L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le naufrageur 30 septembre 2011

La Fureur de lire est une manifestation où le livre est mis en valeur sans que l’aspect commercial ne prenne le dessus comme souvent dans les salons du livre. Tous les deux ans, en automne, la Ville de Genève propose une semaine de rencontres d’écrivains autour d’un thème de société ou un genre littéraire. Cette année c’est le polar et le roman noir qui sont à l’honneur. Dans cette noirceur ambiante, je me propose de donner un coup de projecteur sur un roman important, Le naufrageur ; son auteur, Francesco de Filippo viendra converser avec qui le souhaite à la bibliothèque des Eaux-Vives le 7 octobre à midi et demie, le temps d’un partage de casse-croûte.

Vous aurez bien entendu deviné à la consonance de son nom, que l’auteur est italien. Bien joué, vous avez le droit de poursuivre la lecture de ce billet ! La première partie s’intitule « Le génie d’Albanie », complété d’un sous-titre « Journal de Pjota Barnovic ». Ce Pjota raconte donc sa jeunesse dans l’Albanie misérable des années 80. La violence règne dans sa grande famille. Le père bat sa femme ou l’enferme dans sa chambre, selon son humeur. Un des frères de Pjota qui préfère les garçons est passé à tabac par son père et un autre frère. Le sang coule, tout le monde se retrouve à l’hôpital.
Pour échapper aux coups et aux insultes, Pjota se crée des moments de respiration en partant en mer. Un marin, jour après jour, lui a appris la boussole, les fonds marins, les vents, les étoiles, les vagues. Pjota dit qu’il peut aller en Italie les yeux fermés, la mer n’a plus de secret pour lui. Par ailleurs, il lit énormément. Personne ne sait d’où vient cette passion, d’où proviennent les livres, et surtout où il les cache. Son père ne doit pas savoir, il déteste cette manie de lire.

Un jour Razy, le chef d’une mafia locale, vient à la maison à la demande du père. Il faudrait qu’il prenne dans sa bande son fils Vlatko (un peu demeuré suite aux coups de son frère plus viril qu’il ne l’avait imaginé). Il accepte mais à condition qu’on lui donne aussi le jeune Pjota. Tout le fascine chez ce garçon : sa culture, sa façon de s’exprimer, sa maîtrise de la langue italienne. Très vite l’adolescent devient LE spécialiste du naufrage de pneumatiques. A la frontière italienne, il coule des canots remplis de drogue qui se posent sur des hauts-fonds connus de lui seuls, invisibles mais facilement récupérables. A côté de ses exploits marins, il est le jouet sexuel de Razy. Il aime bien être le préféré, il se proclame « le génie d’Albanie ». Jusqu’au jour où il décide de partir en Italie pour devenir « le roi d’Italie » ; ainsi s’intitule la deuxième partie du journal de Pjota.

Cure de désintoxication, interrogatoires par la police italienne, fuite d’un centre de permanence temporaire, trafic de préservatifs usagés, échoué en  Sicile, il part à Rome mais  partout la vie est difficile.  La royauté n’est pas pour demain ! Un soir où il se prostitue pour gagner quelques sous, un ingénieur se sentant coupable de n’avoir pas deviné qu’il était mineur, lui donne l’adresse d’un journal à Milan. Ce coup de pouce, Pjota va l’exploiter pour tenter de  s’en sortir. On lui donne un appartement, on l’appelle Monsieur et en échange il fait bien son boulot de garçon de courses. Au fil du récit l’écriture se structure, s’élabore avec lui. Il continue à lire, va au théâtre, vit comme tout le monde… Qu’il croit…
Après avoir fait ses preuve pendant une année, il s’autorise à demander à progresser dans le journal. Il voudrait écrire un article sur l’Italie, l’accueil des immigrés comme lui, le difficile parcours pour être accepté dans la société italienne. Il est certain qu’on va lui dire « bravo Pjota je savais que tôt ou tard tu me l’aurais demandé. » Contre toute attente, on lui rit au nez, on le remet à sa place d’étranger. S’intégrer, oui… mais pas trop.

A ce moment du livre, c’est le début de la chute, l’écriture de son récit  se dégrade avec lui. Il redevient celui qu’on attend : l’Albanais violent qui détruit tout, ne respecte plus rien ni personne.

