L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

L’envers du vent 23 juin 2011

Qui, mais qui donc va lire L’envers du vent de Milorad Pavić (écrivain serbe décédé en 2009) ?

Il faut, tout d’abord, aimer jouer. Car ce livre, tout comme les autres ouvrages de Pavić, font partie de la famille mutante et fascinante de la littérature ergodique. On reconnaît ses membres de la manières suivantes : faut-il, ou le lecteur peut-il, faire mieux que juste tourner la page, lire la ligne pour s’approprier le texte ? Si la réponse est oui : BAM !, littérature ergodique. Citons en exemple, hormis les livres de Pavić, La maison des feuilles de Danielowski, 253 de Geoff Ryman et La nuit je suis Buffy Summers de Delaume.

De plus, il faut aimer l’exercice physique, car la nature en tête-bêche du roman implique qu’à un moment ou un autre il va vous falloir le retourner pour en lire l’intégralité.

Mais pourquoi ? Car Pavić veut aussi vous faire faire un petit effort mental. Pas du genre sudoku du Pontron-minet Azur, mais un exercice plus sournois, plus profond, qui va faire suer votre cerveau sans même que vous vous en aperceviez…

Car en s’appuyant sur le mythe de Héro et Léandre, l’auteur s’évertue à faire vivre ce titre en poussant le lecteur à essayer de voir ce qui est éternellement caché, l’envers du vent étant sa face qui reste sèche lorsque tombe la pluie. Concrètement, les Hero et Léandre de Pavić sont, comme dans le mythe, séparés par un gouffre a priori infranchissable, voire même plusieurs gouffres : le premier étant la manière dont le livre est relié. Les autres seront plus difficiles à cerner, car dans ces deux histoires partageant la même couverture, à priori peu de points communs si ce n’est les nom de nos deux héros, et c’est LÀ qu’intervient l’ergodisme, car le lecteur va se trouver en position de devoir faire des choix et des interprétations. Le premier choix étant : par quel côté commencer ?

Et du coup c’est seulement dans l’imagination du lecteur que nos deux héros séparés se retrouvent…

Sinon, pour lire L’envers du vent, il faut aimer le surréalisme (ou du moins le supporter). Il faut être ouvert aux descriptions un peu non-sensuelles, aux impossibilités physiques et la poésie factuelle.

En enfin, il faut être prêt à ne pouvoir parler de cet ouvrage qu’avec d’autres lecteurs. Pour preuve, nous sommes à la 28ème ligne, et je n’ai toujours pas parlé de l’histoire. Alors c’est parti : côté Héro, c’est l’histoire d’une fille, chimiste, qui commence par donner des leçons de français à des enfants, dont un est absent, puis elle va avoir quelques histoires avec son frère, qui finira par la trahir pour un militaire.

Côté Léandre, c’est l’histoire d’un type qui n’aime pas assez son instrument de musique, et finit par devenir moine puis architecte de l’extrême.

C’est clair, non ?

PAVIĆ, Milorad. L’envers du vent ou le roman de Héro et Leandre. Paris, Belfond, 1992. 117, 111 p.

Disponibilité

 

Féroces 18 mai 2011

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
Tags:

 Comme tous les mercredis matins, me voilà devant ce que les professionnels du cru appellent « le chariot » : une sélection de nouveautés qu’après examen, chaque bibliothèque décide d’acheter ou pas.

Il ne paie pas de mine, ce Féroces. La couverture est blanche, titre calligraphié sobrement en noir, en caractère penché. L’auteur m’est inconnu, un certain Robert Goolrick, Américain, une soixantaine d’années aujourd’hui. Il est édité chez Anne Carrière qui s’est fait connaître en faisant de Paulo Coelho un prophète des temps modernes. Donc, bof.

Mais la quatrième de couverture me pousse à l’ouvrir.
« Mon père est mort parce qu’il buvait trop. Quelques années auparavant, ma mère était morte parce qu’elle buvait trop. Il fut un temps où moi-même je buvais trop. Les chiens ne font pas des chats ».
J’accuse le coup. J’ai l’envie immédiate de me plonger dans cette confession, d’en savoir plus. J’aurai patienté le temps qu’il faudra pour que ce livre soit disponible au prêt. Tout est relatif, mais ce fut long.

