L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Dans la peau d’une travailleuse pauvre 30 août 2010

Travailleurs pauvres, chômage et dommages, suicides au travail, avoir ou garder un emploi, en chercher un, en ces temps de crise, la souffrance est partout. Ces notions peuvent paraître bien vagues pour vous et moi qui avons encore du plaisir à nous lever pour aller bosser, qui sommes bien payés et surtout qui n’avons pas peur du lendemain. Un flou que Florence Aubenas, l’ex-otage irakienne, mais surtout la talentueuse journaliste, a voulu dissiper  en  se mettant dans la peau d’une femme en recherche d’emploi.
Pour ne pas être reconnue, elle s’exile à Caen, change un peu de look et se présente à Pôle Emploi. A l’agente qui s’occupe de son cas, elle raconte le banal parcours d’une femme au foyer :  elle a vécu 20 ans avec son mari, s’est occupée de ses enfants, vient de divorcer ; il lui faut un emploi.  50 ans, un simple baccalauréat comme bagage, une absence totale d’expérience et de qualification. Un vilain carnet sanctionné par ces mots terriblement humiliants : « Vous êtes plutôt dans le fonds de la casserole ». Unique espoir : les « métiers de la propreté » et encore ils tendent à se spécialiser, il faut se dépêcher. Pour notre « nouvelle » Florence Aubenas, commence alors la galère de la recherche d’emploi.
Comme la journaliste, on aurait pu penser que prononcer les mots magiques  « j’accepte tout »  ouvrirait automatiquement des portes. Que nenni. On ne s’attendait pas à une telle réalité. Quelques heures de nettoyage par-ci par-là, des heures de déplacement, des salaires de misère. Elle partage ce quotidien éreintant avec ses collègues femmes (elles sont majoritaires dans le secteur nettoyage, les hommes armés de plus d’expérience peuvent prétendre à des emplois plus valorisants). Florence décroche son premier contrat sur les ferrys du quai de Ouistreham de 21h30 à 22h30. En comptant l’heure de trajet (condition d’engagement : une voiture, les transports publics ne desservant pas le quai si tard), le salaire de 250 euros par mois paraît dérisoire. Pour vivre il faut compléter. Ainsi, elle va être engagée pour astiquer des bungalows touristiques. Ce patron-là (en apparence si attentionné) a négocié le boulot pour une durée de 3h15. « Vraiment tranquille, dit-il,vous en aurez pour 3 heures maximum ». C’était sans compter des dames du camping (surnommées « les dragons ») qui les contrôlent, les engueulent, exigent de refaire, de mieux faire… Florence et ses collègues mettront 2 heures de plus. Sa copine Françoise partie de chez elle à 4h le matin rentrera à 20h. Une journée de 16 heures pour un salaire misérable calculé sur la base des 3h15 du contrat.

On termine à 15h30 péniblement. On n’a rien mangé depuis le matin, on n’arrive pas à porter nos seaux, on n’a même pas eu le temps d’aller aux toilettes, on sent monter une rage éperdue et désordonnée. C’est la seule fois où on verra les deux dragons rigoler. « Quand Monsieur Mathieu nous a dit que vous auriez fini à 13h30, on savait que vous n’y arriveriez pas. »

Ce récit n’est pas seulement un témoignage sur ces personnes qui travaillent (toujours plus) sans arriver pour autant à s’en sortir, mais aussi sur les relations qui se tissent entre elles. On se soutient, on se parle, on se syndique, on milite, on descend dans la rue pour revendiquer le droit de vivre décemment. Malgré la fatigue, le découragement, les rires sont fréquents. On apprend la débrouillardise et les meilleurs plans pour acheter toujours moins cher. Se faire soigner les dents est tellement ruineux qu’on demande au dentiste de tout enlever, le dentier garantissant des économies conséquentes. A chaque page on sent l’authenticité de l’implication de Florence Aubenas. Elle ne triche pas, joue le jeu jusqu’au bout, témoin de ces femmes pour qui malheureusement « le jeu » est leur vraie vie.  Malgré ses maladresses (chariots renversés, collègues bousculées dans le stress, poils et cheveux oubliés, des retards qui retombent sur toute l’équipe), deux collègues vont la choisir dans leur équipe pour un CDI (contrat à durée indéterminée). « Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5h30 à 8 heures du matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure. »
Florence Aubenas s’était fixé une règle : arrêter l’expérience dès l’obtention de ce fameux CDI pour ne pas bloquer un poste. Pour elle seule, cette vie-là a pris fin après plus de six mois. Je tiens encore à dire que le style de ce document est loin d’être journalistique, il est riche et habille superbement la brutalité décrite. Et surtout, n’oublions pas que ces horreurs se passent en France, juste à côté, dans un pays considéré comme développé… Quelle honte !