Mais il avait raison, parce que j’avais compris avoir atteint le plus haut de l’italiénité, au-delà duquel je ne pouvais pas aller. Et du moment que je voulais devenir le Roi d’Italie et que je ne pouvais pas le faire, alors je renonçais, je renonçais à la partie italienne et redevenais complètement albanais. Mieux valait être complètement albanais qu’à moitié italien.

La chute est ponctuée de quelques magnifiques rencontres avec des prostituées en perdition comme lui ou un cafetier qui le prend en affection et l’écoute. Jusqu’à ce que…

Voici donc un roman émouvant, sans pathos, qui donne à réfléchir et à crier à l’injustice. Des Pjota il y en a évidemment beaucoup et  Francesco de Filippo a bien raison de leur donner la parole.

DE FILIPPO, Francesco. Le naufrageur. Paris, Métaillé, 2007. 211 p.
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Les décisions absurdes 27 septembre 2011

Bon.

Et bien, puisque j’ai passé tout mon été à essayer de trouver de la fiction qui me prenne vraiment, sans aucun succès, vous allez devoir subir ce petit bijou de documentaire, que je me permettrai d’introduire par sa première phrase:

L’objectif de cet ouvrage est de décrire, analyser et comprendre des décisions étranges: celles où leurs auteurs agissent avec constance et de façon intensive contre le but qu’il se sont fixé.

Je vous imagine sourire, un de ces petits sourires narquois, un seul coin des lèvres très LÉGÈREMENT relevé, les yeux un peu dans le vague dès le moment ou votre mémoire vous fait une séance gratuite des meilleurs moments de cette veine d’occasions si particulières que sont celles des situations d’échecs absurdes, qui (si j’en crois mon expérience personnelle) sont de plus en plus habituelles pour le commun des mortels du monde occidental.

Christian Morel, cadre dirigeant dans une grande entreprise industrielle – mais ce n’est pas une raison de lui en vouloir – utilise donc 14 cas, allant de l’explosion de la navette américaine Challenger en 1986 à l’achat d’une montre analogique dont seuls les numéros (et pas les aiguilles) sont phosphorescents pour illustrer les mécanismes cognitifs (humains) qui mènent à des décisions absurdes.

Pour préciser, est absurde une décision qui ne fait pas sens même dans son contexte ; ainsi, la magie n’est pas absurde pour qui y croit, un peu comme le cocktail vin rouge/coca.

Et bien ce livre est vraiment très sympathique : d’une part il flatte les tendances voyeuristes catastrophisantes de tout un chacun avec son ressassement de bourdes, boulettes et bêtises bêlantes. Et il y en a pour tous les goûts, toutes les couleurs, avec schémas s’il vous plaît. Il faut tout de même relever l’intérêt de la troisième partie, qui traite en particulier des décisions absurdes d’un point de vue collectif, et quels meilleurs exemples que les décisions absurdes prises dans les milieux professionnels pour illustrer cela, et c’est là que le salarié ordinaire se sentira probablement le plus à l’aise…

D’autre part, si la part de l’analyse cognitive est assez importante, elle est fort bien vulgarisée et illustrée, et que l’on soit d’accord ou pas avec les conclusions de l’auteur, son argumentaire est solide. C’est peut-être là le seul reproche que je pourrais trouver à ce livre (et il y a peut-être un petit lien avec la situation de l’auteur) ; il s’agit bien entendu de cette impression fort désagréable qu’à force de déconstruire les mécanismes tant individuels que collectifs, ou organisationnels qu’instinctifs, l’auteur oublie consciencieusement mais pas forcément à dessein les facteurs qui (de l’avis du monstre de cynisme que mon séjour sur cette sympathique planète à fait de moi) sont, si pas les plus importants dans les décisions absurdes, du moins fort bien représentés, j’ai nommé l’incompétence crasse, la mauvaise foi boursouflée d’hypocrisie, la mesquinerie fainéante, et la pure méchanceté. Ah, revoilà ce petit sourire…

Mais sinon, ça va.

MOREL, Christian. Les décisions absurdes : sociologie des erreurs radicales et persistantes. Paris, Gallimard, 2002. 309 p.