Dans les années 50, aux Etats-Unis, la vie avait l’air facile. Il n’y avait pas beaucoup d’argent, mais les gens étaient beaux, insouciants, avaient de la répartie et passaient leur temps à boire des cocktails en devisant brillamment. Du moins, c’est comme cela que ça se passait chez les Goolrick. Un père professeur d’université, une mère qui pourrait jouer la doublure de Dorothy Parker. Ils sont jeunes et beaux. Et le temps passe. Quelque chose ne tourne pas rond. Comme le tissu sur les canapés qui finit bien par s’élimer, les corps accusent le coup. L’alcoolisme mondain devient une pathologie. 

Le petit Robert, son frère et sa sœur sont tous les trois brillants, mais on sent pointer un sentiment particulier à l’égard du narrateur, quelque chose qui se rapproche de l’indifférence ou même de la haine. Pourquoi ? 

Pourquoi sa mère est-elle si dure avec lui ? Pourquoi lui interdit-elle d’écrire le moindre mot qui pourrait dévoiler un quelconque moment de la vie de leur famille ? 

Il faudra patienter jusqu’aux quatre cinquièmes du livre avant de subir le choc. Mais jusque-là, on aura goûté avec délectation l’écriture incroyablement sensible de l’auteur. Il décrit à perfection une Amérique qui laissait présager une vie de rêve et qui n’a pas tenu ses promesses. Et surtout il raconte une vie, la sienne, avec une sincérité si désarmante qu’on a l’impression d’écouter un homme rencontré un soir au bar et qui viderait son sac avant de repartir traîner son blues tout seul.

Percutant, douloureux, mais indispensable.

GOOLRICK, Robert. Féroces. Paris, Carrière, 2010. 254 p.

Disponibilité

 

Macbeth 5 janvier 2011

Filed under: Divers — davide @ 12:30
Tags: , , , , ,

Aujourd’hui nous allons faire subir une hausse de 400% du nombre de visites sur ce site et enfin réaliser une des fantasmes les plus immatériels de tout employé dans le secteur de la culture : faire du chiffre !
Le stratagème sera simple : je vais révéler, ici et maintenant, au public et à mes collègues, la recette, le secret de mon efficacité et de mon rythme de production soviétisant :
LA TRICHE.
Et oui. J’ai une multitude de petites combines qui pourraient bien faire de moi le bloggueur numéro un du fonctionnariat genevois. Mais une chose à la fois.
Prenons par exemple Macbeth.
S’il y a l’hibou-billet, il y a dû y avoir lecture, n’est-ce pas ? Car si j’avais regardé le film, c’est pour l’excellent site Blog Fiction que j’en aurais rédigé un article. Et bien, saviez-vous que la collection de la Cité comporte une collection non négligeable de livres sur CD, et que face au bloc monolithique et indigeste que représente pour moi (et, j’imagine, pour le commun des mortels) une lecture dans le texte de Shakespeare, il existe cette sympathique option d’écouter le livre être lu.
Ou en l’occurrence, la pièce.
La pièce, donc : Macbeth.
Le pitch : C’est l’histoire d’un roi qui découvre qu’il ferait mieux de laisser gérer sa PR par un pro plutôt que le faire lui-même. Où plutôt non, c’est l’histoire d’un gars (Macbeth) et de son pote (Banquo) qui apprennent à leurs dépends à faire attention à toutes les clauses, en particulier lors de prédictions, en particulier lorsqu’elles viennent de vieilles sorcières, évidemment vieilles et laides. Sinon comment pourrait-on être convaincus qu’elles sont LE MAL ?.
Bref, trahisons, remords, drame de la condition humaine, femme incitant au crime et prédestination, et à la fin tout le monde meurt, ou presque.
En fait, une histoire bien solide.
C’est bien là le reproche que je peux formuler à l’encontre du barde : les schémas narratifs sont usés jusqu’au trognon, la langue n’a plus rien à voir avec une quelconque forme de communication, et fait concurrence à la poésie la plus contemporaine en matière de surconceptualisation. Et ne parlons même pas des stéréotypes véhiculés.
Cependant, et c’est là que le support du document joue un rôle significatif, il y a la récitation. Les lecteurs de théâtre moins obtus que moi l’auront relevé à grands cris à la vue des premières lignes de ce billet : ces pièces ont un rythme, il s’en dégage une atmosphère bien particulière, et ce même malgré la légère sensation de désorientation qui vient de ne comprendre qu’une phrase sur deux. De pouvoir passer par une captation uniquement auditive de cette fiction-là à été pour moi le déclic qui à fait passer Macbeth d’une œuvre complètement absconse à un bon moment finalement assez malin, quoique glauque.

