L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La véritable histoire des Bilderbergers 30 mars 2011

Un bon billet commence par la présentation de l’auteur; donc qui est Estulin?
Réponse : il est le genre de journaliste qui, lorsqu’il est en photo sur la quatrième de couverture, est en chemise noire, lunettes de soleil sur la tête, devant une studieuse alignée d’encyclopédies. Il est également le genre de personne qui publie chez Nouvelle Terre, chez qui l’on trouve, entre autres, Une formule universelle de l’immortalité (facile), Révélations (tome 1 et 2), mais aussi Vérité cachée connaissance interdite (du même auteur), et Les chroniques de Ğírkù – tome 1: Le secret des étoiles sombres.
Si ça ne vous suffit pas, Estulin est aussi le genre de journaliste qui ne peut s’empêcher de faire précéder les mots « ordre » et  « mondial » par « nouvel » sans coller des majuscules partout…
Un type sympa, quoi.
On comprend donc que son magnum opus sur les Bilderbergers puisse être pris un peu à la légère et beaucoup avec du recul, alors que des sujets bien plus importants monopolisent notre attention. Car tout crie à la théorie de la conspiration paranoïaque à l’extrême : les passages faisant liste des têtes couronnées rencontrant des pontes de la finance dans des conditions pour le moins très secrètes, les conditions de sécurité draconiennes qui entourent ces mêmes rencontres, les collusions (ou coïncidences ?) entre ces rencontres et des évènements dramatiques globaux qui les suivirent, bref toute cette masse d’information concrète est entrecoupée des passages de témoignages dans un style très personnel qui font état des rencontres de l’auteur avec ses indicateurs et des personnages tous plus lecarréesque les uns que les autres.
Du coup,  La véritable histoire des Bilderbergers a de la peine à se faire prendre au sérieux.
Et c’est fort dommage, car finalement, et Estulin le rappel fort à propos dans son site en ligne, parler des Bilderbergers ne tient pas de la conspirationnite aigue car leur existence est avérée, ne serait-ce que par eux-mêmes.
Si les réunions de Bilderbergers sont encore couvertes par une volonté de non-médiatisation comparable à celle des AG de l’AVVP , d’autres groupes d’intérêt supranationaux tels que le CRF et la TC  (qui sont également,selon Estulin,des monstres inhumains tout entiers voués à mettre sous leur joug la population mondiale) mettent volontiers en ligne de riches  informations.
Ce qui est donc assez rebutant, c’est qu’au fil des chapitres les plus journalistiques, Estulin s’évertue à nous convaincre que des personnes puissantes et fortunées se rassemblent à huis clos pour décider entre elles, sans s’embarrasser de concepts très éthérés de légalité ou même de morale pour décider de quelles politiques vont leur faire gagner encore plus de pouvoir et d’argent…
Voyez-vous où je veux en venir ?
En fait, malgré un certain enfonçage de portes ouvertes, Estulin a clairement un message intéressant à faire passer, qui a juste un tantinet été trahi par la présentation de son livre. Faites-moi plaisir, et laissez-lui une chance.
ESTULIN, Daniel. La véritable histoire des Bilderbergers. Loperec, Nouvelle Terre, 2009. 383 p.

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Faites-vous une scène avec Feydeau 26 mars 2011

Filed under: Documentaire — Roane @ 2:12
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Le théâtre, parfois on y va… rarement, on en lit… Mon challenge c’est réussir ce doublé tout en ajoutant que vous ne verrez ni Huppert, ni même Balmer dans les premiers rôles, mais des amateurs, des passionnés de la scène qui manient la réplique à côté de leur travail, pour leur plaisir et si possible, pour celui du public. Donnez-leur une chance, faites-moi confiance et réservez un billet pour Feu la mère de Madame de Georges Feydeau (dates et infos sur le site du Moulin à poivre, Genève). En attendant, pour vous mettre dans l’ambiance, empruntez dans votre bibliothèque cette courte pièce en un acte et avant de vous y plonger. Voyons ensemble de quoi il s’agit.

