L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

New York, deux fois New York 8 août 2011

Quand on cherche à mieux comprendre la ville de New York, le livre de Paul Morand (1886-1976) est régulièrement cité. Ce New York écrit en 1929 est donc la référence, la lecture à entreprendre. Ni le ton, ni le propos ne sont dépassés. Ils peuvent parfois être discutables mais à juger avec les lunettes de l’époque ; il reste que l’auteur français a senti le développement de la ville et comme le dit Sollers dans sa préface : « il est un des seuls Européens à saisir l’événement ». Il pressent le rayonnement futur de la ville et c’est en visionnaire qu’il nous raconte son voyage.

Il commence par un bref historique de New York. En 1542, Verrazzano cherche une route septentrionale pour les Indes et passe tout droit… C’est en 1609 (le 11 septembre nous apprend Wikipédia !) que Hudson, le capitaine de la Demi-Lune (bateau de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales) accoste sur cette terre couverte de forêt. « Des hommes rouges, couleur de sol » nagent autour du bateau. « Manhatte » disent-ils pour nommer le lieu. En 1664, ce seront les Anglais qui s’empareront de la Nouvelle-Amsterdam et la nommeront New York : le frère du roi Charles II, le duc d’York, était le commanditaire de l’expédition. La ville a son nom définitif mais n’est pas encore connue.
Ce n’est qu’en 1825, lorsque le canal Erié fut construit, que la ville se trouve au centre de tout le réseau des voies d’eau américaines. En 1820, New York ne compte que 125’000 habitants et en 1840, près d’un million (plus de 8 millions en 2010).
L’intérêt du livre est principalement la description du New York de 1925 quand Paul Morand la visite. Tout commence à la « Batterie », le quartier tout au sud de New York, « la proue de ce Manhattan effilé », l’endroit où Manhattan fut achetée aux Indiens, l’endroit où le touriste arrive par bateau. J’aime le langage imagé de Morand quand il décrit le bâtiment des douanes comme « aussi rébarbatif qu’un douanier américain ». Je vous livre le point de vue très personnel (c’est le moment de chausser vos lunettes des années 20 !)  sur la « gare de triage » des candidats à l’immigration :

Ellis Island n’a rien d’un enfer. C’est un grand hôtel administratif, avec des jouets pour les enfants, des douches et des vêtements gratuits, le cinéma, le soir, pour les grandes personnes.

Depuis lors, l’eau a coulé sous les ponts de New York et une visite au musée de Ellis Island montre une autre réalité que celle ressentie à l’époque par le voyageur.

Et dire que déjà en 1925 on évoquait la sécurité :

Le Rider’s, l’excellent guide que j’ai toujours à la main, indique un Musée de la sécurité qui m’intrigue, mais personne n’a l’air de le connaître et je ne puis réussir à le trouver ; ce Musée contient, paraît-il – enseignement muet – en effigie, tous les accidents possibles et toutes les catastrophes  connues, ainsi qu’une collection de roues cassées, de tuyaux recueillis après explosion, de poussière mortelle, enfermées dans des tubes de verres, etc. Sécurité d’abord, c’est la devise de l’Amérique moderne qui en a fini de vivre dangereusement !

Il est aussi très amusant d’entendre déjà parler d’hygiène alimentaire :

New York a une horreur biblique pour ce qui est impur ; aussi, ses restaurants ont-ils l’air de cliniques ; le moindre sandwich, le moindre morceau de sucre est vendu dans des sacs hermétiquement clos, les verres en papier son jetés dès que l’on y a bu. […] Dans les marchés, tous les produits sont étiquetés, classés, définis ; dans les halles circulent une armée d’inspecteurs de viandes et surveillants spécialistes des légumes, des fruits et surtout du lait ; le lait est contrôlé continuellement (il y a trois classes de lait) et tous ceux qui le manipulent doivent avoir passé un examen médical. L’on compte que la moitié de l’arrivage quotidien au marché est détruit. « Des restes de New York on ferait vivre l’Asie », me dit Claudel.

On sourit aussi à l’évocation d’une table d’hôte qui offre un buffet à volonté pour un dollar et demi tout en prévenant que ce qui restera dans l’assiette sera facturé… Avis à ceux qui ont les yeux plus gros que le ventre et aux radins ! Paul Morand écrit aussi de somptueuses pages sur les gratte-ciels et les ponts, en particulier sur celui de Brooklyn et on admire encore la modernité de cet homme qui, au lieu de se lamenter sur ce qui change,  regarde l’avenir  avec enthousiasme.

Je passerai sous silence quelques descriptions de Harlem et des Africains qui, hors contexte, auraient des odeurs racistes. De ce côté-là, Morand traîne des idéologies teintées de colonialisme, mais accordons-lui quand même une certaine ouverture  face au mélange des populations,  au métissage qu’il croise lors de ses déambulations sans qu’il ne s’en offusque.

Ne vous arrêtez donc pas sur les quelques travers de l’auteur qui n’était pas en avance sur tout… Débarquez à New York avec Paul Morand. Laissez-vous prendre par la fascination que cette ville a exercée sur lui, sur moi… et peut-être sur vous aussi ?

MORAND, Paul. New York. Paris, Flammarion, 2010 (GF ; 498). 223 p.
Disponibilité

Pour illustrer le livre de Paul Morand, je vous propose un ouvrage de photographies qui s’intitule également New York. C’est le genre d’ouvrage qui ne s’emmène pas en voyage vu sa grandeur et son poids avoisinant les 3.5 kg (d’où la photo dudit ouvrage prise depuis mon balcon genevois et non du sommet l’Empire State Building, vous m’en voyez désolée !).
Reuel Golden, l’auteur, est journaliste, diplômé en sciences politiques et passionné par le monde de la photo. Il nous propose un vaste choix d’images de sa ville depuis 1850 jusqu’à aujourd’hui. Même si l’intérêt du livre réside principalement dans les illustrations, celles-ci sont commentées de légendes bien détaillées et pour chaque période définie (1850-1913, 1914-1945, 1946-1965, 1966-1987 et 1988-2010), l’auteur propose des introductions très complètes.  Jamais un travail aussi important en recherche d’archives illustrées sur la ville n’avait été entrepris. Cela explique qu’il soit une référence pour mieux appréhender New York. 600 pages d’icônes de la photographie, pour beaucoup jamais publiées, à partir de l’oeuvre de 150 photographes célèbres comme Abbott, Weegee et j’en passe. Des citations d’auteurs, d’acteurs, de personnalités, autant de points de vue différents, de pistes de réflexion. Je ne résiste pas à vous donner à lire celle de Le Corbusier : « Cent fois j’ai pensé que New York était une catastrophe… une magnifique catastrophe ». En tant que bibliothécaire j’apprécie également la présence d’une bibliographie, d’une discographie et d’une filmographie très intéressantes (avec des résumés pour chaque notice) ainsi que les biographies de tous les photographes représentés.

GOLDEN, Reuel. New York : portrait d’une ville. Köln, Taschen, 2010. 559 p.
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