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Un libraire qui n’a pas la banane 22 septembre 2011

Filed under: Documentaire — Roane @ 4:59
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Toujours à l’écoute de ce qui se dit ou s’écrit sur le livre et la lecture, je ne pouvais rester insensible aux cris de ce Libraire en colère. Je connais la difficulté de la profession, les vagues que  le livre électronique provoque, le combat difficile avec l’Amazon mais, dans ce chaos, il y a aussi, je pense, des passages à creuser, des idées à trouver et il n’est pas nécessaire de devenir aigri comme Monsieur Delhomme, ça ne fait de bien ni aux livres, encore moins aux libraires, voyez plutôt…

Posons le décor. En 1981 quand François Mitterrand plantait ses roses à l’Elysée, notre libraire le suivait et s’installait au Rond-point des Champs-Elysées. Le président n’avait pas le choix de son lieu de travail… le libraire, si. Au milieu des boutiques et des restaurants de luxe, difficile de se distinguer. J’imagine qu’il a dû vivoter tant que l’économie n’était pas trop mauvaise jusqu’à se retrouver au bord de la faillite aujourd’hui. Payer un loyer de 5’000 euros est juste inconcevable pour une librairie… N’aurait-il pas fallu déménager plutôt que de mourir en milieu hostile ?

Dans son livre, il rend tout et tout le monde responsable de sa chute… sauf lui. Pas de remise en question, de réflexion, seulement des accusations maladroites : « Si les parents se montraient bons, ou moyens lecteurs, ils donneraient ainsi un magnifique exemple ». Il oppose en permanence le livre au DVD ou au cinéma qui sont pour lui la mauvaise culture, celle qui ne demanderait aucune réflexion. David Lynch plus accessible que Marc Lévy ? Pas un mot non plus sur les petits disquaires qui sont tombés les uns après les autres mais la musique semble également l’agacer ; il a horreur de ces gens qui en écoutent partout et qui feraient mieux de lire. CD, DVD, cinéma, TV, ordinateur, ce monde de sons et d’images le dérange :

Dès que ça bouge, « que ça s’explique tout seul », il n’y a aucun effort à faire, on peut espérer de leur part un minimum d’attention. Toutes ces tables remplies de livres dans un silence religieux peuvent provoquer une certaine irritation, peut-être même des démangeaisons. Il ne faut pas leur faire peur.

Dans sa librairie, rien d’autre que des livres, du silence et des personnes comme lui, qui doivent se gargariser de « c’était tellement mieux avant ».
Ce qui est aussi choquant dans ce pamphlet c’est l’accueil que le libraire réserve à celui qui ose pousser sa porte. Le malheureux est alors l’objet de toutes sortes d’interprétations, de jugements fortement teintés de mépris. A la place du curieux, comment ne pas faire un petit tour et vite s’en aller, poussé par de trop mauvaises ondes.

La tentation est grande d’en freiner un, de l’attraper par le col, et brutalement de lui demander ce qu’il fait là. Lui demander s’il a lu Valéry Larbaud ou le dernier essai de Finkielkraut, s’il sait lire, s’il voit, s’il me voit ou si ça n’est qu’un rêve ou si je suis son cauchemar.

Comme Emmanuel Delhomme a également horreur de la télévision, il dédaigne le client bafouillant une référence ou ayant griffonné et estropié le nom d’un auteur vu dans « le poste » ; il le singe méchamment : « Vous savez l’émission deeû, sur laaâ chaîne vers 22 heures. Ma solution c’est de leur demander si celui auquel il pense a bien une chemise rouge ou bleue ou verte. Habituellement ça les calme et on n’est pas obligé d’aller plus loin ».
Voilà, c’est dit, « pas obligé d’aller plus loin » ;  l’autre en face n’est  qu’un stupide téléspectateur, un client qui ne mérite pas ce libraire, il n’a qu’à s’en aller à la grande surface la plus proche. Il se dira que décidément les livres ne sont pas faits pour lui. Quelle arrogance Monsieur Delhomme ! En lisant cet extrait, vous ne vous dites pas qu’il l’a bien un peu cherchée, sa faillite ?