SHAKESPEARE, William. Macbeth. [Sans lieu], BBC, 2000. 110 min.

Disponibilité

 

Pagaille temporelle 11 mai 2010

Cela fait plus d’un an que l’on tolère mes billets sur cet espace, et cela fait plus d’un an que je me suis promis de ne pas faire de billet sur ce livre, mais une sécheresse prononcée en lectures qui ne me font pas grincer des dents m’a obligé à relire cet opus, et devant le plaisir que j’ai eu, je ne me vois pas vraiment d’autre choix que de vous en parler.
Car lire ce livre est comme se rendre à votre bistrot du coin pour vous désaltérer d’une sympathique boisson gazeuse, pour découvrir que non seulement elle vous est offerte, mais qu’en plus elle l’est par votre star préférée du grand écran, et qu’elle/il est tout nu.
La boisson gazeuse c’est le style rêveusement drôle et poliment couleur locale de Gindre, qui dose très bien les néologismes, l’écriture concise, les descriptions claires et le rythme soutenu pour nous les servir en une croustade fictive bien digeste et pleine de bonne humeur.
Mais le problème est que la croustade est pleine de surprises : qu’il s’agisse du regard acéré porté par et sur une population qui n’en peut presque plus de mensonges et d’hypocrisies collectives, et trouve à la foi la damnation et la grâce dans des comportements « à risques », ou encore de cette science-fiction crédibilisée parce que sans tentatives d’explications plus bancales que ma dernière déclaration d’impôts.
Et en creusant plus loin, quand on a fini de rire, on commence à se laisser gagner par le troisième niveau, à savoir une sorte de mélancolie propre à l’individu quand même pas trop bête qui sait non seulement que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde, mais qu’en prendre conscience sans passer par un certain recul, une certaine mise en abyme serait pour le moins pousser nos derniers neurones pas encore trop occupés à mettre à jour notre liste d’amis virtuels au suicide.
Si la phrase qui vient de précéder ne vous paraît que très peu claire, je pense avoir atteint mon but et avoir fait honneur au livre de Gindre, qui cache beaucoup de choses propres à faire pleurer (dans le bon sens du terme) sous des apparences drôles, et je ne pense pas être trop optimiste (un de mes grands défauts), en vous enjoignant de surveiller cet auteur avec la plus scrupuleuse attention, au cas où il devrait publier quelque chose de plus sournois encore.

GINDRE, Philippe. Pagaille temporelle. Genève, Sauvages, 2008 (Collection, numéro). 103 p.

Disponibilité

 

L’histoire de Comock l’esquimau 29 avril 2010

Filed under: Divers — Françoise B. @ 8:46
Tags: ,

En 1912, le réalisateur de cinéma Robert Flaherty se trouve à l’extrême nord-est de la baie d’Hudson. Un jour de chasse, il rencontre une étrange embarcation :

A son bord, des Esquimaux : un homme à la poupe, qui la pilotait, deux autres aux rames. Le petit bateau avait à peine cinq mètres de long et un tiers de cela en largeur, mais à son bord se serraient treize personnes, adultes et enfants confondus, et même deux chiens. Une femme dressait un bâton au-dessus des enfants et des chiens, prête à frapper si ceux-ci, par un mouvement brusque, risquaient de mettre en péril l’équilibre de cette coquille de noix. Comment parvenait-elle à se maintenir sur l’eau ? Mystère ! Finalement, j’avisai les vessies de phoque gonflées, attachées à intervalles réguliers tout autour du bateau et qui, à elles seules, assuraient l’équilibre de l’embarcation. Les Esquimaux, avec leurs chiens – féroces comme des loups – tapis entre leurs jambes, nous fixaient de leurs yeux bridés et brillants. Ils avaient un aspect mi-oiseau, mi-homme, car leurs habits n’étaient pas confectionnés, comme à l’accoutumée, avec des peaux de caribou, d’ours ou de phoque, mais à partir de peaux d’eider, cousus avec les plusmes et tout le reste.  Ils n’éprouvaient aucune peur. Le bébé que sa mère portait tout nu dans la capuche de son Koolita (manteau) surgit tout à coup sur son épaule nue, nous observa un petit moment de ses grands yeux bruns et finit par tendre son minuscule bras vers nous en souriant. La glace était brisée. je pris sa main, il me sourit encore, sa mère sourit et aussi son père, un des plus beaux Esquimaux que j’aie jamais vu. Il avait un nez long et finement ciselé, le menton solide comme un roc, un regard perçant et des cheveux jusqu’aux épaules. « Chimo (Bonjour !) », dit-il.

