L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le naufrageur 30 septembre 2011

La Fureur de lire est une manifestation où le livre est mis en valeur sans que l’aspect commercial ne prenne le dessus comme souvent dans les salons du livre. Tous les deux ans, en automne, la Ville de Genève propose une semaine de rencontres d’écrivains autour d’un thème de société ou un genre littéraire. Cette année c’est le polar et le roman noir qui sont à l’honneur. Dans cette noirceur ambiante, je me propose de donner un coup de projecteur sur un roman important, Le naufrageur ; son auteur, Francesco de Filippo viendra converser avec qui le souhaite à la bibliothèque des Eaux-Vives le 7 octobre à midi et demie, le temps d’un partage de casse-croûte.

Vous aurez bien entendu deviné à la consonance de son nom, que l’auteur est italien. Bien joué, vous avez le droit de poursuivre la lecture de ce billet ! La première partie s’intitule « Le génie d’Albanie », complété d’un sous-titre « Journal de Pjota Barnovic ». Ce Pjota raconte donc sa jeunesse dans l’Albanie misérable des années 80. La violence règne dans sa grande famille. Le père bat sa femme ou l’enferme dans sa chambre, selon son humeur. Un des frères de Pjota qui préfère les garçons est passé à tabac par son père et un autre frère. Le sang coule, tout le monde se retrouve à l’hôpital.
Pour échapper aux coups et aux insultes, Pjota se crée des moments de respiration en partant en mer. Un marin, jour après jour, lui a appris la boussole, les fonds marins, les vents, les étoiles, les vagues. Pjota dit qu’il peut aller en Italie les yeux fermés, la mer n’a plus de secret pour lui. Par ailleurs, il lit énormément. Personne ne sait d’où vient cette passion, d’où proviennent les livres, et surtout où il les cache. Son père ne doit pas savoir, il déteste cette manie de lire.

Un jour Razy, le chef d’une mafia locale, vient à la maison à la demande du père. Il faudrait qu’il prenne dans sa bande son fils Vlatko (un peu demeuré suite aux coups de son frère plus viril qu’il ne l’avait imaginé). Il accepte mais à condition qu’on lui donne aussi le jeune Pjota. Tout le fascine chez ce garçon : sa culture, sa façon de s’exprimer, sa maîtrise de la langue italienne. Très vite l’adolescent devient LE spécialiste du naufrage de pneumatiques. A la frontière italienne, il coule des canots remplis de drogue qui se posent sur des hauts-fonds connus de lui seuls, invisibles mais facilement récupérables. A côté de ses exploits marins, il est le jouet sexuel de Razy. Il aime bien être le préféré, il se proclame « le génie d’Albanie ». Jusqu’au jour où il décide de partir en Italie pour devenir « le roi d’Italie » ; ainsi s’intitule la deuxième partie du journal de Pjota.

Cure de désintoxication, interrogatoires par la police italienne, fuite d’un centre de permanence temporaire, trafic de préservatifs usagés, échoué en  Sicile, il part à Rome mais  partout la vie est difficile.  La royauté n’est pas pour demain ! Un soir où il se prostitue pour gagner quelques sous, un ingénieur se sentant coupable de n’avoir pas deviné qu’il était mineur, lui donne l’adresse d’un journal à Milan. Ce coup de pouce, Pjota va l’exploiter pour tenter de  s’en sortir. On lui donne un appartement, on l’appelle Monsieur et en échange il fait bien son boulot de garçon de courses. Au fil du récit l’écriture se structure, s’élabore avec lui. Il continue à lire, va au théâtre, vit comme tout le monde… Qu’il croit…
Après avoir fait ses preuve pendant une année, il s’autorise à demander à progresser dans le journal. Il voudrait écrire un article sur l’Italie, l’accueil des immigrés comme lui, le difficile parcours pour être accepté dans la société italienne. Il est certain qu’on va lui dire « bravo Pjota je savais que tôt ou tard tu me l’aurais demandé. » Contre toute attente, on lui rit au nez, on le remet à sa place d’étranger. S’intégrer, oui… mais pas trop.

A ce moment du livre, c’est le début de la chute, l’écriture de son récit  se dégrade avec lui. Il redevient celui qu’on attend : l’Albanais violent qui détruit tout, ne respecte plus rien ni personne.

Mais il avait raison, parce que j’avais compris avoir atteint le plus haut de l’italiénité, au-delà duquel je ne pouvais pas aller. Et du moment que je voulais devenir le Roi d’Italie et que je ne pouvais pas le faire, alors je renonçais, je renonçais à la partie italienne et redevenais complètement albanais. Mieux valait être complètement albanais qu’à moitié italien.

La chute est ponctuée de quelques magnifiques rencontres avec des prostituées en perdition comme lui ou un cafetier qui le prend en affection et l’écoute. Jusqu’à ce que…

Voici donc un roman émouvant, sans pathos, qui donne à réfléchir et à crier à l’injustice. Des Pjota il y en a évidemment beaucoup et  Francesco de Filippo a bien raison de leur donner la parole.

DE FILIPPO, Francesco. Le naufrageur. Paris, Métaillé, 2007. 211 p.
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