AUBENAS, Florence. Le quai de Ouistreham. Paris, Olivier, 2010. 269 p.

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Le nettoyage ethnique de la Palestine 25 août 2010

Comme il l’est dit sur un de mes pulls à capuche préféré : « tout change ».
Et donc nous revoici en terre moyenne-orientale, pour un xième billet sur le conflit israélo-palestinien.
Pour Le nettoyage ethnique de la Palestine, je n’ai heureusement pas besoin de prendre de gants, tant le titre est sujet à controverse, au propre comme au figuré.
Contextualisons : Pappe est un historien israélien (à l’époque membre du parti communiste israélien et juif), qui après quelques livres sur le conflit et la question israélo-palestinienne, s’est fait remarquer par son soutien à Teddy Katz lors de l’ « affaire Tantoura ». Juste pour positionner un peu le bonhomme.
A la suite de tout ça, il a publié Le nettoyage ethnique…, qui lui aurait valu de ne pas se sentir vraiment à l’aise en Israël, et il s’est donc exilé en Angleterre, où il continue, entre autres, à enseigner l’histoire…
L’histoire du malaise et plutôt compréhensible, quand on sait qu’au sujet de son thème de prédilection, la situation est la suivante (en gros et à peu de choses près) :
A la suite de l’établissement de la nation israélienne, un mythe fondateur a tenu bon jusqu’à l’ouverture des archives de l’IDF plutôt récente, qui dépeignait la Palestine comme un désert aride quasi-vide de toute population, et que celle qui s’y trouvait n’a fui que sur ordre des puissances jordanienne, syrienne et égyptienne environnantes.
A la suite de l’ouverture des archives (ne vous inquiétez pas cette introduction est bientôt finie), tous (sauf quelques individus peu recommandables d’un avis plus ou moins général) s’accordent à dire qu’à partir de 1948, des massacres ont été commis sur les populations autochtones (qui donc ont existé), les contraignant à fuir.
Là où l’ouvrage de Pappe pose problème à certains, c’est qu’en faisant mention de la notion de « nettoyage ethnique », il implique que les massacres et l’expulsion des Palestiniens ne sont pas le fruit des hasards de la guerre (thèse soutenue principalement par Benny Morris), mais d’une stratégie pleinement consciente faisant partie intégrante du projet de colonisation de l’alya (particulièrement à partir de 1919 et qui culminera avec le plan Dalet en 1948) au Moyen-Orient et que, si ses dirigeants n’ont pas prononcé de vive voix les mots fatidiques, leurs attentes et leur positionnement étaient limpides. Comme source, tristement, les passages non expurgés du journal de David Ben-Gurion sont plutôt parlants, ainsi que laissent songeur les opérations financières et immobilières de Yossef Weiz au sein du KKL (dont les initiatives de reboisement actuelles laissent un peu perplexe) ;  enfin, entres autres, Moshe Dayan et Ariel Sharon sont aussi à l’index des noms de personnages israéliens dont l’ardeur guerrière a fait des héros nationaux.
En plus de ces sources sujettes à une interprétation relative, Pappe utilise énormément deux sources très critiquées: les rapports et archives militaires d’une part (qu’ils soient israéliens, et souvent truffés d’une novlangue pour le moins inquiétante, ou arabes, et, semblerait-il, sujets à des exagérations), et d’autre part les témoignages oraux.
Cependant, vu le trouble de cette période, et devant le peu de sources d’informations concrètes et vérifiables, mais aussi devant le recoupement de certains témoignages, si l’on prend en compte certaines pratiques assez discutables (le prémentionné KKL, et ses initiatives de reforestation en plein sur les villages rasés sans aucune mention de ces derniers sont possiblement de malheureux oublis), etc., le livre de Pappe est singulièrement crédible. Du coup, il ne s’agit évidemment pas d’en faire un acte d’accusation, mais plutôt un prisme supplémentaire à travers lequel voir une période qui, du moins pour moi, n’est vraiment, vraiment pas claire (finalement, comme cet article).

