L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Brèves de comptoir 19 novembre 2012

Filed under: Divers,Documentaire — Christian L. @ 10:38
Tags: , ,

Jean-Marie Gourio a un métier sympa. Depuis une vingtaine d’années, il va boire des coups dans les bistrots, laisse subrepticement traîner ses oreilles à gauche et à droite et consigne toutes les phrases et les citations absurdes, cocasses, désopilantes que les piliers de comptoir lancent d’un ton péremptoire dans leurs discussions de haut vol.

Ca s’appelle les Brèves de comptoir.

Les Brèves de comptoir, c’est la parole des ouvriers, des chômeurs, des paumés, des petites gens, un peu embrumée par l’alcool. Publiées régulièrement en recueils depuis plusieurs années, elles composent un florilège ahurissant de bêtise humaine, de raisonnements hasardeux, de raccourcis simplistes et de théories improbables dont on se régale avec délice.

L’actualité, les grands sujets de société, les tracas du quotidien et les questions existentielles sont traités sans concessions et souvent déformés par le filtre de la bouteille. Politique, sexe, racisme, argent, tout y passe et le reste aussi. Souvent du très lourd qui rase la moquette. Il s’en dégage malgré tout une vraie humanité teintée de poésie, d’humour, de sensibilité, et parfois d’une certaine forme de philosophie.

Grâce à Jean-Marie Gourio, le bistrot n’est dorénavant plus ce lieu de perdition infréquentable mais un temple de la pensée moderne. Lisez seulement :

« A la naissance le nain est normal, c’est en grandissant qu’il rapetisse. »

« Les peintures de Lascaux on trouve ça génial, mais si ça se trouve à l’époque personne en voulait chez lui. »

« Un musée d’Art moderne, c’est complètement idiot. Un musée, c’est fait pour les vieux trucs. »

« C’est en forgeant  qu’on devient chômeur, des forges t’en as plus… »

« Comment t’expliques la faim dans le monde, il est même pas midi ? »

Et une p’tite dernière pour la route…

« Le naturisme, sur le dépliant c’est des jeunes filles à poil mais sur la plage quand tu y es, c’est que des retraités de la SNCF. »

GOURIO, Jean-Marie. Brèves de comptoir. Paris, Laffont.

Disponibilité

 

Tribulations d’un gramme de coke 19 septembre 2012

J’ai souvent croisé du regard la couverture de ce documentaire sans avoir la moindre envie de l’ouvrir. Plus encore que le recueil des historiettes érotiques de Pierre Perret, je pensais percevoir sans même le consulter l’ennui abyssal que suscite chez moi la tendance livresque à flatter ce qu’il y a de plus bas, populaire, primaire et inculte en moi (lisez, ce qui me pousserait à lire le 20 minutes).

Bref, une fois de plus je me trompais. Et il est bon de se tromper. (Enfin sauf sur le bouquin de Perret, qui est vraiment nullissime, presque pire que du Kinsella).

Finalement, les Tribulations, œuvre d’une paire de journalistes français travaillant pour divers médias français mais vivant en Colombie a beau être « popu » dans sa forme, son fond force quant à lui le respect ; il est effectivement question de cocaïne, mais plutôt qu’une visite guidée dans les narines d’une fashionista à grosses lunettes précédée d’un rapide détour par le postérieur d’une mule sud-américaine, on se fait expliquer ici tout d’abord les tenants et aboutissants de la production colombienne de coca, moyen de survie pour des petits cultivateurs dépossédés de leur subsistance par une économie nationale et continentale ayant servi de bac à sable à Milton et consorts d’une part et aux groupes armés divers (aussi bien guérilleros « révolutionnaires » ou paramilitaires à la solde des grands propriétaires terriens) désireux soit de percevoir une taxe sur la coca soit plutôt intéressés par un nouveau hobby constructif.

On découvre non seulement la naissance du gramme de coke, mais aussi les péripéties qui lui donnent sa valeur, ses passages par des pays de transit (le Mexique et certains pays d’Afrique étant fortement sollicités dans ces cas), et de nouveau des populations précaires servant de transporteurs, sacrifiés en un souffle pour la folie meurtrière et l’avidité des trafiquants. Une troisième partie du livre est consacrée au gramme et à ses aventures en Europe, et la manière dont le danger qu’il représente est ramené à la délinquance locale qu’il est censé générer, pour ensuite conclure sur une réflexion un brin (en fait très) utopiste sur les raisons de la pérennité du statut criminel de certaines drogues.