Et le pauvre touriste (évidemment dans le coin, il en passe) qui ose demander « Vous ne savez pas où est la Rue de Marignan ? » et la réponse qui hérisserait le chignon de la plus ringarde des bibliothécaires « Puisque je ne sais pas, pourquoi me le demandez-vous ? ». A plusieurs reprises, il fait preuve de mépris face aux gens qui ne s’expriment pas correctement, pas comme devrait parler un habitant d’un beau quartier, un vrai lecteur avec une vraie culture…

Dans un autre chapitre il énumère toutes les questions qui le fâchent et là encore, on se dit que ce libraire a définitivement perdu tout le goût des Autres et de leurs différences. Voyons  un peu ces questions qu’il juge tellement agaçantes : « Combien de livres lisez-vous par semaine ? On voit bien que vous êtes un passionné. Quand vous dites que c’est un chef-d’oeuvre, ça veut dire quoi ? Si la personne à qui j’offre ce livre ne l’aime pas, peut-elle venir l’échanger ? » … Quand je pense que dans la bibliothèque où je travaille la question récurrente est :  « Vous avez des toilettes ? », je n’ose imaginer sa réponse.

Mais revenons rapidement à sa bête noire, le livre électronique qui tuerait les libraires. Point de statistiques ici, ni de recherches approfondies. Emmanuel Delhomme n’imagine pas qu’une personne puisse lire un roman classique sur une tablette, une bande dessinée qu’il a achetée en librairie et un essai qu’il a commandé par Amazon. Pour Emmanuel Delhomme, le monde est tellement simplifié qu’il en devient caricatural.

Emmanuel Delphomme s’offusque aussi du succès du livre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Il s’en prend aux personnes qui viennent acheter ce petit opuscule (et qui ne reviendront certainement pas après avoir entendu les jugements désagréables sur leur achat). Il reproche donc à Hessel cette invitation à s’indigner et de ne rien faire. Sauf que Stéphane Hessel a fait la guerre, a été torturé, envoyé à Buchenwald, puis à Dora, a échappé deux fois à la pendaison. Par la suite il a été très actif pour le respect des droits de l’homme et encore aujourd’hui, à 87 ans, il se bat pour la paix dans le monde. Rappelons aussi que Hessel a renoncé à ses droits d’auteurs, 55% vont aux distributeurs qui redonnent… aux libraires… Si ça c’est ne rien faire !
En terminant la lecture de ce livre, je suis heureuse de l’avoir emprunté gratuitement dans ma bibliothèque.

Pour ne pas finir sur une note pessimiste, je vous conseille plutôt N’espérez pas vous débarrasser des livres. Il s’agit d’une discussion à bâtons rompus entre Umberto Eco (l’auteur du fameux Nom de la rose et aussi médiéviste, sémioticien, etc.) et Jean-Claude Carrière (écrivain, dramaturge et scénariste qui a beaucoup travaillé avec Buñuel). Tous deux sont des passionnés de livres anciens mais aussi de cinéma, de culture en général. Ils ont l’intelligence de réfléchir, de prendre le temps d’analyser les changements et d’en voir les avantages et inconvénients. Pour eux, le monde n’est pas noir ou blanc.

Il est évident qu’un magistrat emportera plus facilement chez lui 25000 pièces d’un procès si elles sont mémorisées dans un e-book. […] De toute façon nous ne pourrons plus lire les Tolstoï et tous les livres imprimés sur de la pâte à papier car ils commencent à se décomposer dans nos bibliothèques. […] Sans électricité, tout est irrémédiablement perdu. En revanche, nous pourrons encore lire des livres dans la journée, ou le soir à la bougie, quand l’héritage audiovisuel aura disparu.

DELHOMME, Emmanuel. Un libraire en colère. Paris, Editeur, 2011. 93 p.
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HESSEL, Stéphane. Indignez-vous. Montpellier, Indigène, 2010 (Ceux qui marchent contre le vent). 29 p.
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CARRIERE, Jean-Claude ; ECO, Umberto. N’espérez pas vous débarrasser des livres. Paris, Grasset, 2009. 330 p.
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Le Musée invisible 21 septembre 2011

Filed under: Documentaire — Christian L. @ 3:47
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De tout temps, les oeuvres d’art ont suscité la convoitise et ont fait l’objet d’innombrables vols. Derrière ces actes se cachent de multiples motivations qui vont du pur intérêt mercantile à l’avidité de collectionneurs avertis ou de cleptomanes audacieux. Régulièrement, la presse fait état de telle ou telle oeuvre qui a été dérobée à son propriétaire et dont la valeur se monte souvent à des dizaines de miliers de francs, voire plus.

