L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Brèves de comptoir 19 novembre 2012

Filed under: Divers,Documentaire — Christian L. @ 10:38
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Jean-Marie Gourio a un métier sympa. Depuis une vingtaine d’années, il va boire des coups dans les bistrots, laisse subrepticement traîner ses oreilles à gauche et à droite et consigne toutes les phrases et les citations absurdes, cocasses, désopilantes que les piliers de comptoir lancent d’un ton péremptoire dans leurs discussions de haut vol.

Ca s’appelle les Brèves de comptoir.

Les Brèves de comptoir, c’est la parole des ouvriers, des chômeurs, des paumés, des petites gens, un peu embrumée par l’alcool. Publiées régulièrement en recueils depuis plusieurs années, elles composent un florilège ahurissant de bêtise humaine, de raisonnements hasardeux, de raccourcis simplistes et de théories improbables dont on se régale avec délice.

L’actualité, les grands sujets de société, les tracas du quotidien et les questions existentielles sont traités sans concessions et souvent déformés par le filtre de la bouteille. Politique, sexe, racisme, argent, tout y passe et le reste aussi. Souvent du très lourd qui rase la moquette. Il s’en dégage malgré tout une vraie humanité teintée de poésie, d’humour, de sensibilité, et parfois d’une certaine forme de philosophie.

Grâce à Jean-Marie Gourio, le bistrot n’est dorénavant plus ce lieu de perdition infréquentable mais un temple de la pensée moderne. Lisez seulement :

« A la naissance le nain est normal, c’est en grandissant qu’il rapetisse. »

« Les peintures de Lascaux on trouve ça génial, mais si ça se trouve à l’époque personne en voulait chez lui. »

« Un musée d’Art moderne, c’est complètement idiot. Un musée, c’est fait pour les vieux trucs. »

« C’est en forgeant  qu’on devient chômeur, des forges t’en as plus… »

« Comment t’expliques la faim dans le monde, il est même pas midi ? »

Et une p’tite dernière pour la route…

« Le naturisme, sur le dépliant c’est des jeunes filles à poil mais sur la plage quand tu y es, c’est que des retraités de la SNCF. »

GOURIO, Jean-Marie. Brèves de comptoir. Paris, Laffont.

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Retours en Afrique 16 février 2012

Filed under: Divers — Françoise A. @ 12:04
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Une des dernières parutions des éditions Zoé dans la collection « Ecrits d’ailleurs », témoigne d’un pays dont on parle peu, le Liberia. Pourtant sa présidente, Ellen Johnson Sirleaf, prix Nobel de la paix en 2011, est une des rares femmes à diriger un pays sur le continent africain. L’idée que j’avais de ce pays venait de la lecture du roman d’Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé. Je gardais en mémoire l’extraordinaire Birahima, qui malgré sa condition d’enfant-soldat, parvient à garder son humanité grâce à la parole, à l’écriture, et aux dictionnaires! Mais, du coup, j’imaginais que tous les habitants de la Sierra Leone et du Liberia vivaient dans une extrême pauvreté.

Telle n’est pas du tout la condition d’Helene Cooper enfant! De par sa famille, elle appartient à la classe dirigeante des « congos »,  descendants des fondateurs afro-américains du pays. Le Liberia est né en 1847 d’une utopie, celle du retour aux origines de leurs ancêtres pour les esclaves du continent américain. Cette terre d’Afrique de l’ouest se veut libre, mais elle n’est pas vierge. Les « Congos » sont les maîtres du pays et ignorent les « indigènes ». Helene est une enfant protégée. Autour d’elle tout est calme, luxe (pour la volupté, on ne sait pas). Elle habite une demeure de plus de vingt pièces, fréquente une école privée hors de prix, part en vacances chaque année en Espagne, et vit entourée d’innombrables domestiques. Pourtant, la petite Helene a peur du noir; ses parents lui offrent une petite sœur «bassa», Eunice, pour lui tenir compagnie. En 1980, la situation au Liberia bascule avec l’assassinat du président Tolbert, prélude à de longues années de guerre civile. Les hommes forts se succèdent à la tête du pays: Samuel Doe, Prince Johnson, Charles Taylor, tous doués de beaucoup d’imagination et de cruauté pour fomenter coups d’état et assassinats.