PAPPE, Illan. Le nettoyage ethnique de la Palestine. Paris, Fayard, 2008. 394 p.

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Trilogie new-yorkaise 17 août 2010

Filed under: Polar,Roman — davide @ 8:00
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Difficile de vraiment se prononcer sur ce livre, surtout si je devais le faire de manière aussi claire et expéditive qu’à mon habitude…
Le fait est que Paul Auster a quand même un bon gros talent de raconteur, et que même si on se rend compte avec désarroi que les sujets qu’il affectionne sont un tout petit peu rébarbatifs (la ville de New York et les états d’âme d’auteurs), il y a quelque chose qui fait que l’on veut vraiment continuer à tourner ses pages.
La Trilogie new-yorkaise est une série de trois nouvelles a priori sans lien entre elles, si ce n’est un semblant de thématique similaire, celle de la disparition, de la dissolution humaine mentale mais aussi terriblement physique.
Dans la première, un auteur en perte de vitesse se reconvertit en détective privé et se retrouve empêtré dans une étrange affaire, par un curieux concours de circonstances.
Dans la seconde, un détective privé se voit assigner une mission a priori simple, qui l’est vraiment, et qui le mènera très littéralement à sa perte.
Dans la troisième, un écrivaillon prend la place, à plus d’un titre, d’un auteur à succès tout en s’improvisant détective privé lorsque vient le moment de se faire biographe.
En dire plus serait un peu blasphématoire, car la Trilogie new-yorkaise repose dans une grande mesure sur la surprise au coin de la page, mais j’imagine que si vous êtes sur cette page web, vous aurez les facultés mentales supérieures au hooligan moyen vous permettant de déduire qu’il y a un lien entre les trois pans de ce triptyque. Mais le lien est ténu, ce qui pourrait être la faiblesse de ce roman, où la forme (excellente) a été privilégiée au détriment du fond (qui comme dans une piscine boueuse est remarquablement difficile à estimer et donc sujet à précaution si l’on est le genre de lecteur qui aime à se plonger avec enthousiasme dans ses sélections littéraires). Mais ce pourrait également être la force de ce roman, où le lecteur est vraiment libre d’explorer les différents niveaux de lecture à sa guise et de découvrir de lui-même (disons plutôt de se perdre sur) des sentiers littéraires remarquablement innovateurs.
Eeehh… lisez-le, faites-vous votre propre avis et partagez-le dans la section commentaires de ce billet ; pour une fois, je ne racole pas, mais suis réellement intéressé par l’avis d’autres lecteurs de ce livre.

AUSTER, Paul. Trilogie new-yorkaise. Arles, Actes sud, 1997 (Babel, 32). 444 p.

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Pauvre France ! 13 août 2010