Cet esquimau au long nez s’appelle Comock et racontera à Flaherty son périple de plus de 10 ans. L’histoire nous est relatée dans une édition de Héros-limite magnifiée par des dessins originaux d’esquimaux touchants de délicatesse.
Poussés par la faim, Comock et sa famille quittent leur terre pour rejoindre une île plus prospère. En route, sur la mer glacée, le sol s’effondre sous eux et engloutit la moitié de la tribu. Mais l’heure n’est pas à l’attendrissement. La troupe décimée lutte contre les éléments adverses (imaginez la tempête, le froid, la glace menaçante,  les chiens de traîneaux affamés) et finissent par atteindre l’île convoitée.
Ils y survivent plutôt bien en complète autarcie mais finissent par souffrir de leur isolement. Afin que la lignée se poursuive (et oui, les fils sont devenus grands !), ils se décident au retour, tout aussi périlleux que le voyage aller.
Dès les premières lignes, ce récit m’a conquise :  pourtant bien au chaud, installée confortablement, j’étais transportée dans cet univers glacial et inhospitalier et dans une aventure à grand suspense. Je sais que c’est hautement improbable mais imaginez-vous dans un igloo, par une nuit de fort vent, sur une mer de glace… tout à coup, on entend des bruits sinistres… c’est la glace qui craque… brrrr.
L’histoire de Comock témoigne d’une manière émouvante de la vie des Esquimaux du début du 20e siècle, une période pas si lointaine et pourtant bien révolue… Voilà un petit bijou très rafraîchissant… dans tous les sens du terme !

COMOCK. L’histoire de Comock l’esquimau / racontée à Robert Flaherty ; éditée par Edmund Carpenter. Genève, Héros-limite, 2009 (Géographies). 95 p.

Disponibilité

 

Banks sur la réserve 19 octobre 2009

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 11:16
Tags:

banksCe qu’il y a de bien avec certains auteurs, comme Russell Banks, c’est que ses livres sont d’une telle qualité que même lorsqu’ils sont boudés par la critique, on peut sans autre se lancer dans leur lecture. Un « mauvais » Russell Banks restera toujours mille fois plus intéressant qu’un « bon » ………. (espace à remplir vous-même, je ne voudrais pas aborder le dangereux et infini débat sur la « bonne » ou la « mauvaise » littérature et passer pour une bibliothécaire élitiste qui se sent investie d’une mission non avouée d’édification des foules). Forte de cette conviction que l’on peut vraiment compter sur certains auteurs (jusqu’à ce qu’ils nous déçoivent), j’ouvre la première page de La Réserve, un lieu de quelques milliers d’hectares sis dans les Adirondacks où la haute bourgeoisie de New York vient se reposer dans une nature splendide et sauvage entretenue à grands frais par les hommes du coin pour qui la maintenance de l’endroit est devenue la seule source d’emploi. Tous les 4 juillet, le docteur Carter Cole reçoit, en compagnie de sa femme Evelyn, quelques vieux amis d’université, des gens de la haute comme lui. Cette année-là, en 1936, il y a aussi leur fille, Vanessa, une splendeur au passé sulfureux qui comptabilise déjà deux divorces à l’âge de 30 ans. Et le docteur Cole a également invité Jordan Groves, un peintre talentueux et célèbre, habitant de la Réserve lui aussi. Vanessa est témoin de son arrivée en hydravion sur l’un des deux lacs faisant face à la luxueuse maison des Cole et elle décide d’emblée de jeter son dévolu sur cet homme séduisant. Même s’il la rencontre pour la première fois, Jordan connaît la réputation de mangeuse d’hommes de Vanessa et c’est avec un mélange de fascination et de retenue qu’il reçoit les marques d’intérêt de cette femme hautaine et sûre d’elle.
Malgré l’espace grandiose et gigantesque qui constitue le théâtre de ce jeu de séduction, on se trouve face à une sorte de huis clos où l’on voit évoluer non seulement nos deux héros mais aussi la femme de l’un, l’amant de celle-ci, la famille de l’une, tout ce petit monde évoluant dans une tension grandissante.
Ici, comme dans d’autres romans de Russell Banks, la nature prend une place prépondérante, les descriptions sont à couper le souffle, même si l’écriture semble si fluide qu’elle donne l’impression de couler seule de la plume de son auteur. La psychologie des personnages est toujours placée au premier plan, de même qu’apparaît, en filigrane, une certaine critique de cette société où, déjà, la différence de classes, incarnée par le « communiste » mais riche Jordan Groves, en opposition avec les résidents aisés de la Réserve, préfigure une péjoration sociale inéluctable.
Lancez-vous sans réserve aucune dans ce roman… sauf si vous trouvez Affliction, du même auteur, dont je vous parlerai peut-être une autre fois et qui est, à mon avis, un chef d’oeuvre.