A la suite du viol de la mère d’Helene par des soldats ou des rebelles, toute la famille s’embarque pour les Etats-Unis : les parents, Helen, sa «vraie» sœur, mais pas Eunice. Avec acharnement, Helen se construit une vie de pure Américaine. Elle devient journaliste et couvre de nombreux reportages de par le monde, y compris dans des pays dangereux comme l’Irak. Vingt-trois ans plus tard, après avoir voulu oublier ses années d’enfance, elle se décide à retourner au Liberia pour retrouver sa sœur adoptive. Pas de pathos dans ce témoignage, mais beaucoup de lucidité, de sincérité et d’humour: la vie continue, même sans la famille Cooper…

COOPER, Helene. La maison de Sugar Beach. Genève, Zoé, 2011 (Ecrits d’ailleurs). 364 p.

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Le témoignage d’Helen m’a fait penser à celui d’Hannah Pool, publié dans la même collection. L’auteure est aussi journaliste. Son récit raconte ses retrouvailles avec un autre pays du continent africain, l’Erythrée. Hannah ne revient pas sur les lieux de son enfance, puisqu’elle a grandi en Angleterre. Elle n’ignore pas qu’elle a été adoptée, mais se croyait orpheline. A dix-neuf ans, elle apprend qu’elle a un père biologique, des frères et des sœurs. Elle parle aussi de sa difficile décision avant d’entreprendre son voyage, de son désarroi à l’arrivée dans ce pays dont elle ignore tout, puis de son acceptation d’avoir deux pères.

POOL, Hannah. La fille aux deux pères. Genève, Zoé, 2007 (Ecrits d’ailleurs). 293 p.

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Famille modèle 6 décembre 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 11:36
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La famille Ziller a quitté son confortable Wisconsin où elle vivait pourtant bien, avec une certaine aisance, une vie sociale satisfaisante et un joli lac où se baigner l’été, sur l’initiative du père, Warren, alléché par le désert mojave, en Californie, où un associé lui promet des affaires juteuses à concrétiser. Après l’achat d’un terrain et la construction d’une résidence de plusieurs maisons, il s’avère que les acheteurs ne se pressent pas au portillon, loin s’en faut. D’autant plus qu’en face du lotissement, les grues s’activent autour de la décharge de déchets toxiques nouvellement installée. Et la conscience de Warren le taraude trop pour qu’il fasse croire aux potentiels intéressés qu’un centre commercial est en train de se construire ici, au milieu  de rien…

Warren n’a pas avoué à sa famille la catastrophe imminente et s’enfonce dans le mensonge : la Chrysler LeBaron (qui a été saisie) aurait été volée sur l’allée de leur maison. Sa femme Camille ne se doute de rien. Et les trois enfants encore moins. Dustin, beau et charismatique, continue de répéter avec son groupe, les Deadbeats, dans le garage. Lyle est malheureuse de vivre en Californie où le bronzage est roi, ce qui se marie mal avec sa peau de rousse… Elle vient de rencontrer Hector, un immigré mexicain, avec qui elle commence une relation « par défaut » : pour rien au monde elle n’aimerait être vue avec lui. Quant à Jonas, le petit dernier, il est toujours aussi bizarre, mal compris par sa famille, et le fait qu’il s’habille intégralement en orange ne fait qu’accentuer son image de marginal.

Lors du traditionnel week-end annuel de camping en famille, Warren décide de tout avouer : il est ruiné. Et ce n’est certainement pas Camille, avec son job de réalisatrice de films documentaires, qui pourra leur assurer le train de vie qu’ils avaient adopté. Tout le monde accuse le coup. Mais au retour, Dustin va être victime d’un effroyable accident dont tout le monde pense que Jonas est responsable. Déjà dans la marge, le pauvre garçon va sentir peser sur lui une culpabilité dont il n’avait pas besoin.

