orbe, Campiche, 2009. 447 p.

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Au pays de Candy 5 juillet 2010

Filed under: Roman — Dominique @ 8:00
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                                                                     Vous vous souvenez de Candy, cette petite fille blonde et espiègle, dotée d’énormes yeux humides, dont les histoires en dessin animé ont bercé l’enfance de certains d’entre nous ? Pour autant que je m’en souvienne, c’était l’une des premières incursions du manga dans notre monde occidental. Ceci dit, oubliez la Candy japonaise, car celle dont je vais parler ici est australienne et, même si elle est aussi blonde, belle et pleine de vie que la Candy qui introduit cet article, elle va connaître une vie tragique. Ce roman autobiographique (j’ai cru le comprendre, si bien que je vais ci-dessous nommer le narrateur Luke même si son nom n’est jamais mentionné dans le roman) de Luke Davies débute lorsqu’il vient de connaître Candy, elle est tellement belle, ils sont fous amoureux, jamais il n’a connu un tel bonheur. Luke se shoote, Candy est clean mais elle aimerait bien essayer l’héro, il commence par refuser, puis lui offre son premier fix. En deux coups de cuiller à pot, la voici aussi accro que lui. Comme toutes les histoires dont l’héroïne est… l’héroïne, ça ne peut que mal finir. Bien sûr, il y a les moments de grâce : avec la drogue, la vie est incroyable, les sensations démultipliées, l’amour est fou, le sexe extraordinaire. Luke et Candy s’aiment, sont fous et rient sans arrêt. Mais, sans la drogue… la tension est insoutenable, les nerfs sont à vif, les disputes cinglantes. Il faut trouver de la poudre, des dealers, de l’argent. C’est l’enfer, un enfer qui s’éteint comme par magie au moindre coup de piston d’une seringue. L’héroïne est capricieuse, elle exige de plus en plus, jusqu’à prendre les commandes de la vie : il devient de plus en plus difficile de trouver assez d’argent. Luke et Candy deviennent ingénieux, arnaquent autant qu’ils peuvent, en vivant constamment au jour le jour : le petit surplus de poudre prévu pour le lendemain matin est immédiatement injecté et, la nave va ! on trouvera bien une solution demain. La solution ? elle s’impose d’elle-même, inévitable : Candy va commencer à se prostituer. C’est le début d’une nouvelle déchéance, Luke se sent coupable d’imposer cela à la femme qu’il aime, elle s’en veut (et lui en veut) de devoir l’accepter. Un jour elle rentre dans leur bouge pour lui remettre l’argent qui lui permet d’aller acheter leur dose, le voilà parti par les rues de Sydney, mais lorsqu’il a le produit en main, incapable d’attendre d’être rentré pour se fixer ensemble, il va s’injecter dans des toilettes publiques. Candy est hors d’elle : l’héroïne est une maîtresse bien plus puissante qu’elle. Ce sera encore un nouveau coup de couteau sanglant dans leur contrat amoureux. Enceinte de six mois, Candy fait une fausse couche et les moments de grâce et de bonheur se font de plus en plus rares, faisant place à une déprime constante. Chaque tentative d’arrêt est si physiquement insupportable – de nombreuses et trop longues journées, nuits de fièvre, de frissons, de diarrhée, de vomissements, d’insomnie, de chair de poule, de froid glacial, de chaud infernal – qu’inévitablement, l’un des deux propose d’aller acheter une dose. Et cette dose les soulage d’une manière si instantanée, radicale, absolue qu’y renoncer relève de plus en plus de la mission impossible. Que dire de plus ? ils ont fini par s’en sortir. Mais à quel prix!
Après avoir refermé ce livre, j’ai eu beaucoup de peine à penser à autre chose qu’à cette histoire terrible, tragique, et en même temps pathétique. Les deux personnages m’ont habitée longtemps, j’ai beaucoup pensé à eux, à leur calvaire, à leur petite vie merdique. Et pourtant, je n’ai pas lâché ce livre, on peut même dire que je l’ai aimé, pourtant je ne pourrais pas le conseiller à tout va. Vous voilà donc averti, à vous de voir !

DAVIES, Luke. Candy. Paris, Ormesson, 2010. 344 p.

