L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La Prise de Makalé 27 octobre 2010

Filed under: Roman — Alessandro @ 4:03
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                                                              Commençons cet article par une information personnelle :  je suis italo-suisse. Ensuite, comme tout être « humain » digne de ce terme, je suis contre toute forme de dictature. Jusque-là, rien d’exceptionnel me direz-vous (quoique… par les temps qui courent… et surtout en Italie…). Je précise cela car j’ai toujours eu une certaine appréhension à lire des livres où les protagonistes sont partisans d’une idéologie dictatoriale. J’ai donc hésité avant d’attaquer (c’est le cas de le dire) La prise de Makalé. Mais Camilleri étant une valeur sûre, je n’ai pas résisté.
Le roman se déroule en 1935 en Sicile. La dictature fasciste est bien implantée en Italie depuis plus de 10 ans et ne connaît aucune opposition. Le protagoniste principal est un jeune garçon de six ans qui se prénomme Michelino. Ce dernier EST le fascisme ! Sous l’emprise totale du Duce, Michelino est le résultat parfait de l’endoctrinement tel qu’il est pratiqué dans les systèmes totalitaires. Il boit les paroles du Duce au point d’avoir chaque fois à l’écoute de sa voix une érection démesurée  : « son pantalon était déformé par la pression de la tête  de l’épervier sur le tissu ». Il est également totalement  sous l’influence de l’Église catholique : « on peut être soldat de Jésus et militant de Mussolini » lui dit le Père Burruano. Enfin, sa famille est avant tout son groupe de Balila (l’équivalent fasciste des jeunesses hitlériennes).
On accompagne durant tout le récit le petit Michelino jusqu’à une fin tragique et surtout inévitable… Nous voici face à  une descente aux enfers, ou plutôt, pourrait-on dire, sans vouloir polémiquer, une montée au paradis… Tenant compte des affinités, des « valeurs » partagées,  et des relations socio-politiques entre l’Etat du Vatican et le régime fasciste
A travers son protagoniste principal, Camilleri nous démontre toute la férocité de la dictature fasciste. Et quoi de mieux que de le faire à travers les yeux d’un innocent petit garçon de six ans… Un innocent qui dès le début  du roman tue symboliquement une colombe blanche…

CAMILLERI, Andrea. La prise de Makalé. Fayard, 2006. 283 p.

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Dix mois après le séisme en Haïti 19 octobre 2010

Filed under: Nouvelles — Françoise A. @ 4:11
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« C’est la nation culturelle qui sauvera l’autre Haïti parce que l’on est double » expliquait René Depestre en 1995. « Il y a une Haïti terrible, ténébreuse qui a fini par trouver son incarnation diabolique, satanique dans le duvaliérisme, mais il y a une autre Haïti, il y a la face lumineuse d’Haïti que l’on trouve dans sa peinture, dans sa musique, chez ses poètes, ses écrivains, ses romanciers hommes et femmes. »

Quinze ans plus tard, le festival Etonnants voyageurs devait commencer à  Port au Prince le 12 janvier. On sait ce qu’il en est advenu…
L’éditeur Rodney Saint-Eloi raconte: « Tout un peuple sous les décombres. Tout un peuple se fait aussi grand corps solidaire, pour détourner le regard des enfants afin qu’ils voient plutôt les arbres et les fleurs qui n’ont pas été frôlés par le séisme. Dans la survie, l’élégance… »
Ce recueil paru dans l’urgence reflète cette élégance du verbe haïtien. La plupart des auteurs haïtiens connus ou moins connus ont offert des extraits de leur œuvre déjà publiée ou à venir.
On peut y retrouver Emile Ollivier, Louis-Philippe Dalembert, Dany Laferrière, Yanick Lahens déjà publiés par le Serpent à plumes, mais aussi  Franketienne, Gary Victor, Evelyne Trouillot, James Noël, Syto Cavé.
Les extraits alternent avec des photos de Frédéric Koenig et David Damoison d’avant le séisme, une peinture d’Hervé Télémaque et une longue interview  de René Depestre.
Du constat désabusé de James Noël « Nous ne sommes pas à notre première fin du monde en Haïti » à la scène hallucinante de Laferrière dans Les chiens de l’enfer, en passant par l’humour grinçant de Gary Victor dans Banal oubli, les auteurs haïtiens dessinent bien le « corps solidaire » de leur île.

Si vous voulez suivre la reconstruction du pays, depuis le mois de mai, le quotidien le Temps donne chaque semaine la parole à cinq Haïtiens. http://letemps.blogs.com/haiti/

Le serpent à plumes pour Haïti. Monaco, Rocher, 2010. 175 p.

