L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La Vie de la forêt 29 avril 2011

Filed under: Documentaire — Christian L. @ 8:24
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L’ONU a proclamé 2011 Année internationale de la forêt et cet événement donne lieu à de nombreuses manifestations aux quatre coins du monde. Voilà une belle occasion de nous intéresser à cet environnement si riche et si fascinant et d’y porter un regard curieux et contemplatif.

Saviez-vous par exemple que la forêt recouvre un tiers du territoire suisse ? Saviez-vous également qu’elle est composée de 30% de feuillus et de 70% de résineux ? Saviez-vous enfin que, contrairement aux idées reçues, la forêt suisse est en expansion et qu’elle ne cesse de gagner du terrain ? Si ces questions vous interpellent, le magnifique ouvrage de Bernard Fischesser intitulé La Vie de la forêt s’adresse à vous.

Imposant par son contenu et par son format, ce livre est très complet et abondamment documenté. De magnifiques photographies accompagnées d’illustrations conviviales et de schémas explicatifs clairs l’agrémentent et rendent sa lecture très aisée. Sa parution aux Editions de La Martinière est un gage de qualité, cet éditeur étant largement reconnu pour l’excellence de sa production.

Au fil des pages, Bernard Fischesser nous raconte l’histoire de la forêt occidentale, son fonctionnement écologique, son influence climatique et les liens qui l’unissent aux hommes. Composante essentielle de l’économie durant des siècles, son rôle et le regard que nous y portons sont aujourd’hui en pleine mutation : la forêt revêt de multiples aspects sociaux et environnementaux, à la fois aire de loisirs, lieu de ressourcement, zone d’exploitation ou réserve écologique.

La Vie de la forêt de Bernard Fischesser recèle des trésors de savoir qui n’attendent qu’à être partagés. La dernière page tournée, c’est un autre regard qu’on porte sur la forêt, cette vénérable grand-mère dont l’origine remonte à environ 350 millions d’années, un regard empreint de respect et de fascination.

FISCHESSER, Bernard. La vie de la forêt. Paris, La Martinière, 2009. 303 p.

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Ces victimes du nazisme dont on ne parlait pas 18 avril 2011

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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Je n’avais encore rien lu de Didier Daeninckx, auteur pourtant prolifique. Lorsque Galadio, son dernier roman, a croisé mon regard, je l’ai de suite emporté… et ne l’ai pas regretté.

Ulrich est un adolescent métis. Il est très doué en natation. Jusque là, rien d’extraordinaire. Pourtant, un jour, on lui interdit l’accès à la piscine. Quelque temps plus tard, il est emmené de force dans une clinique pour y subir une opération… très particulière. Scénario d’un film d’horreur ? non, la vérité est plus crue : nous sommes en Allemagne, dans les années 30. Les nazis persécutent les Juifs et toutes les personnes à la peau brune. La mère d’Ulrich est allemande et protège tant qu’elle peut son fils issu d’une idylle avec un soldat franco-africain.  Y arrivera-t-elle ? 

J’apprécie quand un roman, en plus du plaisir de la fiction, amène un petit quelque chose à ma culture. Et Galadio a rempli cet office : j’ignorais tout ou presque de ces soldats français d’origine africaine qui, entre deux guerres, ont occupé la Ruhr. De la deuxième guerre mondiale, on a beaucoup écrit, mais très peu, semble-t-il, sur le sort des Noirs en Allemagne pendant cette période troublée. De plus, j’ai apprécié l’écriture de Daeninck qui a très bien fonctionné avec moi : ce livre m’a émue et poursuivie pendant longtemps… il trotte encore dans ma tête.

Voilà un texte court, percutant, instructif, bien structuré, touchant.

DAENINCKX, Didier. Galadio. Paris, Gallimard, 2010 (Blanche). 139 p.