Les musées payent un lourd tribut à cette forme de délinquance qui non seulement porte préjudice à la cohérence de collections patiemment réunies mais qui prive aussi d’accès les visiteurs à des oeuvres qui appartiennent au patrimoine artistique de l’humanité. Ainsi, ce sont des dizaines de Picasso, de Renoir, de Rembrandt et presque autant de Monet, de Matisse et de Warhol qui ont disparu de la circulation et qui demeurent pour l’instant introuvables.

Dans le Musée invisible de Nathaniel Herzberg, nous prenons la mesure de la richesse et de l’importance des oeuvres d’art qui ont été spoliées. Et c’est avec effroi que nous apprenons par exemple qu’une magnifique vue d’Auvers-sur-Oise de Paul Cézanne n’est plus visible par l’amateur, ou que La Plage de Pourville de Claude Monet – découpée sur son cadre – s’est envolée vers d’autres horizons. Mais c’est avec fascination aussi que nous découvrons les conditions – parfois rocambolesques – dans lesquels ont été commis ces forfaits : nous sommes surpris et presque admiratifs devant l’audace dont ont fait preuve certains voleurs pour s’emparer de l’objet convoité. Au final, nous restons toutefois pantois devant les mesures de sécurité – malheureusement insuffisantes – qui n’ont pas su protéger de la convoitise toutes ces merveilles de la création humaine.

Et parfois, cela frise presque le gag.

Que penser par exemple lorsque trois hommes masqués aux commandes d’un camion-grue emportent une sculpture en bronze de 2,5 tonnes réalisée par l’artiste Henry Moore en moins de dix minutes, à l’insu de caméras de surveillance et de lourdes grilles de protection ? Et que la pièce aurait quitté le Royaume-Uni sur un cargo à destination de Rotterdam, pour gagner ensuite l’Asie ? Estimée à 150’000 livres sur le marché de l’art, cette oeuvre aurait ensuite été découpée en morceaux, fondue, puis revendue au cours du bronze de l’époque, soit environ 1’500 livres…

HERZBERG, Nathaniel. Le Musée invisible. Paris, Toucan, 2009. 207 p.

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L’homme aux cercles bleus 14 septembre 2011

Filed under: Roman — davide @ 5:47
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J’ignore si c’est la saison, mais depuis plusieurs semaines trouver un livre à la bibliothèque municipale qui me motive suffisamment à le lire PUIS à le présenter revient à tuer les oiseaux du lac Stymphale avec la brosse à dents ayant servi pour les écuries d’Augias.

C’est dire. J’ai eu beau me faire plaisir avec quelques lectures essentielles, mais principalement anglophones tel que les romans de l’iconoclaste Jim Munroe, quelques heures de fiction interactive d’origine germanique ou encore une relecture fébrile de la série du Bois Duncton (imaginez le Seigneur des Anneaux en deux fois plus long, avec des taupes, puis écrivez aux éditions l’Atalante pour qu’ils publient les 5 volumes restants), je n’était pas vraiment plus avancé que ça, jusqu’à ce que la réponse ne me saute aux yeux:

Je n’ai jamais lu du Fred Vargas.

Et bien c’est chose faite.

Vargas m’a toujours intrigué ; bénéficiant de l’aura inébranlable de l’auteur de roman policier à succès, elle n’a pourtant jamais vraiment connu l’engouement propre au superstars du genre (pour preuve, ces romans ne se trouvent qu’à un exemplaire sur nos rayons. Un seul exemplaire, peuh !), pourtant…

Et bien pourtant il doit bien y avoir une raison pour que je le lise, ce fichu homme aux cercles bleus.

Par exemple, le fait qu’il ne s’agit pas d’une série (a priori) ; pas de personnages récurrents, de pseudo-évolution fictive, d’hilarants retours en arrière, de gags réservés au club très privé des toxicodépendants du polar. Donc une accessibilité au béotien de l’intrigue policière que je suis (en toute honnêteté, le roman policier dont j’ai le meilleur (et seul) souvenir avait pour protagoniste un chat. Et pas un chat qui accompagne le détective. Non non, un chat et bref, n’en parlons plus).