Filed under: Documentaire — Roane @ 9:45
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En cet été 2010, le royaume de France est éclaboussé par une sale Affaire Woerth-Bettencourt. Si j’osais en rajouter une louche, je vous inviterais à lire les Chroniques du règne de Nicolas 1er. Allez, sois folle ma fille, je vous les conseille, non seulement pour vous rafraîchir la mémoire car les affaires, les scandales, les dérapages furent légion depuis le sacre de Sarkozy (vous aurez certainement deviné que c’est de Lui qu’il s’agit) mais aussi pour prendre un peu de distance, plus facile à dire quand on vit en Suisse…
A peine avait-il gagné les élections et donc le droit de prendre de la hauteur en grimpant sur son trône, la devise du Petit Roi fut : « Je ne demande pas je prends ». A l’heure où des chroniqueurs comme S. Guillon ou D. Porte sont évincés de France Inter, leur humour donnerait de l’urticaire à Sa Majesté, il faut encourager des gens comme Patrick Rambaud qui osent critiquer et parodier la politique avec talent. Or donc ce dernier, pour calmer sa colère et son désarroi face à cette Cour si ouvertement addict au Pouvoir, décide de suivre au jour le jour l’actualité et de nous la livrer sous forme de pamphlet, à la manière de Saint-Simon ou La Bruyère. A ce jour, 3 volumes sont parus et chacun procure sa dose de rires mêlés  à un profond énervement : toutes ces bourdes, ces promesses, ces effets bling bling suivis de rattrapages, de sacrifices de boucs émissaires, de tentatives d’étouffer ou de détourner l’attention. Pour désigner le Président, l’inventif Rambaud multiplie les noms et adjectifs étroitement liés  au contexte politique : « Notre Tourbillonnant Souverain », « Notre Leader Malin », « Notre Tonitruant Leader Adulé », « Notre Névrosé Intense », je m’arrête là, il y en a des dizaines d’autres à découvrir. Les proches du Souverain sont eux aussi facilement identifiables : le comte Copé, la marquise de La Garde, la baronne d’Ati ou M. Le Grossier du Bigard, certains moins comme le bavard M. de Valenciennes ou le comte d’Orsay, mais Rambaud nous donne ensuite des indices qui nous orientent. L’auteur nous met en garde contre ce gouvernement qui use de son sceptre comme d’un balai : adieu à toutes les promesses électorales, même les Droits humains et la Constitution française vacillent quand le Seigneur ordonne. La démocratie paraît bien fragile sous les cieux tricolores.
Le pamphlétaire avait l’intention d’écrire un seul livre mais la visite à l’Elysée de « Mouammar le Cruel » est trop provocatrice, trop médiatisée, trop tout, pour la laisser fondre avec les glaciers. Rambaud entame alors le tome 2, décidant du même coup qu’il s’arrêtera au cinquième qui marquera la fin du quinquennat de Leur Excellence. Pour vous donner une idée du ton, voici un extrait de l’introduction de la Deuxième chronique du règne de Nicolas 1er intitulée « Adresse à Notre Très Emoustillant Souverain : Trésor National Vivant ».

Je redoute, Sire, de vous parler aussi ouvertement, mais ce Livre II va chanter une nouvelle chanson, puisqu’il s’ouvre sur les fissures qu’on aperçut bien vite craqueler la façade votre bel édifice, et sur le réveil populaire engourdi par vos tours et vos atours. La plume m’en tremble entre les doigts, mais Votre Compulsive Grandeur doit comprendre que, selon les lois de la nature et celles de la politique, la pluie succède au beau temps. Voici venue pour Votre Omnipotence la saison des orages.

RAMBAUD, Patrick. Chronique du règne de Nicolas 1er. Paris, Grasset, 2008-2010 (3 volumes parus à ce jour)
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V pour vendetta 9 août 2010

Filed under: BD — davide @ 8:00
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Qu’est-ce que V ?
C’est la question que je me pose après avoir lu V pour vendetta, et que je partage probablement avec d’autres lecteurs de ce petit chef-d’œuvre…
Pour la plupart d’entre nous, V pour vendetta, c’est un film de super-héros somme toute assez divertissant, avec quelques belles images (divers monuments qui font boum !) mais avec l’insipide Natalie Portman (une aberration dans son rôle) et un message contesto-bobo assez brouillon et gentillet.
La bande dessinée qui en est à l’origine, c’est autre chose…
Angleterre, toute fin du 20ème siècle : à la suite d’une troisième guerre mondiale, l’Afrique et l’Europe « ne sont plus là », et devant la mollesse du gouvernement de gauche, un parti fasciste fédérateur a pris le pouvoir, qui, à travers divers organes (l’Oeil et l’Oreille pour la surveillance, la Bouche pour la propagande, etc.) contrôle chaque aspect de la vie des sujets britanniques, avec tout ce que cela implique d’abus, de tyrannie et d’absence d’humanité.
Evie, adolescente désespérée va, pour son baptême de prostitution, essayer de se vendre à un charmant monsieur qui s’avère être un membre du Doigt, organe en charge de la « sécurité intérieure». Elle sera sauvée in extremis par V, silhouette toute de noire vêtue qui ne quitte jamais son masque grimaçant, qui l’emmènera dans son repaire, pour lui faire partager son quotidien.
A partir de là, les témoignages divergent : pour certains, il s’agirait d’un parcours d’initiation à la politique contemporaine, pour d’autres une exploration de la conscience refoulée. Pour d’autres encore, une haletante histoire d’action-anticipation.
Toujours est-il que V pour vendetta, bien que chronologiquement linéaire, saute allègrement d’un personnage à un autre (et il sont nombreux, ce qui, vu le dessin un peu laid, soyons francs, complique un peu les choses), et comprend dans la narration une foule de petits détails qui rendront très heureux les amateurs de produits culturels bien denses et touffus. D’autant plus que la « conclusion » de cette histoire est de loin une des plus abouties, crédibles et porteuses d’espoir que le genre dystopique ait à offrir.
J’aimerais maintenant transmettre un petit message à quelques personnes proches de mon cœur :