Ne nous leurrons pas. Ce sujet est compliqué, surtout par les intérêts inavoués et inavouables d’individus puissants et bien policés, bien loin des soucis de santé et d’hygiène dont on nous rabâche les oreilles (qui a dit Irangate ? Qui ?), mais Les tribulations d’un gramme de coke donne quelques pistes de réflexions sur la portée réelle de la culture et le trafic de stupéfiants illégaux à bien des niveaux et en bien des lieux de par le monde. Si en plus c’est un peu popu, vous ne pouvez refuser de le lire.

 

RENAUDAT, Christine. Tribulations d’un gramme de coke. S. l., Massot, 2011. 285 p.

Disponibilité

 

 

Fukushima 22 août 2012

Filed under: Documentaire — chantal @ 2:59
Tags:

Fukushima, récit d’un désastre

Tout est dans le titre. C’est un documentaire sur la catastrophe nucléaire de Fukushima, mais écrit un peu à la manière d’un journal, car l’auteur partage beaucoup son ressenti avec nous. Il nous donne aussi beaucoup de détails précis, scientifiques, critiques. Un récit personnel sur un désastre national qui laissera des traces au-delà de ce que l’on peut se représenter comme espace-temps. Au-delà du visible. Un livre à lire si on s’intéresse au nucléaire et à ses conséquences que l’on cherche toujours à cacher  (le risque zéro n’existe pas).

Ce récit se lit comme un roman. Michaël Ferrier, nous raconte par exemple son périple pour voir la zone contaminée avec sa compagne. Il décrit comment on a essayé d’arrêter la catastrophe, et toutes les aberrations qui vont avec, pomper et arroser le feu, mais après que faire de l’eau et ainsi de suite et surtout cacher la vérité aux habitants plus ou moins proches des zones contaminées. Il parle des mensonges du gouvernement japonais, des employés de Tepco, fait témoigner un liquidateur, bref dénonce les moult irresponsabilités et irresponsables, ceux-là même qui font des théories mais qui ne restent pas sur place.

 Dans la dernière partie « demi-vie mode d’emploi », clin d’œil à Georges Perec, il raconte ce qu’est la « demi-vie », la vie après Fukushima, comment on continue à vivre mais plus de la même manière.

« La pluie tombe, mais ce n’est plus la pluie, le vent souffle mais ce n’est plus le vent : il porte avec lui le césium et non le pollen, des bouffées de toxines et non des parfums. … Elle (la mer) dilue autant qu’elle peut ces résidus mortifères. Impossible de fuir…. ». Il nous décrit également comment on doit s’habituer à de nouveaux gestes quotidiens, (les enfants doivent se gargariser, il faut utiliser l’eau en bouteille en cuisine, etc). A la page 234 il y a toutes sortes de recommandations de l’IRSN (institut de radioprotection et de sûreté nucléaire ( vous avez dit sûreté?) ).

Et aussi comment tout un nouveau vocabulaire scientifique est à apprivoiser pour les gens contaminés et les autres, (nous y compris), microsieverts, millisiverts, becquerels, rad, rems, röntgens, etc.

C’est un documentaire avec une voix off humaine, celle de l’auteur, touchée, qui nous transmet des inquiétudes, des réflexions et c’est ce qui m’a plu. Une analyse intelligente et détaillée, sans langue de bois sur un sujet qui nous concerne tous, même si la formule est un peu redondante. J’ajouterai au passage que l’écriture de ce récit est magnifique.

Extrait en 4ème de couverture :

« On peut très bien vivre dans des zone contaminées : c’est ce que nous assurent les partisans du nucléaire. Pas tout à fait comme avant, certes. Mais quand même. La demi-vie. Une certaine fraction des élites dirigeantes – avec la complicité ou l’indifférence des autres – est en train d’imposer, de manière si évidente qu’elle en devient aveuglante, une entreprise de domestication comme on en a rarement vu depuis l’avènement de l’humanité »

Disponibilité :

FERRIER, Michaël. Fukushima : récit d’un désastre. Paris, Gallimard, 2012 (L’infini). 262 p.