D’autre part ce roman de Vargas eut pu m’attirer, disons, car il est bon ?

Et bien oui pas mal. C’est juste qu’il est court (ce qui est un mal en soi), mais dense. Sacrément dense. L’intrigue est plutôt difficile à suivre au début car elle est (à mon avis) soit subtile et tenue en diable, soit inexistante. La raison pour cela est relativement claire : tout est de la faute des personnages. Je n’ai de ma courte carrière de lecteur que rarement vu des personnages fictifs aussi volontairement troublés et troublants, que ce soit les « investigateurs », qui sont à mes yeux aussi suspects, si pas plus, que les suspects qui ne le sont pas forcément beaucoup moins, mais qui eux bénéficient de l’habituel schéma du « non, ils sont clairement trop suspects pour l’être ». En fait, on aurait tendance à dire que le crime (qui est somme toute crapuleux et sordide) n’est de loin pas le centre d’intérêt de ce roman, qui est presque tout entier dévolu à rendre tous ses personnages pas forcément méchants mais terriblement, terriblement… communs. Et cela jusqu’au point où on est tellement fasciné par les méandres comportementaux desdits personnages que les avancées de l’enquête sont à la fois désuètes et d’un intérêt très moyen.

Bref, ce n’est pas une lecture désagréable, juste pas très intense, ni très longue. Si ça ne tenait qu’à moi lorsque l’on fera enfin de la bourre de selle avec ce qui est qualifié aujourd’hui de « lecture d’été », les romans de Fred Vargas pourront aisément et à juste titre combler le vide béant ainsi créé sur les rayons des kiosques.

 VARGAS, Fred. L’homme aux cercles bleus. Paris, France Loisirs, 2007. 268 p.

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Penumbra 7 septembre 2011

Ayant la souplesse d’esprit d’un jeune saule dans la bourrasque, j’eus à l’époque fait le deuil de présenter dans Lhibouquineur autre chose (qui ne tombât pas dans les catégories de nos différents blogs) que du livre. Depuis, on m’a permis de présenter du livre audio, donc, me dis-je, peut-être est-ce la brèche opportune pour introduire ici un autre exemple de notre collection de fiction, même interactive.

Et quel exemple est Penumbra : ouverture ! Je le connaissais de réputation, du fait du bruit généré par sa suite spirituelle Amnesia : la descente sombre, mais c’est seulement sur la tranquille suggestion d’un collègue que je m’y suis attelé. Depuis, je suis régulièrement les interventions publiques de ses créateurs qui dans leur domaine sont aussi peu avares de bons produits que de bonnes idées.

Le pitch est le suivant :

L’introduction subtile comme un maillet dans la face nous fait faire connaissance avec Philip, physicien de son état, dont la mère vient de décéder. S’ensuit immédiatement une bonne louche de la sauce du classique de l’horreur lovecraftienne: notre héros reçoit un paquet de son père, censé être porté disparu depuis belle lurette, qui contient:

-des documents en une langue mystérieuse

-une carte du Groenland

-d’impérieuses  supplications à détruire le tout.

N’écoutant que le bon sens propre à ce genre d’œuvre, Philip tente de faire traduire les documents par ses éminents collègues linguistes et, devant leur incapacité, conclut que la seule chose sensée à faire est de tout quitter pour un petit voyage de plaisance, direction: le grand Nord.

Heureusement, cette introduction un brin directive n’est que très brève, et se termine (avec une ironie que l’on pourrait croire voulue), par un Philip au bord de l’hypothermie, perdu au milieu d’une tempête de neige, sauvé uniquement dans sa chute par la seule entrée viable d’une mine abandonnée, celle justement qu’il cherchait.

Est-il utile de mentionner que l’entrée de la mine s’écroule après son passage ?

Donc.

Philip. Dans une mine abandonnée. Au fin fond du Groenland le plus nordique. Avec pour tout équipement une lampe de poche fatiguée et une parka dernier cri. Contre les vœux de son père disparu dans de mystérieuses circonstances.

Je crois que l’aventure peut commencer.

