L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Affaire classée 14 septembre 2010

Je ne sais pas pour vous, mais je suis assez régulièrement ravi par certaines découvertes littéraires, dans la mesure où elles sont capables en quelques pages de fissurer radicalement l’architecture de ma perception de la réalité qui m’entoure (ceux qui me pratiquent et connaissent mon rythme de lecture ont donc l’explication de ma condition, et du coup l’assurance qu’il n’y existe aucun traitement).
Affaire classée est de celles-là. J’imagine qu’il aurait fallu vivre dans une grotte en haut d’une montagne entourée d’une cage de Faraday pour ne pas avoir eu vent de l’affaire du Nestlégate, à savoir l’infiltration et l’espionnage du groupe altermondialiste Attac-Vaud par des agents de Securitas pour le compte de Nestlé. Mais si l’on peut se souvenir que l’affaire finit avec un non-lieu, l’intérêt qu’elle suscita au citoyen Λ s’est très vite essoufflé. Et je n’arrive juste pas à comprendre pourquoi, devant le terrifiant, monstrueux processus que nous décrit le livre concis et terriblement clair de Feuz.
Car ce n’est pas tant l’infiltration/espionnage qui est effrayant. Nous sommes ma foi embourbés dans des schémas socioprofessionnels d’où est violemment et radicalement exclue toute notion de morale ou d’éthique qui irait plus loin qu’un simple glaçage bon marché.
Non, ce que Feuz prouve chronologiquement, c’est que le juge Antenen (à présent commandant de la police cantonale vaudoise) qui a instruit l’affaire l’a littéralement sabotée à chaque opportunité en faveur de Nestlé et Securitas, certes en invoquant leur bonne foi, mais le fait limpide est que les inconsistances et les mensonges des prévenus sont tellement gigantesques que l’on se découvre soudainement perdus dans une zone de non-droit la plus totale.
Mais s’il s’en était tenu simplement à prouver l’évidence de ce fait, le livre de Feuz aurait eu juste assez de pages pour une brochure, voire un feuillet, mais il est étoffé de plusieurs éléments très intéressants, que ce soient les questions qu’aurait pu poser un juge pas complètement acquis à la protection de Securitas et Nestlé, des informations sur les taupes, des individus que l’on qualifierait de nauséabonds et sans aucune valeur rédemptrice si l’on ne faisait pas preuve de la pitié la plus élémentaire qu’inspirent leurs tentatives pitoyables de se targuer d’un fond d’humanité (en même temps, cela fait froid dans le dos d’imaginer ce que la taupe/responsable de Services d’information/agent provocateur Fanny Decreuse (alias Shanti Muller) a pu et peut encore réellement faire lors de ses séjours en Inde pour « aider les lépreux » ; ou encore quelles sont les sinuosités escheriennes de « l’éthique » et de la « philosophie de vie » que la taupe « Sara Meylan » invoque dans sa lettre de démission à Securitas. On est encore plus attristé à l’idée que lors de son témoignage, la troisième taupe de Securitas Shinta Juilland ait eu le besoin de mentionner que les gens qu’elle espionnait – et qu’elle espionnerait sans doute encore si la presse ne l’avait démasquée –  était à ses dires ses « copains »).
C’est dans les mensonges éhontés de ses taupes et les traces des rapports qu’ont eu ces agentes de l’ombre avec les responsables de Securitas, et ces derniers avec les responsables au sein de Nestlé, par le biais de nombreux avocats tous plus habiles et collaboratifs les uns avec – je veux dire que – les autres, que se trouvent les preuves les plus flagrantes de la nature proprement burlesque de l’instruction.
Au sujet des cadres et responsables, on trouve dans Affaire classée également des informations pour le moins édifiantes sur les parcours professionnels (et c’est là que l’on a de quoi vraiment sombrer dans l’inquiétude) des différents responsables, notamment « Georges Mathurin » (alias utilisé dans le livre de Feuz, qui va jusqu’à protéger l’identité de l’ex-responsable des services d’investigation de Securitas qui, malgré sa condamnation pour abus sexuels, a reçu l’autorisation de travailler dans le secteur de la sécurité privée à Fribourg). L’immobilisme et l’autosatisfaction politique vaudoise ne sont évoqués que de manière passagère mais d’autant plus douloureuse.
Avec en annexe des copies des pièces à conviction, qui ne sont pas sensées être les pièces de dossiers personnels sur divers activistes, ainsi que quelques pièces à conviction très pauvres généreusement fournies par les organisations prévenues, ce livre est essentiel à qui veut se rendre compte facilement et rapidement que, loin de dénoncer des concepts vaporeux tel que « le système » ou « la société », il est des individus (mais surtout  une importante société de sécurité privée qui collabore régulièrement avec des institutions communales, cantonales ou fédérales) qui peuvent se permettre de bafouer la loi et salir les concepts de démocratie dès le moment ou les intérêts financiers qu’ils représentent sont suffisamment conséquents.
On pourra éventuellement en compléter la lecture par une consultation de la brochure  Encore une infiltration de groupes politiques par une agente de Sécuritas que l’on trouve également en ligne à l’adresse : http://ch.indymedia.org/media/2008/09//62864.pdf
Enfin, le GAR  a publié une brochure En guise de bilan de l’infiltration du Groupe anti-répression par une agente de Securitas, à l’adresse https://espaceautogere.squat.net/infokiosk/editions/Secu2.pdf . D’ailleurs le GAR peut être contacté (e-mail: gar@no-log.org , tél. : 078 847 16 36) en cas de doute de l’infiltration d’un groupe par un agent de sécurité privé. Il est tellement triste d’en arriver là…

FEUZ, Alex. Affaire classée : Attac, Securitas, Nestlé. Lausanne, En bas, 2009. 213 p.

Disponibilité

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