L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La merditude des choses, une fois 5 septembre 2011

Filed under: Roman — Dominique @ 8:00
Tags: , ,

 Imaginez une petite ville de Belgique qu’on devine moche et pleine de tarés congénitaux. Demmetrie, 13 ans, l’auteur et narrateur, y vit chez sa grand-mère, qui a mis une flopée d’enfants au monde, avec une majorité de ratés. En compagnie de son père Pie (sa mère, cette connasse, s’est tirée) et de ses oncles, notre Zwaren, notre Herman et notre Poutrel, ils travaillent à boire la maigre pension de la grand-mère. Pauvre grand-mère qui, alors qu’elle n’a pas ses dents, doit recevoir des agents en pleine nuit, venus lui annoncer que l’un ou l’autre de ses vauriens de fils est dans le coma, et lutte pour que les huissiers prennent tout ce qu’ils veulent, il ne reste presque plus rien de toute façon, mais pas la télé.

Une atmosphère alcoolisée et puante baigne ce récit, ou plutôt ces tranches de vie parmi les plus marquantes de la jeunesse de Demmetrie. Car l’alcool est érigé au rang d’indice suprême de virilité, voire d’humanité, puisque la plupart des rares femmes qui figurent dans ces récits ne crachent pas non plus dans leur verre. Pas Sylvie, bien sûr, la jolie cousine de Bruxelles en visite qui, elle boit des boissons sugarfree ! On n’a jamais vu ça à Reetveerdegem… Mais qu’on se rassure, l’ambiance du lieu va la rattraper.

Entre la vieille Palmyre puante (« Etions-nous déjà nés la dernière fois qu’elle avait changé de linge ? »), qu’on soupçonne d’avoir noyé ses bébés dans l’étang, le Franky que ses parents empêche de fréquenter les infréquentables Verhulst, la mère qui reproche à son fils son incontinence urinaire et les participants du « Tour de France » (une sorte de marathon de l’alcool où 5 km équivalent à un verre d’alcool, avec du whisy et de la vodka pour les étapes de montagne), voici une galerie de portraits hauts en couleur décrits magistralement.

Un extrait pour vous faire goûter l’art de la narration de Dimitri Verhulst :

Nous avions l’habitude de voir des femmes sur notre seuil et, la plupart du temps, fallait même pas demander pour lequel de nos hommes elles venaient. Nous connaissions les types les uns des autres. Notre Poutrel exerçait une attraction particulière sur des souillons avec pour seule explication possible qu’elles jouissaient secrètement de se faire tabasser par un mec. C’étaient principalement des petites salopes en talons aiguuilles, imbibées d’une lotion hydratante à l’odeur de shampoing pour chien. […] Elles savaient cuire des spaghettis et avaient la réputation de connaître l’alphabet. Il s’agissait souvent de filles qu’il avait ramassées au dancing De Patrijs, et comme à la maison, je partageais le lit de notre Poutrel et qu’il ramenait souvent ses conquêtes, je connaissais surtout ce genre de filles par toutes sortes de détails gênants.

Le butin de notre Herman était totalement différent. Avec sa mélancolie naturelle et sa bouille tristounette, il réveillait chez les femmes l’instinct maternel. Des femmes qui s’occupaient de lui au début avec beaucoup de patience, croyant dur comme fer pouvoir le remettre dans le droit chemin, celui de la vertu. Courageuses. Mais d’une laideur impardonnable. Elles avaient des dentures de cheval qui survivaient aux coups de poing, des yeux exorbités, des mentons à la Habsbourg, et un caractère qui tenait autant de la chienne que de la pie. Elles avaient des voix aiguës et se croyaient toutes mille fois mieux que nous parce qu’elles avaient obtenu à l’occasion un diplôme en comptabilité et déjà vu de près un ordinateur. La tragédie de notre Herman était qu’il épousait et engrossait toutes ses conquêtes, ce qui lui coûtait un max en pensions alimentaires. Et que toutes ces chipies lui interdisaient ensuite par jugement du tribunal de voir ses enfants. Nous pouvions très bien comprendre que les femmes désapprouvent notre style de vie, mais alors elles pourraient avoir la politesse de ne pas nous épouser, en premier lieu.

Ce que je préférais, c’était ouvrir la porte aux femmes pour notre Zwaren. De belles femmes dont je tombais amoureux en secret. Elles avaient de la jugeote en plus, ce qui fait qu’elles le quittaient après un certain temps. À une exception près, elles avaient déjà des enfants d’un autre bonhomme et elles l’utilisaient comme tremplin vers un divorce ou une nouvelle vie. Elles étaient rousses, ou noires, elles avaient un rire où la philosophie brillait par son absence, et venaient de toute l’Europe. Tantôt elles avaient pour nom Vandenbroeck, tantôt Angelowsky, mais elles avaient toutes une certaine classe, si bien que j’espérais que ces dames tiendraient le coup jusqu’à ce que je sois suffisamment âgé pour les souffler à mon oncle et encaisser les baffes que cela me vaudrait certainement.

Peut-être vous ai-je donné envie de faire connaissance avec la famille Verhulst ? Pas sûr. Mais il y en a un au moins qui mérite le détour, c’est Dimitri, qui parvient à extraire de la fange malodorante de son enfance des perles d’humour teinté de nostalgie. Avec le regard attendri mais déterminé  de celui qui s’en est sorti, lui seul a la légitimité de peindre avec objectivité cette famille de branques aux dents pourries imbibés d’alcool à un lectorat aussi fasciné que dégoûté.
Personnellement, j’ai apprécié le côté décalé et marginal, le cynisme, et surtout l’humour cinglant qui baignent ces pages dédiées à une grand-mère « qui voulut s’épargner la honte et mourut tandis que [Dimitri] terminai[t] les dernières pages de ce manuscrit » (on la comprend).
Du Bukowski belge, en somme, mais en plus drôle.

VERHULST, Dimitri. La merditude des choses. Paris, Denoël, 2011. 237 p.

Disponibilité

Publicités
 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s