 

La bombe 9 août 2012

On ne devrait plus avoir à présenter Howard Zinn ; l’auteur de l’Histoire populaire des Etats-Unis a fait preuve de son vivant d’un tel engagement humaniste et d’une si puissante intelligence que ne pas le voir honorer d’une de ces médailles en alu dont les grands de ce monde sont si friands pour faire oublier leur véritable part de responsabilité dans ce cauchemar dans lequel vous et moi nous débattons est, s’il le fallait vraiment, une preuve de plus de la validité et de la pertinence de son propos.

Qui est le suivant : la bombe est une monumentale imposture.

Zinn nous parle avant tout de la bombe atomique, celle qui fut larguée sur Hiroshima, cette cible d’une importance militaire capitale et pièce maîtresse de la fin du second conflit mondial.

Ce qui est une grosse foutaise, comme le démontre Zinn point par point (je vous les laisse découvrir, ils sont croustillants à souhait). Une fois ce travail de sape effectué, il est aisé d’en tirer les raisons pour lesquelles l’appareil politico-militaire haut gradé a cru bon de se livrer à ce crime, pour enfin les retrouver dans d’autres circonstances, dirons-nous, plus proches de nous, géographiquement et chronologiquement?

En fait, ce travail-là, Zinn nous le laisse le faire tout seul ; il se contente de faire le même exercice pour lui-même, revenant sur la première utilisation de napalm (je vous encourage vivement à lire le chapitre « effets sur les victimes » de cette page) dans un conflit armé, à laquelle il a participé, à la fin de la seconde guerre mondiale sur une ville de Normandie.

On trouvera ce billet bien court, et c‘est vrai, car le livre de Zinn est court ; le sujet est limité, son exploration est concise et bien documentée, et on n’y trouve rien de superflu.

Une grande réussite documentaire, et un clou de plus dans le cercueil du mythe de l’utilité politique des guerres.

ZINN, Howard. La bombe : de l’inutilité des bombardements aériens. Montréal, LUX, 2011. 90 p.

Disponibilité

 

La société industrielle et son avenir 31 mai 2012

Dans la série les livres qu’on ne devrait pas vraiment lire, je me suis retrouvé avec en main le pamphlet de Kaczynski.

Mais qui, me direz-vous, se cache derrière un titre aussi aride, quel poussiéreux professeur d’université à la retraite, quel chercheur en mal d’apéro de publication ?

Et vous n’auriez pas tort. Diplômé de Harvard, doctorant en mathématiques à l’université du Michigan, le bonhomme, après avoir enseigné à l’université de Berkeley pendant deux ans, retourne vivre avec ses parents, le temps de réunir les fonds pour acheter un lopin de terre, et y construira une cabane où il vivra pendant 25 ans en semi-autarcie, sans électricité ni eau courante, selon ses dires relativement content de sa vie, jusqu’à un certain point.

Son livre, autant le dire tout de suite, a un côté rébarbatif ; il tient surtout du pamphlet anti-technologique et ses très courts chapitres sont trop « pédagogiques » pour être agréablement lisibles. De même il utilise un peu trop de mots en MAJUSCULES, ce qui a pour seul effet de donner un petit côté « commentaire de youtube » au texte.

Cependant, il faut dire que la clarté et la concision sont au rendez-vous, si ce n’est dans les opinions les plus personnelles de l’auteur, qui a un peu trop tendance à voir la forêt plutôt que l’arbre. Un autre aspect assez choquant est sa capacité à rester (dans une certaine mesure) ouvert à l’échange et au dialogue (facile, me direz-vous, quand il s’agit d’échanger et de dialoguer avec des rongeurs ou des volatiles).

Enfin, le lecteur est obligé (oui) de donner raison à Kaczynski sur certaines de ses conclusions, en particulier sur celles qui touchent à la perspective de désastres écologiques et la perte de liberté individuelle face au confort technologique (liberté non pas au sens de faire ce que l’on veut ou on veut quand on veut à qui on veut, mais plutôt celle qui consiste à avoir une véritable incidence sur sa propre vie et la manière de la conduire).