BANKS, Russell. La Réserve. Arles, Actes sud, 2008 (Lettres anglo-américaines). 379 p.
Disponibilité

 

David Sedaris à cheval 4 septembre 2009

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
Tags:

sedarisC’est curieux comme certains auteurs américains de talent connaissent un retentissant succès outre-Atlantique alors qu’ils ont beaucoup de peine à être reconnus chez eux. David Sedaris en constitue un contre-exemple flagrant : il n’est vraiment pas aussi populaire ici qu’aux Etats-Unis où il fait véritablement figure d’amuseur public. Et pourtant le fait qu’il a vécu en France et que l’un de ses livres s’intitule Je parler français aurait pu et dû contribuer à sa notorioté. On connaît des auteurs qui ont fait des différences culturelles entre leur pays d’adoption, la France, et leur pays natal, que ce soit l’Angleterre ou les Etats-Unis, leur fond de commerce et cela avec un succès parfois prodigieux. Sedaris est un type qu’on entend à la radio et qu’on voit dans les shows télévisés. Il est l’auteur de sept livres, dont cinq ont été traduits en français. Je suis très à cheval sur les principes est le premier que je lis mais pas le premier que j’ouvre. Il y a quelques années, une amie m’avait mis dans les mains Delirium tremens qui l’avait fait pleurer de rire (mon amie est très bon public) mais j’avoue que l’humour, que j’avais trouvé un peu potache et tenant de l’esbroufe, m’avait rapidement gavée, comme disent les jeunes.
Attirée par la couverture de Je suis très à cheval sur les principes, qui représente un portrait stylisé et très ressemblant de l’auteur, et forte de l’adage selon lequel il n’y a que les benêts qui ne changent pas d’avis, je me suis lancée avec curiosité d’abord, délice ensuite, et grand bonheur enfin dans les scènes croquées avec beaucoup d’esprit par Sedaris. Sur de son carnet de notes qui ne le quitte jamais, il décrit les petits riens de la vie auxquels il lui est donné d’assister ou qu’il a lui-même vécus.
On croise ses parents qui sont devenus propriétaires d’un champignon (de type vénéneux) en béton d’un mètre de haut avec un mignon troll se reposant à son pied. On voit le dos de Hugh, son compagnon, qui marche beaucoup trop vite pour lui et qui a l’art de se fondre dans la foule, (dos qui constitue d’ailleurs le principal souvenir qu’a David des villes étrangères qu’il a visitées). On écoute un chauffeur de taxi, qui l’entretient avec une intimité tout à fait déplacée de ses aventures sexuelles, alors qu’ils sont bloqués dans un bouchon et que, par conséquent, la possibilité de fuite avoisine le zéro. On visualise David qui fait la chasse aux mouches pour nourrir une araignée, David qui fume et boit (« En Europe, du moment que vous n’habitez pas à moitié à poil dans la rue à boire de l’antigel dans une vieille godasse, vous n’êtes pas alcoolique, vous êtes juste un « joyeux luron » ou « un bon vivant » »… ), David qui part trois mois à Tokyo pour arrêter de fumer (avec succès)…
Ca n’a l’air de rien mais cheminer avec lui qui pointe du doigt à notre intention ces petits riens insignifiants est un bonheur sans partage. Il a l’art de la métaphore, de la description qui fait mouche, de la remarque qui tue.
J’ai fini par faire comme mon amie, j’ai pleuré de rire…