Et, ironie du sort, on retrouve les Ziller seuls habitants de la résidence pestiférée…

J’ai beaucoup aimé ce roman dans lequel Puchner (déjà auteur d’un recueil de nouvelles, La musique des autres) raconte avec brio le rêve américain et la chute d’un homme et, conséquemment de sa famille. Assez léger au départ, malgré un cynisme certain, le récit prend une tournure plus désespérée. On est loin du happy end à l’américaine et, ma foi, ce n’est pas pour nous déplaire !

PUCHNER, Eric. Famille modèle. Paris, Albin Michel, 2011 (Terres d’Amérique). 522 p.

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Nous étions les Mulvaney 6 octobre 2011

Filed under: Divers — Dominique @ 8:00

Que celui qui n’a jamais entendu parler de Joyce Carol Oates lève la main ! Cette dame américaine de 73 ans a écrit plus de 70 livres ! Ces dernières années j’ai l’impression qu’un nouveau roman sorti de sa plume était édité chaque six mois. Un peu comme James Patterson, Danielle Steel ou Mary Higgins Clark. Sauf que Madame Oates, deux fois finaliste sur la liste du Prix Nobel de littérature, est exigeante en matière de littérature, et ne lésine pas sur la longueur de ses romans (on en connaît dont les écrits ont les interlignes et les marges qui s’élargissent, sans parler de la taille du caractère qui gonfle afin d’atteindre péniblement les 100 et quelques pages, justification minimale du prix de 17, 50 euros. Mais c’est un autre débat).

Elle a la réputation d’une auteure pas forcément facile et, justement, la longueur de certains de ses romans peut effrayer. J’ai d’ailleurs il y a quelques années, lu quelques livres de sa production, parmi les plus courts, évitant soigneusement son Blonde (un millier de pages, quand même), probablement son oeuvre la plus célèbre, qui romance la vie de Marilyn Monroe.

Nous étions les Mulvaney traite des sujets favoris de J.C. Oates : comment un grain de sable vient enrayer une mécanique bien huilée et mène à la catastrophe. Le titre est d’ailleurs tout à fait évocateur, « nous étions » suggérant que ce qui était n’est plus.

Donc, les Mulvaney. Le père, Michael, parti de rien, a monté avec succès une entreprise de toiture, mais malgré son succès, relent d’une enfance difficile sans doute, il est sans cesse en quête de reconnaissance sociale. Son épouse Corinne est une femme originale et d’un optimisme indéfectible qui tient sa petite famille unie en sifflant et riant sans cesse. Le fils aîné, Michael Jr. est un champion de football, Patrick un élève brillant passionné par la science, Marianne une des filles les plus populaires de son lycée. C’est le petit dernier, Judd, qui est le narrateur de l’histoire de sa famille. Une famille heureuse, unie, pleine d’amour. Jusqu’au soir de la Saint-Valentin 1976…

Ce soir-là, un événement va survenir, bouleversant le destin de toute la famille. Ce n’est pas tant l’événement, certes traumatisant en soi, qui est à l’origine du déclin des Mulvaney, que la réaction de ses membres face à lui. Notamment celle du père, avide de vengeance, qui va finir par se ridiculiser, voir ses amis se détourner de lui et s’enfoncer lentement mais inexorablement dans l’alcoolisme.

Je préfère ne pas vous en dévoiler davantage, même si le secret ne sera pas gardé bien longtemps après l’ouverture du livre.

En tout cas, j’ai admiré la maestria avec laquelle J.C. Oates orchestre son histoire, la psychologie des personnages, le déclin – dès le moment où un parti a été pris au détriment d’un autre – inéluctable de cette famille, pourtant dûment estampillée « famille Ricoré » (si l’on se souvient de cette publicité). Comment chacun, à sa manière va y laisser des plumes, tout d’abord par l’éclatement du noyau familial, de cette union aimante et sublime. Même si l’optimisme faussement enjoué de Corinne, oiseau qui siffle dans la tempête en tâchant de rassembler ses petits, finit par ne plus tromper personne.

Bref, ce livre est une grande claque à se prendre en pleine face. Merci Madame Oates. On tend l’autre joue.

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OATES, Joyce Carol. Nous étions les Mulvaney. Paris, Stock, 1998 (Nouveau cabinet cosmopolite). 605 p.