Autant vous dire tout de suite qu’elle ne va pas très loin. La substantifique mœlle de cette œuvre est tout entière faite de l’exploration de cette mine, qui petit à petit révèle ses secrets, de plus en plus proches de Philip, qui par ailleurs a le bon goût de céder à une panique et une paranoïa grandissantes,  gagnant ainsi en crédibilité et en sympathie.

Il faut également relever que la mine elle-même est un décor fort bien réalisé, qui évite les écueils d’une sur-figuration trop explicite, et s’appuie très fort sur notre imagination, avec une brochette de passages plus suggestifs les uns que les autres (je ne me permettrais pas de gâcher quoi que ce soit, je vais donc mentionner que le passage avec les araignées et la langue est le plus sobre et efficace qu’il m’ait été donné de subir).

Bien, abordons les sujets qui feront le plus grincer des dents les bibliophiles purs et durs. Cela devait évidemment arriver car ne l’oublions pas, il s’agit ici de multimédia. Mais là encore, on ne peut que constater une retenue exemplaire. La seule bande son est celle de la respiration du héros, avec quelques très vagues sons ici ou là.

Puisqu’il s’agit d’une œuvre interactive, il nous faut également aborder le sujet du contrôle du personnage. Celui-ci se fait exclusivement par quatre touches de clavier (plus une touche pour consulter l’inventaire, une touche pour consulter les notes de plus en plus folles accumulées, et une touche pour s’accroupir, frissonnant de terreur, derrière quelque gros caillou en attendant que le monstre qui pourrait bien n’être qu’un mirage de notre imagination vacillante ait bien voulu aller se faire geler ailleurs). La vue est dirigée par la souris, qui sert aussi d’outil d’interaction très basique (être à proximité d’un objet permet de le soulever et s’il n’est pas trop lourd de le lancer à distance de physicien, approximativement 20 centimètres). Mais toute ces technicités ne sont vraiment qu’anecdotiques, Penumbra: overture étant très claire sur ce qu’elle attend de son utilisateur: une exploration tout en minutie retenue et en fuite éperdue.

Ce qui me semble diablement adéquat comme conclusion sur cette fiction interactive: une histoire solide nécessitant un saupoudrage de deuxième degré pour la digérer adéquatement, qui fait largement place à une ambiance très réussie qui n’est jamais entravée par la nécessité d’une quelconque dextérité.

J’ai eu peur, et ça fait longtemps.

Penumbra. S. l. , Lexicon, 2007. 1 vol. no paginé.

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La merditude des choses, une fois 5 septembre 2011

Filed under: Roman — Dominique @ 8:00
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 Imaginez une petite ville de Belgique qu’on devine moche et pleine de tarés congénitaux. Demmetrie, 13 ans, l’auteur et narrateur, y vit chez sa grand-mère, qui a mis une flopée d’enfants au monde, avec une majorité de ratés. En compagnie de son père Pie (sa mère, cette connasse, s’est tirée) et de ses oncles, notre Zwaren, notre Herman et notre Poutrel, ils travaillent à boire la maigre pension de la grand-mère. Pauvre grand-mère qui, alors qu’elle n’a pas ses dents, doit recevoir des agents en pleine nuit, venus lui annoncer que l’un ou l’autre de ses vauriens de fils est dans le coma, et lutte pour que les huissiers prennent tout ce qu’ils veulent, il ne reste presque plus rien de toute façon, mais pas la télé.

Une atmosphère alcoolisée et puante baigne ce récit, ou plutôt ces tranches de vie parmi les plus marquantes de la jeunesse de Demmetrie. Car l’alcool est érigé au rang d’indice suprême de virilité, voire d’humanité, puisque la plupart des rares femmes qui figurent dans ces récits ne crachent pas non plus dans leur verre. Pas Sylvie, bien sûr, la jolie cousine de Bruxelles en visite qui, elle boit des boissons sugarfree ! On n’a jamais vu ça à Reetveerdegem… Mais qu’on se rassure, l’ambiance du lieu va la rattraper.