SEDARIS, David. Je suis très à cheval sur les principes. Paris, Olivier, 2009. 292 p.
Disponibilité

 

Déraison 24 août 2009

Filed under: Divers — davide @ 8:00

deraisonUne fois n’est pas coutume, j’ai été surpris par une lecture ; le collègue (préservons son anonymat et appelons-le Tony L. ou plutôt non, T. Larsen) qui m’avait suggéré la lecture de Black Hole m’a récemment approché avec une stratégie sournoise comparable à la technique ninja dite du pingouin furtif, et m’a asséné deux livres qu’il jugeait essentiels à ma culture. Ou quelque chose de cet ordre. L’un de ces ouvrages (vous n’échapperez à l’autre que quelques semaines) est Déraison. Les premières pages s’auguraient plutôt bonnes, le narrateur étant le genre de psychomalade qui s’ignore qui me fait toujours chaud au cœur, et les phrases longues d’une page, ainsi que l’obsession et la paranoïa qu’il transpire m’étaient plutôt sympathiques. D’autant plus que le contexte dans lequel se déroule l’histoire (rétrospection politico-religieuse mais surtout bien hypocrite sur le génocide des populations indigènes au Guatemala) me parle particulièrement ; il faut également relever que l’auteur a su parfaitement marier l’absurdité cauchemardesque de ces massacres avec les prédispositions du narrateur déséquilibré, et que sa descente en spirale dans la folie, accélérée par les « rencontres coquines » auxquelles il s’accroche comme un adolescent moyen à son téléphone portable n’est pas dénuée d’humour. Ainsi on passe d’horreur à humour sans véritable rupture, ce qui peut être déconcertant pour celui qui n’a pas fait ses classes dans ce genre de fiction (si c’est le cas commencez donc par l’American psycho de Bret Easton Ellis).
Néanmoins, il est arrivé un moment où j’ai un peu commencé à saturer et à trouver ce mâle chauvin imbu de lui-même au point de refuser de se soigner parfaitement insupportable, et c’est LÀ qu’est intervenue la chute de l’histoire, à savoir une bonne douche froide suivie d’une salutaire paire de baffes en guise de retour à la réalité, où du moins la réalité telle que je la perçois. Mais bon. Arrêtons-nous en là.

CASTELLANOS MOYA, Horacio. Déraison. Montréal, Allusifs, 2006. (Les allusifs, 42) 140 p.

Disponibilité

 

La mort et les mots 10 août 2009

Filed under: Divers,Roman — Dominique @ 8:00
Tags: ,

zusackIl est des périodes plus propices que d’autres pour se lancer dans des livres de 600 pages. L’été en est une. Raison pour laquelle, sans doute, quand j’avais emprunté ce livre une première fois pendant les frimas de janvier, je l’avais assez vite abandonné. Et là, tous les jours, je me retrouve au bord du lac en compagnie de Liesel Meminger, cette petite Allemande de 9 ans dont la Mort elle-même nous raconte l’histoire. Car elle la connaît bien, Liesel, pour l’avoir côtoyée à plusieurs reprises et avoir hésité à l’emporter. Il faut dire que l’histoire débute en 1939, l’ombre du Führer plombe le ciel de toute l’Allemagne, même celui de cette petite ville bavaroise de Molching. C’est ici que Liesel a été amenée par sa mère, qu’elle ne reverra jamais plus, dans sa nouvelle famille d’accueil, les Hubermann. En chemin, elle a

                                     vu mourir son petit frère de 6 ans
                                   ramassé un livre tombé d’une poche
                          décidé de ne pas le rendre à son propriétaire
                          et est devenue, du coup, la Voleuse de livres