L’entrée en scène de Lucien est remarquable. Il revient très tard du bal des Quat’Z’arts où il était de tradition de se rendre costumé. C’est donc en Louis XIV qu’il arrive (voyez ci-dessus la fière allure dudit Lucien !), trempé par une pluie qui tombe dru et dégoulinant sur le tapis. Il a réveillé toute la maisonnée (Yvonne, sa femme et Annette, sa bonne) avec ses coups de sonnette car il a naturellement (soulignera Madame très énervée) oublié sa clé. La scène de ménage peut donc commencer.

Yvonne. – Je suis sûre qu’il doit être des heures…
Lucien sans conviction. – Oh ! non, il est à peine…
A ce moment de la soirée la pendule se met à sonner quatre coups.
Yvonne lui coupant la parole. –
Attends ! (Tous deux prêtent l’oreille. Lucien avec une certaine grimace. Une fois les quatre coups sonnés, Yvonne avec un rictus aux lèvres). Quatre heures dix !
Lucien. – Comment « dix » !
Yvonne coupante. – Evidemment ! La pendule retarde de dix minutes !
Lucien. – C’est pas possible, elle bat la breloque… Tout à l’heure, quand je suis passé devant la gare Saint-Lazare…
Yvonne. – Oui ! oui ! tu vas me dire qu’il était minuit…
Lucien. – Minuit, non, mais…
Yvonne. – Mais si ! mais si ! c’est une chose connue : quand les maris découchent, les pendules de leurs femmes battent toujours la breloque…

Cette magnifique chute  en est une choisie parmi plein d’autres aussi drôles, toutes amenées avec beaucoup d’habileté et de justesse. Sans tout dévoiler, je peux tout de même dire que peu après cette scène, un valet va également sonner à la porte de notre couple toujours en chamaille. Il a une très mauvaise nouvelle à annoncer, ce qui va rendre plus grinçant le comique déjà bien installé. Le spectateur se doute d’un immense quiproquo et le talent de Feydeau est de le maintenir en haleine… Quand il écrit en 1908 cette « farce conjugale », l’auteur est lui-même en train de se séparer de sa femme. D’une situation banale autour du thème universel « Je ne te fais pas de scène, je constate » (une autre réplique de l’épouse énervée), Feydeau et ceux qui le jouent arrivent à nous emmener dans les délires de bourgeois bousculés dans leur vie facile. On dit de Feydeau qu’il est un peu le précurseur du théâtre de l’absurde de Ionesco. Et si, après avoir lu cette pièce, après l’avoir vue, vous alliez sonner chez vos voisins à quatre heures du matin pour leur annoncer qu’un Feydeau vaut bien mieux qu’un Boon… même si l’un fera 300 entrées (si vous y allez) et l’autre 20’500.000 (même si vous n’y allez pas)…
Pour terminer, je vous invite à associer plus souvent théâtre avec sortie mais aussi avec lecture. Pour vous y aider, chaque année les Bibliothèques Municipales de Genève publient une bibliographie des textes présents dans leurs fonds et qui sont joués durant la saison dans les théâtres de Genève et environs (ici la saison théâtrale 2010-2011).

RIDEAU !

FEYDEAU, Georges. Théâtre. Omnibus, 2009. 1216 p.
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Des cendres en héritage 15 mars 2011