Entre la vieille Palmyre puante (« Etions-nous déjà nés la dernière fois qu’elle avait changé de linge ? »), qu’on soupçonne d’avoir noyé ses bébés dans l’étang, le Franky que ses parents empêche de fréquenter les infréquentables Verhulst, la mère qui reproche à son fils son incontinence urinaire et les participants du « Tour de France » (une sorte de marathon de l’alcool où 5 km équivalent à un verre d’alcool, avec du whisy et de la vodka pour les étapes de montagne), voici une galerie de portraits hauts en couleur décrits magistralement.

Un extrait pour vous faire goûter l’art de la narration de Dimitri Verhulst :

Nous avions l’habitude de voir des femmes sur notre seuil et, la plupart du temps, fallait même pas demander pour lequel de nos hommes elles venaient. Nous connaissions les types les uns des autres. Notre Poutrel exerçait une attraction particulière sur des souillons avec pour seule explication possible qu’elles jouissaient secrètement de se faire tabasser par un mec. C’étaient principalement des petites salopes en talons aiguuilles, imbibées d’une lotion hydratante à l’odeur de shampoing pour chien. […] Elles savaient cuire des spaghettis et avaient la réputation de connaître l’alphabet. Il s’agissait souvent de filles qu’il avait ramassées au dancing De Patrijs, et comme à la maison, je partageais le lit de notre Poutrel et qu’il ramenait souvent ses conquêtes, je connaissais surtout ce genre de filles par toutes sortes de détails gênants.

Le butin de notre Herman était totalement différent. Avec sa mélancolie naturelle et sa bouille tristounette, il réveillait chez les femmes l’instinct maternel. Des femmes qui s’occupaient de lui au début avec beaucoup de patience, croyant dur comme fer pouvoir le remettre dans le droit chemin, celui de la vertu. Courageuses. Mais d’une laideur impardonnable. Elles avaient des dentures de cheval qui survivaient aux coups de poing, des yeux exorbités, des mentons à la Habsbourg, et un caractère qui tenait autant de la chienne que de la pie. Elles avaient des voix aiguës et se croyaient toutes mille fois mieux que nous parce qu’elles avaient obtenu à l’occasion un diplôme en comptabilité et déjà vu de près un ordinateur. La tragédie de notre Herman était qu’il épousait et engrossait toutes ses conquêtes, ce qui lui coûtait un max en pensions alimentaires. Et que toutes ces chipies lui interdisaient ensuite par jugement du tribunal de voir ses enfants. Nous pouvions très bien comprendre que les femmes désapprouvent notre style de vie, mais alors elles pourraient avoir la politesse de ne pas nous épouser, en premier lieu.

Ce que je préférais, c’était ouvrir la porte aux femmes pour notre Zwaren. De belles femmes dont je tombais amoureux en secret. Elles avaient de la jugeote en plus, ce qui fait qu’elles le quittaient après un certain temps. À une exception près, elles avaient déjà des enfants d’un autre bonhomme et elles l’utilisaient comme tremplin vers un divorce ou une nouvelle vie. Elles étaient rousses, ou noires, elles avaient un rire où la philosophie brillait par son absence, et venaient de toute l’Europe. Tantôt elles avaient pour nom Vandenbroeck, tantôt Angelowsky, mais elles avaient toutes une certaine classe, si bien que j’espérais que ces dames tiendraient le coup jusqu’à ce que je sois suffisamment âgé pour les souffler à mon oncle et encaisser les baffes que cela me vaudrait certainement.

Peut-être vous ai-je donné envie de faire connaissance avec la famille Verhulst ? Pas sûr. Mais il y en a un au moins qui mérite le détour, c’est Dimitri, qui parvient à extraire de la fange malodorante de son enfance des perles d’humour teinté de nostalgie. Avec le regard attendri mais déterminé  de celui qui s’en est sorti, lui seul a la légitimité de peindre avec objectivité cette famille de branques aux dents pourries imbibés d’alcool à un lectorat aussi fasciné que dégoûté.
Personnellement, j’ai apprécié le côté décalé et marginal, le cynisme, et surtout l’humour cinglant qui baignent ces pages dédiées à une grand-mère « qui voulut s’épargner la honte et mourut tandis que [Dimitri] terminai[t] les dernières pages de ce manuscrit » (on la comprend).
Du Bukowski belge, en somme, mais en plus drôle.

VERHULST, Dimitri. La merditude des choses. Paris, Denoël, 2011. 237 p.

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