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La centrale, entre fission et réalité 15 avril 2011

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
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Marre du nucléaire ? Surtout, marre qu’on en parle ? Vous n’aspirez qu’à vous changer les idées ? Alors tant pis, ce billet n’est pas pour vous et je vous renvoie à Marc Lévy et Cie. Moi, ce que je veux, c’est battre la centrale pendant qu’elle est chaude et profiter de Fukushima pour en ajouter une couche. De littérature. Là encore, certains grincheux me diront que le roman n’est crédible, qu’il n’est que frivolité et délassement juste bon pour la « ménagère de plus de 50 ans » et donc, ne servant à rien. Eh bien non, là encore je ne suis pas d’accord ! Voyez plutôt.
Début 2010, quand La centrale d’Elisabeth Filhol est sorti, même les partis verdâtres avaient perdu de vue le nucléaire. Pendant que l’attention était portée sur les pistes cyclables et les platanes malades (causes par ailleurs fort honorables) la consommation d’électricité augmentait en parallèle avec le pognon engrangé. La notion de « risque zéro » était discrètement remplacée par celle de « risque calculé » sans que l’opinion publique ne s’en rende vraiment compte. Les cris d’alerte tels que ceux lancés dans ce premier roman ont quand même été remarqués par la presse (prix France Culture-Télérama)  pour ses qualités d’écriture mais aussi la précision des informations. Tout est vrai et pourtant l’auteure a choisi de l’emballer dans du papier fiction pour se donner plus de liberté ; se mettre dans la peau d’un de ces travailleurs du nucléaire pour mieux s’imprégner et plonger dans le coeur… du sujet. Dans un documentaire il aurait été impossible d’évoquer la fission nucléaire aussi poétiquement. Quand c’est beau, ça fait encore plus peur.

Là-bas, au fond des abysses, sans un rayon de lumière, la vie, dans des conditions de pression et de température qu’on pensait incompatibles avec elle, et qui élargissent considérablement l’espoir de la trouver ailleurs. Trois cent dix degrés. Une installation d’eau maintenue sous pression et chauffée à l’uranium 235. Pas un germe. Rien, une eau pure. Elle baigne le coeur du réacteur, absorbe son énergie et modère ses réactions. L’eau du circuit primaire. Lui parfaitement étanche, et elle radioactive.

Combattante des premières heures du nucléaire, je m’étais plongée dans ce texte dès sa sortie et j’avais ressenti un grand choc qui me rappelait ceux de  mes lectures des années 70, tel le pamphlet de Barjavel Lettre ouverte aux vivants qui veulent le rester, titre disparu depuis longtemps de notre catalogue de bibliothèque, signe d’un désintéressement du public. Tchernobyl était presque oublié même si de fines particules continuaient à nous tomber dessus… 25 ans après (mais on ne nous l’append officiellement qu’aujourd’hui). J’avais donc laissé cette Centrale dans mon grenier littéraire en attendant des jours meilleurs (façon de parler) pour la partager. Je n’avais pas imaginé que l’actualité allait s’en mêler si vite.
Avant d’être une histoire de centrale nucléaire, le roman d’Elisabeth Filhol est celle de travailleurs intérimaires employés en sous-traitance qui risquent leur vie chaque jour pour préserver la nôtre. Des hommes (peu de femmes) dont on contrôle chaque jour leur taux d’exposition à la radioactivité (vingt millisieverts, la dose maximale autorisée par personne et par année) ; des hommes sous pression qui flanchent souvent, se suicident parfois.

Réveiller les consciences, alerter l’opinion. Chez ceux à qui on demande d’aller toujours plus vite et au moindre coût, qui font leur boulot et encaissent les doses, la prise de conscience est déjà faite : la durée de tranche divisée par deux en quinze ans, la sous-traitance en cascade, les agents d’EDF coupés de l’opérationnel qui perdent pied, et cette pression morale sans équivalent dans d’autres industries. Donc oui, les dangers du nucléaire. Derrière les murs, une cocotte-minute. Et en attendant d’en sortir, dix-neuf centrales alimentent le réseau afin que tout un chacun puisse consommer, sans rationnement, sans même y penser, d’un simple geste.