Je dois tout de même avouer que j’ai lu ce texte dans sa langue originale dans une version révisée. En effet, Kaczynski a tout loisir de peaufiner ses arguments, du fond de sa cellule en prison dite « supermax », pour le restant de ses jours sans possibilité de libération conditionnelle. Car il y a une ombre au tableau : excédé par le développement touristique et de l’industrie forestière dans son coin de paradis, Kaczynski, ou Unabomber comme il est connu du FBI, a mené une campagne de bombardement terroriste individuel de 1978 à 1995, tuant trois personnes et en blessant 23.

Vous comprendrez donc l’absence de boutade humoristique finale en guise de conclusion à ce billet.

Ce livre vaut la peine d’être lu, car il suscite la réflexion.

KACZYNSKI, Theodore J. La société industrielle et son avenir. Paris, Encyclopédie des nuisances, 2002. 123 p.

Disponibilité

 

Journal d’un nez 15 mai 2012

Filed under: Documentaire — Roane @ 2:05
Tags: , , ,

Le métier de parfumeur m’a toujours fait rêver. S’imprégner de fleurs, de fruits, de foin coupé, de mousse, pour apprendre à reconnaître ces odeurs, à les retrouver dans sa mémoire olfactive. Oser alors les associations, les mélanges. Pour arriver au flacon du magasin, il y a des heures de recherche en laboratoire, un travail d’arrache-nez que nous raconte, sous forme de journal, Jean-Claude Ellena, parfumeur exclusif de chez Hermès.

Avec lui, on déroule une année, passant d’un souvenir à une promenade, d’une virée au marché à une rencontre marquante. Un lieu, une date et un titre introduisent l’humeur du jour. Les réflexions sont intéressantes et très bien écrites. Fourrons notre nez dans les premières phrases du livre. Tout commence sous le signe du « Plaisir », des pages écrites à Paris le 29 octobre 2009 :

Dans une société qui court après le temps, le parfum est jugé en deux secondes, aussi rapidement qu’un regard. Cette rapidité de jugement m’incombe : un parfum ne se raconte véritablement que lorsqu’il est senti et porté.

Les essais de parfums sont repris, retouchés, les formules mathématiques modifiées, les composants naturels et chimiques ajustés. Il compare son métier à celui de l’écrivain qui parfois est en manque d’idées, angoissé devant le rien, mais parfois c’est « le trop » qui peut faire peur.

Choisir une odeur ou des odeurs qui feront signe, face à toute une palette de possibles, c’est s’engager sur un chemin qu’il me faudra moi-même tracer ; l’angoisse est à la hauteur du choix.

Humer, comparer, trier, garder ou jeter, des étapes essentielles au parfumeur qui « entresent » les champs des possibles. Ces expériences de laboratoire peuvent durer une semaine, quelques mois, voire plusieurs années. Jean-Claude Ellena attend que le produit fini corresponde à l’idée qu’il en a en pensée.

Au commencement l’image d’un piano avec ses quatre-vingt-huit touches. Si je plaque en même temps l’ensemble des touches, j’obtiens un bruit sonore déplaisant. Mélanger quatre-vingt-huit composants non choisis risque fort de provoquer un « bruit » olfactif identique. Maintenant si je frappe seulement trois touches du piano au hasard, quel est le nombre de possibilités offertes sur un clavier de quatre-vingt-huit touches ? Cent neuf mille sept cent trente-six selon un calcul mathématique.

Je pourrais continuer à vaporiser des citations, à flâner avec vous dans les allées de ce jardin extraordinaire, mais  ne vous laissez plus mener par le bout du nez, prenez des chemins de traverse, allez à votre rythme. Respirez, encore, encore, encore…

ELLENA, Jean-Claude. Journal d’un parfumeur : suivi d’un abrégé d’odeurs. Paris, Wespieser, 2011. 159 p.
Disponibilité

 

Le dictionnaire du diable 12 avril 2012

Filed under: Documentaire — davide @ 3:00
Tags: , , , ,

M’étant retrouvé à court de lecture sérieuse, je suis retombé sur cet opuscule dont on m’a fait récemment cadeau, et dont l’épaisseur minime l’a fait presque littéralement disparaître de mon champ de vision, ce qui fut une erreur.