Filed under: Documentaire — davide @ 8:02
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Les lecteurs plus jeunes risques d’être dépassés par la référence suivante. Tant pis pour eux. 
Vous souvenez-vous de la série de sketch Benny Hill ? Surtout les scènes où le joufflu britannique se fait poursuivre par quelques jeunes filles très peu habillées, un employé de banque en moumoute, un mariachi à la retraite et un gorille ?
Et bien Des cendres en héritage, c’est un peu ça. Imaginez que Benny soit la Vérité, et les rigolos lui courant après sur une musique effrénée soient justement les membres de la CIA. Et ils courent tous depuis 1945.
Le livre de ce journaliste américain est un peu mieux étoffé que ça tout de même. La naissance de la CIA et  son développement sont bien situés dans le contexte de l’époque ; à tel point que les méandres cérébraux de ses différents directeurs et des présidents des Etats-Unis, sans devenir plus clairs, deviennent un tant soit peu moins fous. On comprend mieux le concept tout entier de « guerre froide » quand on sait que le Joe le Plombier moyen en savait à peu près autant que n’importe quel cow-boy sur la menace rouge.
On ne peut être qu’atterré au contact du fil conducteur, non seulement rouge, mais en acier trempé renforcé au titane : la CIA n’a non seulement jamais eu les moyens d’exécuter les missions que les pontes du gouvernement américains lui donnèrent, mais elle a presque toujours, TOUJOURS été remplie de bureaucrates va-t-en guerre incompétents voire à interner (c’est même arrivé quelques fois). On reste scandalisé devant l’ignorance de l’agence de tout, jusqu’au dernier moment, et sa capacité à flamber des millions pour des causes douteuses ou autoriser des pratiques totalement antidémocratiques. La CIA semble toujours être celle qui tient le bâton par le mauvais bout.
Les résultats, d’ailleurs, sont dramatiques : si vous avez en tête un peu de politique étrangère US du XXème siècle, les catastrophes mortelles qu’elle a fait germer un peu partout sur la planète (guerre du Vietnam, Irangate, ou la restauration de l’espoir en Somalie apparaissent du coup moins le fruit du hasard. De là à les voir comme la trace sanguinolente d’un manque du sens des réalités et de la xénophobie paniquée de l’élite politique du pays le plus puissant du monde, il n’y a qu’un pas.
Et le coup de maître de Weiner, c’est de pouvoir présenter tout cela, avec notes, index et tables des matières, sans que cela soit pesant. J’irais même plus loin : j’ai très clairement ressenti que cet auteur tentait très vaillamment de maintenir la toute dernière miette de dignité à cette « agence de l’intelligence centralisée ». Il ne reste plus qu’au lecteur λ (vous) à pouffer de rire à l’humour, certes un peu macabre, à suivre ces péripéties vouées à un échec lamentable, toujours répété.

WEINER, Tim. Des cendres en héritage: l’histoire de la CIA. Paris, Fallois, 2009. 543 p.

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Un endroit discret 11 mars 2011

Filed under: Roman — Dominique @ 11:59
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Tsuneo Asai, obscur fonctionnaire du ministère de l’agriculture, est en déplacement à Kôbe lorsqu’il apprend qu’une crise cardiaque vient de terrasser sa femme. De retour à Tokyo par le premier train, il repense à leur couple un peu triste : la maladie d’Eiko l’empêchant de subir de trop grandes émotions, ils avaient renoncé à toute sexualité depuis longtemps. Une vie sans grande passion, si ce n’est la composition pour elle, depuis quelque temps, de haïkus, au sein d’un groupe de femmes.
Au moment où son coeur a commencé à faiblir, Eiko s’est réfugiée dans un petit magasin de cosmétiques d’un quartier lointain où, selon Tsuneo, elle n’aurait jamais dû être. Un quartier inconnu où il apprend que se trouvent plusieurs maisons de rendez-vous, ces lieux où les couples illégitimes viennent passer quelques heures, en toute discrétion… La douce Eiko, soumise et réservée, aurait-elle eu une vie cachée ? Tsuneo décide de mener l’enquête. Et l’air de rien, il dirige plutôt bien sa barque, faisant des recoupements audacieux qui lui permettront de poser un oeil neuf sur la vie de cette femme qu’il croyait connaître. Eiko, donc, n’était pas seulement une épouse discrète et sans passion, versée uniquement dans la copmposition, talentueuse certes, de haïkus. Elle était peut-être cette femme capable de ressentir de l’amour et du plaisir. Et ça, ça fait mal à Tsuneo, comme on peut l’imaginer. Si mal qu’il va aller, je dirais, un peu trop loin…
Matsumoto Seicho (1909-1992) est considéré comme un des plus grands auteurs de romans policiers japonais. Je ne suis pas friande de polars et celui-ci à mon avis, n’en est pas un au sens strict. D’accord, il y a l’enquête de Tsuneo lui-même, ainsi que l’intervention d’un détective, mais elle est surtout prétexte à décortiquer la société japonaise, celle des convenances et du carriérisme. J’ai beaucoup aimé plonger dans cet univers décrit de manière délicate, et j’ai été rapidement happée par l’intrigue, me demandant avec Tsuneo ce qui se cachait derrière l’apparence lisse de cette Eiko. De surcroît, je trouve la trame bien ficelée et la chute inattendue car au départ, on se fait une idée un chouïa négative de ce terne monsieur et puis on le trouve sacrément subtil au moment où il commence enfin à se poser des questions sur lui et sur sa vie… Mais ça, c’est avant qu’il se mette dans la mouize jusqu’au cou…