Le livre s’appelait Le manuel du fossoyeur, vous parlez d’un ouvrage sexy ! Peu importe, car Liesel est analphabète. Dans la chambre qui est la sienne désormais, où elle fait des cauchemars récurrents, elle apprendra à lire avec son bien-aimé nouveau papa qui, nuit après nuit, vient la consoler et la rassurer. Hans Hubermann est peintre en bâtiment, joueur d’accordéon, fumeur de cigarettes qu’il roule lui-même et vend à l’occasion pour se faire trois sous (dont certains qu’il utilisera pour acheter deux livres à Liesel pour Noël). C’est surtout un homme plein d’amour, d’une douceur immense et d’une profonde humanité. Sa femme Rosa cache sa tendresse et sa sensibilité sous des airs bourrus et des chapelets d’injures. La nouvelle vie de Liesel se construit autour du terrain de football, des virées avec Rudy Steiner, son meilleur ami qui va l’accompagner, entre autres, voler des livres. Jusqu’à l’arrivée de Max Vanderburg, un Juif dont le père avait sauvé la vie de Hans durant la première guerre mondiale… Max va peu à peu devenir, du fond de la cave où il se cache, le grand ami de Liesel, qui est presque son seul lien avec l’extérieur. Et puis, la pression de la guerre devient plus forte, les soldats plus présents, le parti nazi plus puissant, les colonnes de Juifs marchant vers Dachau plus nombreuses, les raids aériens plus terrifiants, la faim plus impossible à combattre… la vie est bien grise à Molching. On sait déjà que tout cela va mal se terminer, d’ailleurs la Mort ne nous a pas vraiment ménagé de suspense : on sait que la plupart des habitants de Molching ne survivront pas.
J’ai aimé cette petite Liesel espiègle et pas gâtée par la vie mais sacrément résiliente. J’ai aimé le ton de la Mort, qui parle avec douceur des âmes qu’elle emporte, et malgré un brin de cynisme il y perce une bonne dose d’humanité.
Les livres ayant pour cadre la deuxième guerre mondiale sont légion. Celui-ci, destiné à la base aux grands adolescents, ou jeunes adultes, constitue à mon sens une bonne porte d’entrée sur la période. Le ton original et parfois poétique, les personnages attachants en font un bon bouquin qui nous embarque sans pathos sur la mer agitée d’une des périodes les plus noires de l’histoire de l’humanité.

ZUSACK, Marcus. La voleuse de livres. Paris, Oh !, 2007

Disponibilité

 

Le grand vaisseau : la croisière s’amuse, version galactique 21 juillet 2009

Filed under: Divers,Science fiction — florent @ 8:44
NGC 4414 (Nasa et ESA)

NGC 4414 (Nasa et ESA)

Lorsqu’on entre dans un livre de science fiction, c’est parfois avec quelques appréhensions : le sujet n’en est-il pas réellement abracadabrant ? Par exemple, comme dans le livre de Robert Reed, un vaisseau grand comme un système solaire, abandonné, est découvert par les humains.  Il vont le transformer en paquebot interstellaire de luxe et proposer aux riches extraterrestres qu’ils croisent sur leur route d’y embarquer pour un tour de la galaxie… Evidemment, ce grand vaisseau aux origines mystérieuses n’est pas si vide que cela… Alors on y va ou on n’y va pas ?

Le très fréquentable Cafard cosmique, lui, a tranché. Il classe la trilogie de Reed, dont deux volumes sont déjà parus, dans la catégorie des B.D.O. – pour Big Dumb Object (Grand truc stupide) – dans un article fouillé et assez amusant sur la question.

Toutefois, l’énormité de l’intrigue est assumée par Reed et avec un certain brio. En digne représentant du « nouveau space opera » (voir l’article  Space opera sur Wikipedia), il aime la démesure, le mélange des genres. Tout cela est assez baroque. Une partie de l’équipage va ainsi se retrouver bloquée sur une planète contenue au centre du vaisseau (sic) et devoir y reconstruire une civilisation (rien de moins) dans une ambiance d’apocalypse. Heureusement, les personnages sont de quasi immortels grâce à leurs améliorations génétiques, ouf. Mais d’autres problèmes (encore plus grands, eh oui) les attendent…

Au final, même si l’intrigue s’avère parfois difficile à suivre, on se laisse porter par l’histoire, curieux de voir où cette croisière va nous mener. Car il faut reconnaître à Robert Reed son talent de conteur et une grande cohérence dans la démesure.

Reed, Robert. Le grand vaisseau. Paris, Bragelonne , 2006
disponibilité

Reed, Robert. Un puits dans les étoiles. Paris, Bragelonne , 2007
disponibilité