L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Kate Moss machine 13 janvier 2011

Pauvre Kate. Pauvre, pauvre Kate. Déjà que les tabloïds ne l’ont pas exactement ratée lors de ses derniers épisodes médiatiques, comble de malchance, elle tombe entre les griffes du terrible Salmon. Ce dernier n’en est d’ailleurs pas à son premier outrage: dans son opus précédent, Storytelling, il a mis en évidence de manière très explicite l’importance grandissante de nouvelles formes de narrations et de fictions dans notre vie quotidienne publique, politique ou professionnelle, et de leurs dérives.
Voilà, si voulez en savoir plus c’est .
Et la pauvre Kate dans tout ça? Et bien nous sommes tous désolés, Madame Moss, mais il s’avère que pour M. Salmon, vous n’existez pas. Ou du moins si peu, en deux dimensions, et pas en tant qu’individu, mais en tant que fiction.
Vous êtes une histoire, Madame Moss.
Il était une fois le monde de la mode, de la haute couture, né au 19ème siècle et qui fait son petit bonhomme de chemin jusqu’à être peuplé de modèles au corps parfait, parfaitement adaptés à être les simples supports de créations vestimentaires, et cela s’arrêtait là.
Mais une jeune photographe dont la carrière peinait à décoller se mit en tête de photographier une jeune banlieusarde londonienne dont la carrière de mannequin peinait à décoller, et ses photographies un peu mal faites, il faut le dire, et la tête un peu mal maquillée de Kate Moss (c’était elle, il faut le dire aussi) se retrouvèrent dans un magazine. Or, à la fin du 20ème siècle, le mannequin habituel ne fait plus rêver, il est « trop parfait », trop blond, trop souriant, trop beau. Plus personne n’y croit, plus personne (en particulier les gens qui consomment des dérivés de haute couture) ne peut y projeter les espoirs désespérés qui sont le symptôme d’un monde où la génération Y se rend compte qu’il n’y pas grand-chose dont se réjouir à l’avenir. Et Kate est la génération Y. Elle est maussade, commune, assez grunge, et donc beaucoup plus « proche » du consommateur moyen.
Du coup les créateurs de mode et autres techniciens publicitaires virent là une occasion nouvelle, et surtout en or. Comme Salmon le montre, cette figure humaine à laquelle nous sommes à même de nous comparer, nous, plèbe grouillante, arrive non seulement à nous vendre une mode qui rit amèrement des innovations pour se replier vers les styles passés, ressassés et mélangés en une orgie nostalgique de popularités historiques, mais aussi à faire le lien vers la tendance de la télévision-réalité, qui est à présent prête à nous faire voir nos idoles avec leur tares et leurs défauts, et à les mettre à la portée de notre violence (en votant par sms).
Et donc la jeune Kate, si fade, si adaptable, si malléable, se retrouve à la tête d’un anti-mouvement de jeunes et de moins jeunes désorientés par un monde de plus en plus violent qu’ils désirent ne pas voir, et les possibilités toujours plus faciles de mettre en scène leur propre vie au jour leur jour, à la manière de leur idoles, à travers tous les supports médiatiques, sur nos écrans, dans les pages de nos magazines, sur les murs de nos villes, sur nos téléphones portables.
Et Kate, en figure de proue de ce bateau ivre d’une quantité de substances à faire pâlir d’envie le cabinet de biens confisqués de l’office des douanes de Katmandou, ne pourra s’amputer de ce processus sans issue: son image change en fonction des aléas de sa vie privée toujours publique, qui est définie par les habits qu’elle porte et les médias dans lesquels elle s’affiche, qui influencent et lui imposent un style de vie, et…BAM!
Ainsi, la pauvre Kate fut livrée en pâture à son public avide de la déchéance des grands qui, ne pouvant plus nous faire rêver, peuvent au moins nous repaître de cauchemars aseptisés, et bien qu’elle fut guérie (une cure et on n’en parle plus), son image sera ressortie du placard, et utilisée pour une projection holographique, le summum du sans-corps, pour finir étalée au Louvre, au firmament de la culture de masse. Et ainsi Kate Moss finit au musée, où on imagine que l’image ayant consommé toute son utilité vécut heureuse, son histoire classée pour en faire place à de nouvelles…

SALMON, Christian. Kate Moss machine. Paris, Découverte, 2010. 149 p.

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Macbeth 5 janvier 2011

Filed under: Divers — davide @ 12:30
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Aujourd’hui nous allons faire subir une hausse de 400% du nombre de visites sur ce site et enfin réaliser une des fantasmes les plus immatériels de tout employé dans le secteur de la culture : faire du chiffre !
Le stratagème sera simple : je vais révéler, ici et maintenant, au public et à mes collègues, la recette, le secret de mon efficacité et de mon rythme de production soviétisant :
LA TRICHE.
Et oui. J’ai une multitude de petites combines qui pourraient bien faire de moi le bloggueur numéro un du fonctionnariat genevois. Mais une chose à la fois.
Prenons par exemple Macbeth.
S’il y a l’hibou-billet, il y a dû y avoir lecture, n’est-ce pas ? Car si j’avais regardé le film, c’est pour l’excellent site Blog Fiction que j’en aurais rédigé un article. Et bien, saviez-vous que la collection de la Cité comporte une collection non négligeable de livres sur CD, et que face au bloc monolithique et indigeste que représente pour moi (et, j’imagine, pour le commun des mortels) une lecture dans le texte de Shakespeare, il existe cette sympathique option d’écouter le livre être lu.
Ou en l’occurrence, la pièce.
La pièce, donc : Macbeth.
Le pitch : C’est l’histoire d’un roi qui découvre qu’il ferait mieux de laisser gérer sa PR par un pro plutôt que le faire lui-même. Où plutôt non, c’est l’histoire d’un gars (Macbeth) et de son pote (Banquo) qui apprennent à leurs dépends à faire attention à toutes les clauses, en particulier lors de prédictions, en particulier lorsqu’elles viennent de vieilles sorcières, évidemment vieilles et laides. Sinon comment pourrait-on être convaincus qu’elles sont LE MAL ?.
Bref, trahisons, remords, drame de la condition humaine, femme incitant au crime et prédestination, et à la fin tout le monde meurt, ou presque.
En fait, une histoire bien solide.
C’est bien là le reproche que je peux formuler à l’encontre du barde : les schémas narratifs sont usés jusqu’au trognon, la langue n’a plus rien à voir avec une quelconque forme de communication, et fait concurrence à la poésie la plus contemporaine en matière de surconceptualisation. Et ne parlons même pas des stéréotypes véhiculés.
Cependant, et c’est là que le support du document joue un rôle significatif, il y a la récitation. Les lecteurs de théâtre moins obtus que moi l’auront relevé à grands cris à la vue des premières lignes de ce billet : ces pièces ont un rythme, il s’en dégage une atmosphère bien particulière, et ce même malgré la légère sensation de désorientation qui vient de ne comprendre qu’une phrase sur deux. De pouvoir passer par une captation uniquement auditive de cette fiction-là à été pour moi le déclic qui à fait passer Macbeth d’une œuvre complètement absconse à un bon moment finalement assez malin, quoique glauque.

SHAKESPEARE, William. Macbeth. [Sans lieu], BBC, 2000. 110 min.

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