MATSUMOTO, Seicho. Un endroit discret. Arles, Actes sud, 2010 (Ates noirs). 215 p.
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Les liaisons numériques 1 mars 2011

Antonio A. Casilli est chercheur en sociologie, et c’est le seul reproche que je me permettrais de lui faire.
Dans Les liaisons numériques, il présente et donne des pistes d’analyse de la communication et de la socialisation comme elle s’opère à travers ces nouveaux outils qui soit nous fascinent (pas moi), qui nous laissent vaguement indifférents avec une option sur l’agacement (moi) ou nous font peur (vous ?).
On peut imaginer que l’exercice serait rébarbatif au possible, et bien détrompez-vous. L’auteur est une sorte d’Indiana Jones des réseaux sociaux, qui n’hésite pas à se couvrir de commentaires et braver les gouffres sans fonds des profils pour nous apporter force exemples concrets et des plus illustratifs.
Son propos est assez retors : il s’agit pour lui de se pencher sur certains mythes qui circulent autour de l’utilisation des moyens informatiques pour communiquer et surtout socialiser, mythes qui sont alimentés à la fois par les opposants à ces moyens (ceux qui voudraient montrer que INTERWEB C’EST LE MAL, mais aussi parfois par les usagers assidus de ces nouvelles technologies, pour se donner sans doute une petite aura un peu mystico-rebello-mystérieuse (et accessoirement tomber les filles… bonne chance).
Ne mentons pas, Les liaisons numériques est fort touffu, et les conclusions auxquelles arrive l’auteur, qui se résument souvent à « les réseaux ouverts par les nouvelles technologies sont des outils, et penser que ce sont eux qui sont à l’origine des modifications comportementales chez l’humain revient à croire à un retour de la mode du ski de fond », mais pas seulement… par exemple, Casilli souligne que la production d’une information sur un réseau informatique bénéficiera moins de son intégrité ou de son excellence que de sa capacité à se mettre en connexion avec d’autres utilisateurs à même de la corriger ou de l’étoffer en permanence. Les exemples sont plutôt personnels, et font beaucoup usage d’histoires de vies, ce qui peut sembler un peu limitatif et pipolisant, mais il y en a tellement, et ils sont tellement variés que force est d’admettre que peut-être que Casilli tient un bonne piste.
De plus, les raisons pour lire ce livre ne manquent vraiment pas : que soit par notre usage personnel de ces outils, ou l’usage qu’en ont certains professionnels, on rencontre un peu trop souvent ce que je me permets de nommer le problème du marteau :
Vous avez un marteau. Vous pouvez lui coller paillettes et clochettes, vanter ses mérites auprès de tous vos amis, citer bien des auteurs pro-marteau, si à la fin de la journée vous aviez vraiment besoin d’une tenaille… (et ne parlons même pas du cas de figure où on vous verrait tenter de planter un clou en tenant ledit marteau par sa tête…).

CASILLI, Antonio A. Les liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ? Paris, Seuil, 2010 (La couleur des idées). 331 p.

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