 

Penumbra 7 septembre 2011

Ayant la souplesse d’esprit d’un jeune saule dans la bourrasque, j’eus à l’époque fait le deuil de présenter dans Lhibouquineur autre chose (qui ne tombât pas dans les catégories de nos différents blogs) que du livre. Depuis, on m’a permis de présenter du livre audio, donc, me dis-je, peut-être est-ce la brèche opportune pour introduire ici un autre exemple de notre collection de fiction, même interactive.

Et quel exemple est Penumbra : ouverture ! Je le connaissais de réputation, du fait du bruit généré par sa suite spirituelle Amnesia : la descente sombre, mais c’est seulement sur la tranquille suggestion d’un collègue que je m’y suis attelé. Depuis, je suis régulièrement les interventions publiques de ses créateurs qui dans leur domaine sont aussi peu avares de bons produits que de bonnes idées.

Le pitch est le suivant :

L’introduction subtile comme un maillet dans la face nous fait faire connaissance avec Philip, physicien de son état, dont la mère vient de décéder. S’ensuit immédiatement une bonne louche de la sauce du classique de l’horreur lovecraftienne: notre héros reçoit un paquet de son père, censé être porté disparu depuis belle lurette, qui contient:

-des documents en une langue mystérieuse

-une carte du Groenland

-d’impérieuses  supplications à détruire le tout.

N’écoutant que le bon sens propre à ce genre d’œuvre, Philip tente de faire traduire les documents par ses éminents collègues linguistes et, devant leur incapacité, conclut que la seule chose sensée à faire est de tout quitter pour un petit voyage de plaisance, direction: le grand Nord.

Heureusement, cette introduction un brin directive n’est que très brève, et se termine (avec une ironie que l’on pourrait croire voulue), par un Philip au bord de l’hypothermie, perdu au milieu d’une tempête de neige, sauvé uniquement dans sa chute par la seule entrée viable d’une mine abandonnée, celle justement qu’il cherchait.

Est-il utile de mentionner que l’entrée de la mine s’écroule après son passage ?

Donc.

Philip. Dans une mine abandonnée. Au fin fond du Groenland le plus nordique. Avec pour tout équipement une lampe de poche fatiguée et une parka dernier cri. Contre les vœux de son père disparu dans de mystérieuses circonstances.

Je crois que l’aventure peut commencer.

Autant vous dire tout de suite qu’elle ne va pas très loin. La substantifique mœlle de cette œuvre est tout entière faite de l’exploration de cette mine, qui petit à petit révèle ses secrets, de plus en plus proches de Philip, qui par ailleurs a le bon goût de céder à une panique et une paranoïa grandissantes,  gagnant ainsi en crédibilité et en sympathie.

Il faut également relever que la mine elle-même est un décor fort bien réalisé, qui évite les écueils d’une sur-figuration trop explicite, et s’appuie très fort sur notre imagination, avec une brochette de passages plus suggestifs les uns que les autres (je ne me permettrais pas de gâcher quoi que ce soit, je vais donc mentionner que le passage avec les araignées et la langue est le plus sobre et efficace qu’il m’ait été donné de subir).

Bien, abordons les sujets qui feront le plus grincer des dents les bibliophiles purs et durs. Cela devait évidemment arriver car ne l’oublions pas, il s’agit ici de multimédia. Mais là encore, on ne peut que constater une retenue exemplaire. La seule bande son est celle de la respiration du héros, avec quelques très vagues sons ici ou là.

Puisqu’il s’agit d’une œuvre interactive, il nous faut également aborder le sujet du contrôle du personnage. Celui-ci se fait exclusivement par quatre touches de clavier (plus une touche pour consulter l’inventaire, une touche pour consulter les notes de plus en plus folles accumulées, et une touche pour s’accroupir, frissonnant de terreur, derrière quelque gros caillou en attendant que le monstre qui pourrait bien n’être qu’un mirage de notre imagination vacillante ait bien voulu aller se faire geler ailleurs). La vue est dirigée par la souris, qui sert aussi d’outil d’interaction très basique (être à proximité d’un objet permet de le soulever et s’il n’est pas trop lourd de le lancer à distance de physicien, approximativement 20 centimètres). Mais toute ces technicités ne sont vraiment qu’anecdotiques, Penumbra: overture étant très claire sur ce qu’elle attend de son utilisateur: une exploration tout en minutie retenue et en fuite éperdue.