Hello, English speakers, and more specifically British readers of this blog, residents, expats and refugees.
I am adding this little insert just for you, because as you might have understood if you’ve followed these articles, I am one of you.
V for vendetta is particularly meaningful to me as a British subject, and I can only hope it is or will be for you too.
Let’s not beat around the bush: if you believe television soaps are only getting better, if you believe the millennium eye was a great symbol for 21st century Britain, if you believe you are happy with what literary production is to be found in your local Waterstone, then allow me to suggest you stop reading now, and I will bid you adieu.
If, on the other hand, you are saddened by the news of Terry Pratchett’s illness, if you are worried about our last prime minister being now considered a criminal against humanity, if the knowledge of what we’ve inherited from the colonial era makes you queasy, if, finally, you have a nagging feeling that something is very wrong with our country, bear with me, for I have sad news.
V for vendetta is about us.
Not entirely, really; it could be argued that the fascist regime it depicts having taken over our country is marginally better than what we’ve tolerated so far, since its violence is manifest, and the extremes to which it goes carry the seed of its own destruction.
It could also be argued that for all their brutality, their xenophobia, their experimentations, the characters in this book are better than us, because their apathy is short winded, and that the crimes they commit are not reinterpreted as a generous if misunderstood effort to promote good versus evil by leader and follower alike.
V for vendetta is a book of what we could have been, and what we could still be. It is the book which tells me all is not lost.
As far as I am concerned, it is the book I will read to my children when they ask me about England, and are too scared or disgusted by the history books and the news.

LLOYD, David. V pour vendetta. Paris, Zenda, 1999.

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Mon enfant de Berlin 5 août 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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J’avais lu avec intérêt Jeune fille, roman dans lequel Anne Wiazemsky racontait sa première expérience d’actrice… C’est avec avidité que j’ai avalé Mon enfant de Berlin qui place sa mère Claire sous les feux des projecteurs. Petit détail biographique : Claire n’est autre que la fille du grand François Mauriac.
Nous sommes en 1943, Claire est une belle jeune femme de 27 ans. Elle décide de s’engager dans la Croix-rouge française comme ambulancière. Elle le fait par souci humanitaire mais aussi pour échapper enfin à son statut de « fille de ». Et c’est réussi : elle se fond totalement dans la troupe de ses camarades et fait preuve d’un courage à toute épreuve. Et il en fallait pour résister aux nuits sans sommeil, au froid et… à la vue du sang, bien sûr. D’abord basée à Béziers, elle rejoint ensuite la Croix-Rouge de Berlin. Sa mission ? Recueillir et soigner les réfugiés français en provenance des camps de concentration, des camps de travail ou encore les soldats alsaciens enrôlés dans l’Armée allemande, puis organiser leur retour en France.
L’atmosphère n’est pas des plus roses… ai-je besoin de vous faire un dessin ? Certainement pas car vous avez tous vu des photos de cette Berlin réduite à un champ de ruines où les habitants vivent dans des caves et même parfois meurent de faim. Les femmes sont exsangues, souvent victimes de viols et le froid de l’hiver mordant. Voilà ce à quoi Claire est confrontée, avec en plus ses terribles migraines qui la terrassent régulièrement.
Heureusement, il y a les amis de la Croix-Rouge française et belge avec lesquels elle loge. Ils sont jeunes et s’amusent tant qu’ils peuvent le soir pour oublier le quotidien. Parmi eux, un officier français d’origine russe, le prince Wiazemsky, Wia pour les intimes. Irrésistible… vous devinez la suite ?
J’ai terminé la lecture de ce roman il y a quelques mois déjà mais j’en garde un souvenir fort, peut-être aussi grâce au journal intime et aux nombreuses lettres de Claire à ses parents qui jalonnent le récit et lui donnent beaucoup de relief… J’ai été étonnée d’apprendre qu’elles sont pourtant fictives. C’est tout le charme de ce « roman-biographie » que vous devriez mettre tout de suite  sur votre table de chevet !