C’est justement le suicide de trois employés de la Centrale de Chinon qui donna l’envie à l’auteure d’écrire le livre. Soucieuse du travail des ouvriers en général, elle s’est intéressée à cette problématique du nucléaire et a rencontré ses acteurs dans les centrales de France. Le narrateur du roman raconte l’accident « banal » dont il a été victime : lors d’une opération dangereuse, au bout de la chaîne où l’un fait un geste, l’autre un autre, pour ne pas s’exposer trop longtemps, il se trouve face à une pièce non identifiée, « un corps migrant activé », dira l’expert, qu’il saisit par automatisme. Un geste non réfléchi, pas prévu et c’est l’irradiation. Le pire n’est jamais impossible.

Se revoir dans l’enchaînement des gestes. Se dire que ce n’est pas réel, simplement parce que ça n’aurait pas dû arriver. Mais la fatigue est là comme une enveloppe, et la nausée à l’intérieur, pour nous rafraîchir la mémoire.

Sur la touche pour une année, voire plus si les médecins le décident, sans travail du jour au lendemain et surtout inquiet des conséquences sur sa santé,  il raconte ses collègues,  ses peurs, son travail et comment, dans une société où on licencie, certaines personnes acceptent des boulots bien payés (car dangereux) qui demandent un minimum de formation. Le travail avant tout, même la vie.

FILHOL, Elisabeth. La centrale. Paris, POL, 2010. 140 p.
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Le fascisme : un encombrant retour 11 avril 2011

Pour faire mon latin, commençons ce billet par présenter l’auteure de Le fascisme: Michela Marzano est une jolie brune à lunettes, donc une intello (ça commence mal). D’autre part, elle est chercheuse, auteur, a été membre de jury, enseignante, blablabla au CNRS (ça ne s’améliore pas).
Difficile d’être surpris que ce puissant cerveau m’ait tout aussi puissamment attiré: il suffit de voir comment son Extension du domaine de la manipulation m’a donné pour l’impressionner envie de ranger mes livres à torse nu (et d’en faire un billet mais cherchez-le vous-même).
Ça ne rate pas, une fois de plus Marzano me refait outrageusement de l’œil en rédigeant ce petit ouvrage. Articulé en trois parties, Le fascisme part d’un rappel théorique des idées de Pasolini et Adorno au sujet de la peste italienne, enchaîne sur un décorticage de la plaie mussolinienne pour tenter d’en épingler les mécanisme sous-jacents, et finit en repérant la réémergence de ces mêmes mécanismes dans nos cultures et sociétés « démocratiques » et « libérales ».
C’est la partie centrale qui est de loin la plus passionnante, tant le travail effectué est méticuleux et bien documenté. D’autre part, sans enfoncer des portes ouvertes, Marzano ne fait que rappeler ce qui est la portée du premier intellect venu, mais qui a été à l’époque méticuleusement ignoré (demandez donc aux 1189 professeurs d’université qui en 1931 plébiscitèrent la chemise noire). D’ailleurs, malgré la brièveté de l’ouvrage, Marzano arrive à démontrer que le cancer fasciste n’a laissé aucun (permettez : AUCUN!) aspect de la vie italienne ininfectée. Pas plus qu’elle ne laisse d’échappatoire à ceux qui collaborèrent et collaborent encore: les inconsistances et les dangers du fascisme sont  évidents, s’en prémunir est aisé pour qui le veut vraiment (mais bon ceci est mon avis).
La dernière partie est la plus ardue à lire: il s’agit d’une analyse pointue, à l’aide des pistes proposées à travers le livre, des méthodes de manipulation grosses comme une maison (mais alors une grosse, trois étages, avec piscine olympique, parc, jardin potager et terrain de pétanque) utilisées par Berlusconi. Ceci est certes déjà pénible (si on a une conscience, bien sûr), mais ce qui fait vraiment mal, ce sont les petits indices qui pointent les schémas similaires chez d’autres notables ou encore dans d’autre types de gouvernement (si je regarde du côté des « libéraux » c’est juste comme ça).
Bref, si vous n’êtes pas à même de tout pardonner pour un bon plat de pâtes, si vous ne pensez pas que la femme est une pondeuse discrète et timide, vous n’aurez aucune réticence à lire ce livre, il ne vous fera que du bien. Il est court, clair, et doté d’une solide bibliographie.
Si vous pensez que tous ces intellos en font trop, qu’il faudrait arrêter de se torturer les méninges pour aller s’éclater en boîte de temps en temps, bref qu’il faut arrêter de voir le mal partout, lisez-le quand même, on en rigolera, plus tard, peut-être…