Ce qui me semble diablement adéquat comme conclusion sur cette fiction interactive: une histoire solide nécessitant un saupoudrage de deuxième degré pour la digérer adéquatement, qui fait largement place à une ambiance très réussie qui n’est jamais entravée par la nécessité d’une quelconque dextérité.

J’ai eu peur, et ça fait longtemps.

Penumbra. S. l. , Lexicon, 2007. 1 vol. no paginé.

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Long week-end 22 août 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 9:23
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Henry, 16 ans, forme avec sa mère une paire sacrément originale. Ca fait un moment qu’ils vivent seuls tous les deux et, si Henry peut s’échapper à l’occasion forcée de la visite hebdomadaire à son père et à sa famille recomposée, Adele, elle, sort le moins possible de chez elle. Ils ont en commun une grande solitude, une absence pathologique d’amis et beaucoup de conversations à bâtons rompus car Adele parle à son fils adolescent, pour la plus grande gêne de celui-ci, des choses de la vie et du reste sans filtre. Mais alors qu’Henry est tourmenté par ses hormones, Adele, qui n’a plu eu de petit ami depuis des lustres, semble avoir mis une croix définitive sur les hommes.

Et puis un jour d’été caniculaire, il faut bien sortir pour faire les achats de la rentrée, acheter de la nourriture (surgelés et boîtes de conserve principalement), si possible pour plusieurs mois, ou une année entière, c’est encore mieux. Et donc se rendre au centre commercial le plus proche. C’est là qu’Henry sera abordé par Frank, un repris de justice évadé, qui convainc Adele de le recueillir chez eux. Il a beaucoup de chance, ou alors il a senti qu’Adele est ce type de femme à s’embarquer dans ce que n’importe qui d’autre appellerait des embrouilles… Il se sent vite comme à la maison, se met à cuisiner, entraîne le sous-doué Henry au base-ball et se met à aimer Adele. Bruyamment. Ce qui fait qu’Henry, qui avait enfin trouvé un ami, se demande si sa vie d’avant n’était pas mieux que ça, finalement. Surtout lorsqu’on évoque devant lui une possible fuite au Canada… entre adultes. Enfin, c’est ce qu’il en comprend. Il essaie d’imaginer ce que serait sa vie chez son père avec sa nouvelle femme, le fils de celle-ci, et le bébé. Ca ne lui plaît pas trop.

Et puis, il rencontre une fille, embourbée dans ses problèmes d’anorexie, à qui il lâche le morceau. Elle lui conseille de dénoncer Frank pour toucher la récompense. Alors que les préparatifs pour le Canada se concrétisent – il fera partie du voyage, finalement – Henry hésite toujours sur la décision à prendre. Une décision qui peut modifier le cours de plusieurs destins.

Ce huis clos n’est suffocant que par la chaleur poisseuse qui semble sourdre d’un soleil de plomb omniprésent. Autrement, il y règne, malgré les circonstances, une insouciance de colonie de vacances. Les personnages sont très attachants, meurtris par la vie chacun à sa manière. Un bon moment d’évasion, ceci dit sans jeu de mots…

MAYNARD, Joyce. Long week-end. Paris, 10-18, 2011 (10/18 ; 4411. Domaine étranger). 251 p.

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Laisse-moi entrer 13 août 2011

Filed under: Divers,Polar,Roman — davide @ 8:00
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Sans être une diva assoiffée de gloire et de reconnaissance, je suis tout de même sensible à l’avis d’autres rédacteurs de blogues, et lorsque la Sentinelle Livresque a fait un billet sur ce livre, j’ai quand même trouvé l’appel de la lecture difficile à résister.

D’une part parce que l’adaptation cinématographique de ce livre m’est absolument bouleversante (mais ça c’est un problème pour eux) d’autre part parce que je n’avais encore jamais lu d’auteur scandinave à part Tove Jansson (ceux qui connaissent son œuvre savent de quoi je parle si j’avance qu’on ne peut la considérer simplement comme « auteur scandinave »).