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Un pur espion 1 juillet 2010

Filed under: Polar,Roman — davide @ 8:00
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Il est intéressant (pour moi) de noter à quel point depuis que je publie des billets ici mon champ de lecture s’est ouvert ; je me souviens encore de mes réactions, lorsque petit (plus petit), je voyais ma mère s’appuyer les romans de Le Carré. Peu de signes extérieurs de plaisir, bien que le fait qu’elle les ait lus en fut un en soi. Cependant, rien ne m’a plus rebuté que ces pavés compacts, ces titres cryptiques et la promesses d’aventures plus jamesbondesques les unes que les autres.
Or, il fallait que ça arrive, au fil d’une conversation comme une autre, un collègue me chante les louanges de Le Carré, et me sort du rayon Un pur espion, me le présentant comme un des meilleurs titres du bonhomme.
Et alors, mon collègue (et Le Carré) ont-ils su me satisfaire ?
Et bien oui. Pas tout de suite, car ayant plus de préjugés qu’un fanatique de Musso devant une étagère pleine d’ouvrages de la collection Pléiade, j’étais tout prêt à me moquer outrageusement de courses-poursuites au clair de lune, de séductions de vamps agentes triples et des gadgets aussi minuscules que sophistiqués. Or il n’en fut rien.
L’intrigue est des plus simples. En proie à un stress professionnel dû aux excès de réceptions de l’ambassadeur, Magnus Pym, britannique diplomate, nous fait un petit burn-out et disparaît subitement en laissant plein de traces. Or monsieur Pym est aussi agent secret, et s’il laisse des traces c’est bien pour semer le trouble parmi les cohortes d’espions qui se montrent soudainement très intéressés par sa destination, vu qu’en guise de bagage le Pym en question s’est fait un souvenir de la seule copie de la recette royale ultra-secrète du mouton à l’étouffée.
Donc, la crème des services de renseignements britanniques, américains et d’autres moins avouables essaient désespérément de mettre le grappin sur Pym, pendant que, dans une alternance de chapitres assez classique, celui-ci écrit du fond du paisible village où il se terre ses mémoires sous la forme d’une lettre à son fils, sa femme et/ou son mentor, voire possiblement lui-même. Et c’est là que l’on trouve la juteuse moelle de ce roman.
D’abord par la peinture réaliste et sans concession qu’il fait de son père, escroc sans foi ni loi, et de la société dans laquelle il évolue. Son fils sera dès son plus âge une sorte de complice doublé de faire-valoir et le public privilégié de ses nombreuses mises en scène sociales.
On assiste tout au long du roman à l’évolution de ce Pym de plus en plus transparent, qui, avide d’amour et de reconnaissance, se met dans les situations les plus tragiques pour plaire à tous, est manipulé avant de se faire jeter jusqu’à la prochaine fois. La duplicité qu’il développe dans sa quête d’une relation sincère au sens le plus large du terme le conduira entre les griffes non seulement des services secrets d’une Angleterre qui n’a plus rien à dire ni à faire et commence à s’enliser dans son rôle de tiers-monde culturel et économique du nord civilisé, mais aussi des services politiques plutôt troubles de la Tchécoslovaquie, à une époque où faire partie d’un quelconque service de l’état est autant synonyme de survie voire de pouvoir que de perspective d’être le premier sur le bûcher au moment des nombreux soubresauts politiques des pays placés sous la botte soviétique. Et c’est au contact des parasites avides de pouvoir gogeant dans ce marasme que se noueront les tragiques (dans le plus beau sens du terme) vies de Pym jusqu’au moment où il ne pourra plus se regarder en face.
Malgré le cynisme grinçant et désabusé que j’affiche généralement, je n’en suis pas moins exigeant comme une ménagère d’un certain âge quant à, disons, une certaine droiture morale et pourtant, chose exceptionnelle dans un roman, je n’ai pu ressentir que sympathie et pitié pour le personnage de Pym, en particulier devant son aptitude à rationaliser les comportements de ceux qu’il fréquente, jusqu’à son complet et total dévouement pour eux, que l’on verra se développer comme un véritable amour.
Un livre fort bien écrit et très triste.

LE CARRE, John. Un pur espion. Paris, Laffont, 1991 (Bouquins). 1141 p.

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