MARZANO, Michela. Le fascisme : une encombrant retour. Paris, Larousse, 2009 (Philosopher). 184 p.

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Un peu de nostalgie peut-être… 7 avril 2011

Filed under: Polar,Roman — Françoise A. @ 8:58

Coup de nostalgie, ringardise absolue. J’assume. Depuis quelque temps, je relis lentement, très  lentement afin de faire  durer le plaisir, une partie des polars de Monsieur Georges Simenon, dans un premier temps les Maigret. Je gardais une  idée somme toute  désuète du commissaire.  Pour moi, c’était l’homme massif  à  la pipe, celui des demis de bière et des sandwiches de la brasserie Dauphine. Je me souvenais aussi de la très effacée Madame Maigret en bigoudis, cantonnée au logis du boulevard Richard Lenoir en train de préparer la valise de son commissaire de mari… et la blanquette de veau.

J’avais aussi en tête les visages et les silhouettes de Jean Richard et de Bruno Cremer. Finalement, heureusement que j’avais un peu oublié ces excellents téléfilms.

Au-delà des clichés convenus, il y a la redécouverte d’un formidable fabriquant d’atmosphère, certains l’ont traité de sous- Balzac, moi il me fait surtout penser à Robert  Doisneau : c’est le Paris d’après-guerre, des bords de Seine, des bords de mer, ou des plats pays du nord qui revivent sous sa plume.

En quelques lignes, il plante le décor; on est au commissariat : les locaux sont déjà vétustes, mais Maigret a obtenu de garder son poêle. On rentre dans un café, humble bistrot ou Majestic; on pénètre avec lui dans l’ appartement d’un humilié. On est dans la peau de la petite jeune fille qui fait durer son café toute la journée, ou bien dans celle du marin qui a tout misé et perdu sur son bateau.

Ce n’est certes pas la lutte des classes mais presque. D’un côté il y a les bourgeois à la Jacques Brel, du genre: « les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient bête, les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient c… », et de l’autre, les vieilles filles, les filles de joie, les paumés, les perdants.

Petit extrait du Chien jaune :

Le bouton tourna. La porte s’ouvrit comme par enchantement et l’on put relever sur le tapis les mêmes traces boueuses : celles du chien et des fameux souliers.

La villa, d’une architecture compliquée, était meublée d’une façon prétentieuse. Ce n’était partout que recoins, avec des divans, des bibliothèques basses, des lits clos bretons transformés en vitrine, des petites tables turques ou chinoises. Beaucoup de tapis, beaucoup de tentures! La volonté manifeste de réaliser, avec de vieilles choses, un ensemble rustico-moderne… Et Maigret ouvrait les portes, jetait un coup d’oeil dans les chambres. Certaines n’étaient pas meublées. Le plâtre des murs était à peine sec. Il finit par pousser une porte du pied et il eut un murmure de satisfaction en apercevant la cuisine, Sur la table de bois blanc, il y avait deux bouteilles à bordeaux vides. Une dizaine de boîtes de conserve avaient été ouvertes grossièrement, avec un couteau quelconque. La table était sale, graisseuse. On avait mangé, à même les boîtes, des harengs au vin blanc, du cassoulet froid, des cèpes et des abricots. ..

Simenon aime ses héros, les petites gens, les perdants, il leur trouve de la beauté, les fait vivre et les défend. Aujourd’hui, ce sont peut-être l’Islandais Arnaldur_Indridason et la Française Fred Vargas les dignes successeurs du maître.

Simenon, Georges. Oeuvres complètes

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