Ah oui c’est aussi mon premier effort de lecture bit-lit (si j’exclus le billet sur Fascination), ou presque car je doute que les jeunes (et moins jeunes) filles trouvent leur compte dans Laisse-moi entrer

Laissez-moi vous expliquez :

On y trouve du vampire, certes, et il est profondément intégré à l’époque contemporaine, mais Lindqvist n’a en aucun cas essayé d’en faire un succédané mielleux à la figure symbolique de nos plus noires tendances adolescentes.

Les vampires de Lindqvist font peur. Vraiment peur.

Les humains ne sont pas en reste, d’ailleurs. D’abord, ils ne sont pas beaux à voir. Les enfants sont de petits déviants en puissance, s’ils ne sont pas des ados attardés par l’acné et l’abus de colle. Les parents dysfonctionnels ne sont pas juste séparés à l’amiable (mais qui aiment toujours leurs enfants) ; ils sont des lâches, torves, alcooliques (nous y reviendrons), nécessiteux et aveuglés par leur propre mesquinerie (pas de partie de baseball supersonique en vue, donc).

Les héros sont des profs de sport proto-franquistes poètes du patin à glace

M. Ávila, Fernando Cristóbal de Reyes y Ávila, aimait faire du patin à glace. Ça oui

des pochards sociopathes épargnés du vagabondage par le seul système social scandinave :

-Mais tu as bien un peu d’argent.

-Nous somme en Suède, ici. Sors une chaise et place-la au milieu du chemin. Assieds-toi sur la chaise et attends. Si tu sais attendre suffisamment longtemps, quelqu’un viendra et te donnera de l’argent. On prendra soin de toi d’une manière ou d’une autre.

ou encore des caissières suicidaires (elles aussi alcooliques).

Ce n’est pas tellement que Laisse-moi entrer est noir (il l’est, et pas mal), ce qui le distingue des autres romans à bête à crocs c’est qu’il est très, très gris.

Le ciel est bas et gris. Le temps glacial. Les chats victimes de consanguinité. Je n’en dis pas plus car ça serait tout gâcher.

Peut-être souffre- t- il un tout petit peu de sa traduction, mais sans savoir lire le suédois, je ne me prononcerais pas, sauf pour relever une certaine platitude de la langue, ce qui est particulièrement pénible lors des scènes les plus sanguinolentes.

Mais trivialités que voilà! Ce livre est excellent, et ne peut être qu’amélioré par le visionnage subséquent de l’adaptation de Tomas Alfredson (Låt den rätte komma in, ou Morse en français, mais par pitié évitez le remake américain).

LINDQVIST, John Ajvide. Laisse-moi entrer. Paris, SW-Télémaque, 2010. 547 p.

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Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde 29 juillet 2011

Le grand philosophe Yahtzee prône régulièrement le pessimisme en prévention aux cruelles déceptions qui jalonnent nos vies (dans son cas face à de nouveaux jeux vidéo), et j’aurais peut-être dû le suivre sur ce coup-là…

Mais n’allons pas trop vite. Steven Hall est un auteur avec un site web des plus sobre. Il est aussi le genre d’auteur à laisser son éditeur écrire sur le dos de l’édition poche de son ouvrage phare : « Un livre qui supplie d’être une superproduction » (traduction littérale de l’édition anglaise). Ce n’est pas grave, c’est juste une manière de dire : « Pourquoi vous casser la tête à lire mon livre, vous pourriez bientôt le voir sur un écran ! EN 3D!»

A part ça, j’étais plutôt confiant. A première vue, Eric Sanderson, le héros amnésique, tente de retrouver sa place dans la réalité qui l’entoure, aidé par des indices qu’il s’est lui-même laissés avant de perdre la boule. Ceci est une bonne chose, car il est également poursuivi par un requin conceptuel, une des méchantes bestioles les plus efficaces que j’ai eu le plaisir de lire. S’ensuit une course contre la montre à rebrousse poil, notre héros pourchassant surtout celui qu’il a été, en découvrant petit à petit qu’il était déjà à l’époque passablement traumatisé.