WIAZEMSKY, Anne. Mon enfant de Berlin. Paris, Gallimard, 2009. (Blanche). 247 p.

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La constance du jardinier 2 août 2010

Celui qui lit assidûment mes billets (si cela existe) se rappelle sans doute que le dernier (et premier) roman que j’ai lu de Le Carré m’avait laissé une impression plutôt positive. Donc je n’ai eu aucun mal à me plonger dans La constance du jardinier, sans autre préparation qu’une solide tasse de lapsang souchong bien goudronneux et quelques petits beurres.
Eh bien le thé a vite refroidi, et les petits beurres sont partis au compost, pour ainsi dire.
Ce qui m’a vraiment choqué dans ce livre, c’est qu’il soit une fiction, et que par conséquent, on puisse le lire pour « se détendre ». Résumons l’histoire : une femme de diplomate britannique en mission au Kenya est découverte égorgée et violée. A priori, le crime est totalement injustifié, et les réactions de ses connaissances sont très bien décrites dans tout leur glorieux cynisme intéressé et superficiel.
Difficile pourtant d’apprécier cette excellence littéraire devant l’horreur gratuite du geste et des manigances cyniques qui l’entourent, d’autant plus que l’on découvre que la victime en question était un peu plus que la godiche pot de fleur attendue dans ce rôle.
On passe assez vite au point de vue subjectif du veuf tout frais, qui dès son retour au pays est confronté à l’hypocrisie brutalement managériale de ses supérieurs, qui semblent avant tout déterminés à lui mettre la puce définitivement à l’oreille (où elle traînait un peu par hasard) quant aux circonstances somme toute vraiment très troubles du décès de Madame. En clair, elle n’a jamais conduit des recherches sur un médicament testé pour les gros occidentaux pourris d’argent sur les populations locales avec des effets clairement nocifs, que ses recherches étaient les élucubrations d’une folle, que d’ailleurs elle le trompait avec un médecin non seulement noir mais aussi BELGE (!!!), et qu’il est impossible que les entreprises pharmaceutiques impliquées soit aussi malveillantes car elles font de très sympathiques et généreux dons au gouvernement britannique, etc., etc.
Le pauvre mari, qui en plus d’avoir perdu l’amour de sa vie est à présent confronté à l’entité collective la plus abjecte de l’histoire du roman, mènera sa petite enquête à travers le monde, échappant de justesse aux griffes des monstres à l’apparence bien humaine qui le poursuivent, tout en attirant le malheur sur tous ceux qui, dans leur bêtise et leur naïveté, font preuve d’une once de conscience pour lui venir en aide.
A part ce personnage du mari un peu chevalier en armure étincelante, que l’on peut aisément excuser en invoquant les chocs traumatiques qu’il subit, la constance de Le Carré est au rendez-vous.
Et c’est très précisément là mon problème avec ce bouquin. Le événements qu’il narre sont probablement fictifs tels qu’ils sont décrits, mais non seulement crédibles autant qu’avérés, en ce qui concerne ce qu’une entreprise pharmaceutique moyenne à grande est capable, en accointance avec les gouvernements des pays « civilisés » et quelques acteurs financiers bien placés (quelqu’un a dit « Monsanto » ? pas moi, car Monsanto c’est avant tout l’intégrité, le dialogue, la transparence, le partage, vous êtes toujours là ?, l’utilité, le respect, et l’implication pour atteindre des résultats et la création d’un espace de travail épanouissant BWHAHAHAHAHA).
Du coup. j’ai eu un peu l’impression que la dernière page était un peu vite tournée pour faire place à l’un des démentis les plus légers que j’ai eu l’occasion de lire, où presque tout le monde politique et médical est lavé plus blanc que blanc avec force anecdotes parfumées à la bière au gingembre. Il faut tout de même reconnaître que Le Carré égratigne (ou du moins n’excuse pas) dans son démenti l’industrie pharmaceutique, mais si l’on mesure l’efficacité d’une dénonciation à la levée de bouclier qu’elle suscite, tout cela est bien plein de retenue pour une histoire aussi abominable. Ceci dit, abominablement bien écrite.

LE CARRE, John. La constance du jardinier. Paris, Seuil, 2002 (Point romans, 1024). 518 p.

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