L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

American psycho 26 août 2011

Bon.

Et bien.

Lors de mon dernier billet, je m’acharnais autant que possible sur Comment j’ai liquidé le siècle de Flore Vasseur, et je vous proposais de nous retrouver plus tard autour de American Psycho.

Car soyons honnêtes, ce billet sera moins une observation pointue, équilibrée et objective de ce roman qu’une explication détaillée de pourquoi ce roman de Bret Easton Ellis est un véritable chef d’œuvre.

C’est parti.

Tout d’abord ce n’est pas juste un bon livre, ou un très bon livre. Ellis à déjà frappé fort avec ses deux premiers romans, Moins que zéro et Les lois de l’attraction, dans lesquels il établit sa plume. Mais en 1991 on voit publier American psycho, qui reprend le style d’une efficacité glacée dans son illustration de la vacuité d’une jeunesse non pas en perdition mais complètement perdue.

Car tout brille dans American psycho, à commencer par l’écrin: on entre de plein-pied dans la vie de Patrick Bateman, frère d’un personnage d’un roman précédent et employé modèle à Wall Street. A travers son point de vue nous découvrons son quotidien de restaurants chics, de salles de sport chics, de vidéocassettes à rendre, de bars à la mode, de marques à posséder déclinées en listes à la limite du supportable, de groupes de musique à écouter absolument, le tout présenté en chapitres denses et chronologiques, et d’un ton presque uniforme, qu’il s’agisse de comparer des cartes de visite ou de torturer un clochard et son petit chien.

Les rares dérapages qui surviennent dans la narration n’en sont que des fissures plus foudroyantes dans ce mur monumental d’inhumanité. Ces derniers d’ailleurs donnent une clé pour véritablement entrer dans le roman après une première lecture souvent trop brute pour être véritablement profitable, car jamais fin de siècle n’aura été plus habilement dépeinte. Evidemment aucune mention n’est faite des attaques sur les tours jumelles de New York, aucune référence à la crise des sub-primes, et pour cause, les seuls mouvements catastrophiques dont le lecteur est témoin sont ceux propres à Patrick et à sa déconnexion de plus en plus totale d’avec la réalité qui l’entoure, et il est important de le dire, PAS parce que c’est un vilain psychopathe (car le titre est taquin), mais bien parce que Patrick ne PEUT PAS se connecter à cette réalité et aux êtres qui la peuplent qui, comme lui, consomment drogues, marques et individus comme si leur vie en dépendait, ce qui est le cas, tout simplement car Patrick est un pur produit de la machine qui l’a créé et le fait vivre. Les scènes très courtes de prise de conscience de Patrick restent des exemples en la matière, et peuvent faire pleurer.

Une mention toute particulière doit être faite des scènes violentes, qui le sont d’autant plus qu’elles sont elles aussi minutieusement décrites à la première personne, et qui du coup se fondent parfaitement dans une suite logique des autres chapitres (chapeau bas à Ellis qui a réussi à les renforcer en faisant surgir cette violence au détour d’un chapitre « normal », sans pour autant qu’elle soit relevée par ses témoins). Sa misogynie est un signe supplémentaire de l’époque où les femmes ne sont remarquables qu’à leur indice de conformité physique (et à leur utilité pulsionnelle, sexuelle ou autre).

Du coup, cette violence alimente la sensation d’assister non pas à la déchéance d’un individu mais d’un stéréotype vivant, véritable symbole d’une a-culture.

Contrairement à Comment j’ai liquidé le siècle, American psycho ne nous fait pas la leçon sur un monde pas joli-joli, mais observe plutôt le résultat des protocoles par lesquels nous menons nos existences, par le petit bout de la lorgnette, et nous laisse donc tout loisir d’en tirer de riches enseignements, sans pour autant abandonner la tension ludique propre au roman.

Il faut enfin relever que ce chef d’œuvre a beaucoup moins vieilli qu’on pourrait le penser. Les téléphones cellulaires sont énormes, internet n’est pas encore, et comme mentionné plus haut  personne ne se méfie encore suffisamment des yuppies. Cependant, les manières de faire, l’arrogance d’une culture « globale », qui pense pouvoir se permettre d’exister sans un seul véritable jalon moral, de sa seule superficialité, sont toujours et chaque jour un peu plus d’actualité.

Enfin, j’aurais pu aussi faire référence au juteux racisme, qui lui aussi est toujours d’actualité, mais je crois que vous avez saisi où je veux en venir.

Enfin, sachez qu’une adaptation cinématographique (assez médiocre ma foi) a été réalisée en 2007. Elle est intéressante mais ne remplace en aucun cas la lecture de cette gemme, cette pépite de littérature.

Vous ne me devez rien. Absolument rien. Mais s’il vous plaît, lisez American psycho.

ELLIS, Bret Easton. American psycho. Paris, 10-18, 2008. 526 p.

Disponibilité

 

3 Responses to “American psycho”

  1. Tu ne parles pas de l’adaptation cinématographique de l’année 2000 avec Christian Bale et Jared Leto. C’est volontaire ? J’ai seulement vu ce film, je n’ai pas encore lu le livre. Alors je voulais savoir ce que tu en penses. Parce que j’ai trouvé le film TRÈS bon.

  2. davide Says:

    ih! bien vu et mes excuses. Le film que j’évoque est bien sorti en 2000 et pas 2007.
    Il est certes bon (la scène de comparaison de cartes de visite est un poème). Le seul souci, c’est que sans s’enfoncer dans une comparaison un peu vaseuse entre deux supports qui fonctionnent de manière clairement différente, il me semble qu’il n’atteint pas l’intensité du bouquin, même s’il en reproduit la froideur monstrueuse dans une certaine mesure.
    J’ignore même si c’est possible. Le livre de Ellis tient presque de l’exercice de style purement littéraire à plusieurs niveaux, sans compter que la captation de l’histoire est également problématique, simplement parce que le film rend le spectateur, euh, spectateur de l’histoire de Bateman, alors que le livre par sa narration à la première personne, met le lecteur dans la tête du yuppie.
    S’il vous arrive de lire le livre, je serais bien curieux d’en avoir votre avis.
    Ah oui et chouette blogue que vous avez là.

  3. Je lirai peut-être le livre, rien de sûr puisque je connais déjà la « chute ». Mais oui, je vous tiendrai au courant. En fait, ce qui m’a surtout époustouflé dans le film c’est la performance de Christian Bale. Je ne l’avais jamais vu aussi bon et ça m’a encouragée à suivre sa filmographie. Il a révélé plus tard dans la presse s’être inspiré de Tom Cruise pour l’interprétation de Patrick Bateman… Assez drôle.

    Merci pour le compliment sur mon blog. Vos critiques sont aussi très pertinentes, c’est donc à suivre 🙂


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s