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Echec au pessimisme 11 octobre 2010

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2009 quand celle de 2010 bat son plein ?  Un vague souvenir de polémique autour  du Goncourt de N’Diaye qui, de l’avis de certains, aurait dû l’obliger à plus de retenue face à la politique française. Plutôt que des livres, nous ne nous souvenons que de ces matraquages médiatiques.
A cette heure, sur les présentoirs des librairies, place aux « nouveaux » ou plutôt à ceux dont on parle : les Nothomb, Gaudé, Houellebecq ou Despentes. Ce n’est pas la peine d’aller demander à votre libraire (pourtant dévoué) un de ces bons (vieux !) romans de septembre 2009, surtout s’il n’avait pas eu la chance d’être primé. Impossible déjà de stocker une seule rentrée littéraire de 700 romans, alors si on veut avoir sous la main un ou deux Balzac, quelques Millenium, un tas de mangas, la boutique est pleine. Faut vendre ! C’est là qu’intervient ma page de pub. Jingle ! Ritournelle publicitaire ! (pour marquer ma francophilie). Réclame ! (pour réveiller notre  Suissitude) : Visitez les bibliothèques ! Votre Bonheur est bien sur leurs rayonnages, là où mûrissent les livres oubliés, ceux qui après avoir été encensés retombent aussi vite dans l’oubli qu’un soufflé dans son jus ! C’était sans compter sur vos bibliothécaires préféré-e-s qui veillent au grain en pratiquant activement le bouche à oreille.
Vite,  un chariot de réanimation pour Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia ! Si je vous dis que je le compare volontiers aux romans de Jonathan Coe, je sens que je titille votre intérêt. Comme l’écrivain britannique, il décrit avec habileté une société à une époque donnée (ici les années 60 à Paris) à travers le regard de personnages en devenir (des romans d’apprentissage dit-on intelligemment). Positions politiques, cultures et classes sociales différentes, il donne à entendre des voix qui s’opposent. Le lecteur est pris dans le débat, on l’invite à penser et je ne sais pas vous, mais moi, j’aime ça…. penser.
Au début du livre, nous sommes en 1980 à l’enterrement de Sartre. Parmi les 50’000 personnes présentes, Michel Marini y croise un homme qu’il a bien connu dans sa jeunesse. Ils évoquent le passé, les amis communs qu’ils ont perdu de vue ;  tous ont été pourtant terriblement importants pour Michel. Tout naturellement ses souvenirs nous envoient en 1959 quand il a 12 ans. Il passe son temps libre dans un café de Denfert-Rochereau à jouer au baby-foot avec ses amis. Sur la porte d’une arrière-salle, une inscription l’intrigue : « Club des incorrigibles optimistes ». Un jour, il entre sur la pointe des pieds et découvre un club de joueurs d’échecs. Parmi eux, il est stupéfait de reconnaître Kessel et Sartre en pleine partie. Au fil des jours, des mois, puis des années, il va se faire accepter et apprendre à connaître ces gens de l’Est ayant comme point commun d’avoir fui leur pays dans des conditions dramatiques. Certains n’ont jamais été communistes et ont dû le dissimuler, les autres, ceux de l’autre bord,  sont partis après avoir pris conscience de mensonges, de dérapages inacceptables. Dans ce café, leurs règles pour vivre ensemble : parler français et surtout rester toujours optimistes.

Comme me le dit un jour Sacha : « La différence entre nous et les autres, c’est qu’ils sont des vivants et nous des survivants. Quand on a survécu, on n’a pas le droit de se plaindre de son sort, ce serait faire injure à ceux qui sont restés là-bas ». Au Club, ils n’avaient pas besoin de s’expliquer ou de se justifier. Ils étaient entre exilés et n’avaient pas l’obligation de se parler pour se comprendre. Ils étaient logés à la même enseigne. Pavel affirmaient qu’ils pouvaient être fiers d’avoir enfin réussi à réaliser l’idéal communiste : ils étaient égaux.

Michel, malgré son jeune âge, va se lier d’amitié avec la plupart de ces écorchés et leurs  histoires le feront grandir.  Son quotidien en dehors du bistrot, c’est le lycée où il doit se battre contre sa détestation des maths. Par contre, il lit partout et tout le temps, même en marchant, ce qui va l’amener à rencontrer frontalement une fille de son âge ayant la même dangereuse pratique.  La Guerre d’Algérie est également bien présente car une partie de sa famille du côté maternel s’y est installée et revient régulièrement squatter avec fracas leur petit appartement. L’origine modeste italienne de son père est source de nombreuses disputes de couple, virant souvent en de vraies batailles de classes sociales. L’Algérie, c’est aussi pour Michel la mort du frère de sa meilleure amie et la désertion de son propre frère. Une bagarre mémorable puis le changement de propriétaire du bistrot signera la fermeture définitive du club. Ce sera aussi la fin de l’adolescence de Michel qui tournera là une des pages importante de son histoire.
On reproche parfois aux romanciers français de trop tourner la plume autour de leur nombril. Dans ce roman-là, Jean-Michel Guenassia s’inspire certainement de ses souvenirs mais il invente habilement des personnages et des situations. 756 pages qui passent trop vite, comme… une jeunesse.

GUENASSIA, Jean-Michel. Le club des incorrigibles optimistes. Paris, Albin Michel, 2009. 756 p.
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