Il faut relever que les menaces conceptuelles, les triturages identitaires et les jeux typographiques (car il y en a) ne sont pas pour me déplaire. Mais plutôt que de reprocher à Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde d’essayer de copier odieusement La maison des feuilles dans sa forme, sans aller au-delà de la simple illustration typographique, je me sentais assez indulgent d’autant plus que l’histoire (tout à la première personne) est vraiment prenante jusqu’à ce que…

Ça a dû se passer à la fin du chapitre 21; le héros rencontre un certain personnage secondaire, et leur interaction met en exergue une petite chose que j’avais inconsciemment ignorée: en fait le personnage principal est un crétin. En cela rien de mal, mais c’est un crétin accablé par la vie, qui n’a de cesse de se lamenter et de faire avancer l’intrigue par sa balourdise. Si cela ne vous fait pas tiquer (et je pense que c’est probablement là le but de Hall) c’est que vous n’avez pas lu Le guide du voyageur galactique. Si vous l’avez lu, vous remarquez du coup la troublante similitude entre le personnage de Arthur Dent du Guide et Sanderson. Ce qui implique que vous remarquerez également d’autres similitudes entre le Guide et Dormir dans l’oubli, ce qui est fâcheux, car du coup vous allez commencer à remarquer d’autres similitudes avec d’autres auteurs anglophones…

Inutile d’espérer que chaque livre soit une perle d’originalité, soyons réalistes, et admettons que toute création culturelle est nécessairement nourrie de ses prédécesseurs. Cependant, là, ehhhh… on a l’impression que Hall a repris le fond des meilleurs titres de la science-fiction anglo-saxonne avec un maquillage minimal sur la forme. Ceci est sans doute dû à la densité de l’action, qui ne laisse que peu de temps à un véritable développement des personnages, et du coup un poil d’originalité. On aurait pu imaginer ce livre sur deux volumes, mais qui suis-je pour me plaindre… C’est un premier roman, et on peut tenter de rester optimiste sans craindre le suicide.

Bonjour et merci et bonne lecture

HALL, Steven. Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde. Paris, Laffont, 2009. 437 p.

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L’oubli que nous serons 27 juillet 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
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Il y a presque deux ans, lors d’un voyage en Colombie, l’amie que je visitais, alors que nous nous promenions dans un quartier de Bogota plein de bouquinistes et de petites boutiques, m’offrit El olvido que seremos de Héctor Abad, un auteur du cru dont je n’avais jamais entendu parler. Elle m’en parla avec des sanglots dans la voix, me persuadant de l’indispensabilité de lire ce merveilleux livre. Je m’attelai péniblement à la tâche, mon espagnol ne me permettant pas de me dispenser d’un dictionnaire, puis laissai traîner ce livre. Une année exactement après cela, il a enfin été traduit en français, me permettant ainsi de reprendre ma lecture. Donc.

Héctor Abad est né dans les années 50 à Medellin, ville qui fut longtemps tristement célèbre en Colombie pour la violence qui y régnait. Il y vivait avec son père, Héctor également, sa mère et ses cinq soeurs. Héctor senior était médecin et professeur d’université. Il était d’une bonté inimaginable, humaniste, pédagogue, généreux et juste. Un père parfait, Héctor ne cesse de le répéter, avec lequel, en tant que seul fils de la fratrie, il connut une relation privilégiée. La famille vivait dans un grand bonheur. Et puis, Héctor a commencé à s’occuper un peu trop du bien-être du peuple, donnant des soins et son argent aux pauvres, qui étaient légion. Il se mit peu à peu à dos aussi bien le gouvernement que le clergé ou ses collègues de l’université : on n’aimait pas trop qu’il donne de l’espoir aux plus démunis, et par là, peut-être l’idée de se rebeller. Il passait pour un communiste, ce que sa conscience était sans doute, à vouloir tenter de prodiguer à tous les conditions nécessaires à un bien-être basique : combien d’enfants mouraient par faute d’eau potable ? ou de malnutrition ?

Je n’ai pas envie de vous gâcher la découverte de ce magnifique récit. Sachez que le bonheur de la famille Abad est compté. Et puis, que le père, cet homme extraordinaire, qu’on a tellement envie de connaître, a finalement été assassiné un jour d’août 1987. Pour que sa vie n’ait pas été inutile, pour qu’il reste une trace tangible de lui, pour qu’il n’illustre pas la phrase de Borges « Nous voici devenus l’oubli que nous serons », son fils a décidé de le faire revivre à travers ce récit qu’il mit tant de temps à écrire.

Voici un livre donc, qui nous fera découvrir non seulement une saga familiale, mais également une fresque historique de la Colombie, dans un récit intimiste d’une très grande sensibilité. Que vous dire de plus, si ce n’est que je suis sortie de cette lecture littéralement bouleversée. Et heureuse d’avoir pu rencontrer, ne serait-ce qu’un peu, cet homme hors du commun, Héctor Abad.

ABAD FACIOLINCE, Héctor. L’oubli que nous serons. Paris, Gallimard, 2010 (Du monde entier). 318 p.

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Aux couleurs de l’Angleterre 15 juillet 2011

Comme vous commencez à le savoir, je suis assez susceptible aux suggestions de lecture de mes collègues, surtout s’ils sont plus grands que moi. Le petit nouveau n’est pas seulement plus grand, mais aussi plus tatoué, plus barbu, et sa moto est plus grosse que mon Solex. C’est dire si je l’écoute avec attention.

Bref, il a attiré mon attention sur le dernier volume d’une sorte de trilogie qui tente tant bien que mal de suivre la vie quotidienne d’une bande de hooligans britanniques. Mon intérêt vient d’une part de l’aspect britannique du quotidien ainsi exploré, mais aussi de la teinte touristique dudit quotidien.

Car l’histoire racontée dans Aux couleurs de l’Angleterre colle à première vue aux stéréotypes liés au hooliganisme anglais: à l’occasion d’un match d’importance, trois joyeux lurons, Tommy le psychopathe, Harry le romantique et Bill le vétéran, voyageront (dans la réalité ou par la pensée) à Berlin via Amsterdam, avec de petites escales en Irak ou par la France du débarquement.

Si j’ai parlé de match, je dois vraiment m’interrompre pour mettre un dièse à ce billet :

Dans tout ce livre il n’est pas vraiment question de jeu footballistique, donc que les rétifs du sport de gentleman joué par des brutes ne soient pas effarouchés.

Donc Tommy et Harry quittent l’Angleterre, ce qui est déjà une aventure en soi, pour Amsterdam, le premier tenant fermement sous contrôle la violence effrayante qui parcourt ses propos intérieurs, l’autre faisant de même pour le désir d’affection et de calme dans la vie qu’il ne peut s’empêcher de ressentir en songeant à la mort violente et stupidissime de son meilleur pote.

Il faut remarquer qu’une alternance arbitraire de passages à la première personne et de passages à la troisième personne donne un rythme assez particulier à la narration, et les plongées dans la psyché des tondus du ballon n’en font que plus frémir.

Alternance de points de vue également pour Bill, resté au pays, qui devant (ou à cause de ?) la possibilité d’un voyage en Australie, ne peut s’empêcher de revenir sur les souvenirs de ses agissements au cours de la seconde guerre mondiale, agissements si profondément enfouis que leur résurgence, catalysée par des rencontres plus provoquées qu’inévitables, n’en sera que plus terrible.

Revenons à Tommy et Harry. Les deux joyeux lurons, ayant connu l’éros et le thanatos à Amsterdam (je n’en dirai pas plus), poursuivent leur périple vers Berlin et, approchant ainsi de leur Mecque temporaire voient leurs obsessions devenir plus prégnantes et plus viscérales.

Si l’on me trouve un peu mou sur ce billet, c’est parce que, m’étant lancé dans cette lecture avec la morgue qui m’habite usuellement à la lecture d’ouvrages concernant ma chère Grande-Bretagne, j’ai dû vite me faire une raison : non seulement ce livre est très bon dans sa forme (qui est fluide, enlevée et riche), mais aussi par son fond, qui non seulement donne à voir une population désespérée et désespérante, mais aussi les travers de notre mode de vie avec ses repères aussi solides que ma dernière tentative pâtissière et ses fictions fédératrices plutôt dirons-nous intéressées.

A ne pas manquer.

KING, John. Aux couleurs de l’Angleterre. Paris, Olivier, 2005. 377 p.

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