 Corsaire n. Politicien des mers.

 Car on aurait tort de négliger l’importance culturelle de Bierce. Auteur américain du 19ème siècle, il semble avoir vécu dans ses expériences militaires l’horreur qui lui fit développer l’humour mordant et pince-sans-rire de ce livre.

 Patriotisme n. Déchet combustible prêt à servir de torche à quiconque ambitionne d’illuminer son nom.

 Car ce dictionnaire ne comporte aucune politesse, aucune retenue sinon celle d’une fine intelligence et un bon goût tout relatif.

 Peau-Rouge n. Indien de l’Amérique du Nord dont la peau n’est pas rouge – du moins, pas à l’extérieur.

 Cannibale n. Gastronome de l’ancienne école qui conserve des goûts simples et s’en tient à l’alimentation naturelle de l’époque pré-porcine.

 Bien qu’ayant un peu vieilli dans les articles relatifs à l’actualité (mais de loin pas tous), et bien que certains américanismes puissent laisser un peu perplexe,

 Corporation n. Système ingénieux qui permet de réaliser un profit personnel sans engager sa responsabilité personnelle.

 il faut reconnaître à cette œuvre une actualité troublante.

 Bigot n. Personne attachée avec obstination et zèle à une opinion que vous ne partagez pas.

 Mais globalement, ce livre fait bien mentir l’adage selon lequel le seul ouvrage notable de Bierce fut sa moustache (qui est au demeurant fort seyante, avouons-le).

 BIERCE, Ambrose. Le dictionnaire du diable. Paris, EJL, 2006 (Librio, 787). 94 p.

Disponibilité

 

De l’ours et des hommes 19 mars 2012

Filed under: Documentaire — Françoise A. @ 8:02
Tags: , , ,

Médiéviste français reconnu, Michel Pastoureau est un passionné: couleurs, symboles, héraldique et animaux… J’en oublie certainement. Un de ses nombreux talents est de nous faire partager le résultat de ses recherches. Il étudie le  Moyen Age à travers les nombreux écrits, sculptures,  peintures, enluminures… qui concernent les animaux. Deux l’intéressent particulièrement car ils ressemblent aux humains, le cochon et l’ours.

Pastoureau raconte la déchéance de ce  noble animal, vénéré depuis la préhistoire jusqu’au Moyen Age, férocement combattu par l’Eglise, puis renaissant au début du 20e siècle dans l’imaginaire collectif sous la forme un peu amoindrie du «Teddy bear ». La Suisse est un des pays qui a le moins oublié la mythologie «ursidesque». De nombreux patronymes le rappellent:  Sainte-Ursanne, et, au plus haut niveau, Berne! La couverture de ce livre reprend la bannière de l’ours du canton d’Appenzell.  Genève a une rue St Ours:  Georges  Haldas  en a fait une chronique sur sa mère et son enfance.  St Gall, qui fête cette année ses 1400 ans, est née de la rencontre du saint éponyme et d’un ours. Le saint lui a donné du pain, l’ours a aidé à bâtir le monastère. Peut-être même faisait-il partie des premiers convers?

Pourtant, encore aujourd’hui, le pauvre ursus, pour son malheur, ressemble trop à l’homme. Si vous en doutez, lisez l’excellent album de Jorg Müller

et Jorg Steiner Un ours, je suis pourtant un ours ! 

Et il continue de faire peur au 21 e siècle.

Au Moyen Age, cet animal a la réputation d’être un dangereux séducteur du genre féminin. On s’affuble de peaux d’ours pour fêter le réveil de la nature. l’Eglise n’a de cesse de supprimer le culte de cette bête trop humaine, symbole du paganisme honni. Habilement, elle ne l’éradique pas de but en blanc mais détourne en fêtes religieuses toutes les festivités liées à l’ours. Le réveil de l’ours en février devient la Chandeleur, l’entrée en hibernation est oubliée au profit de l’histoire édifiante de St Martin partageant son manteau avec un pauvre. L’ours se trouve chargé d’un des pires péchés, la gourmandise, la goinfrerie. Comme si cela ne suffisait pas, on lui a préféré le lion pour symboliser le roi des animaux! Lui, au moins est incapable de se mettre debout!

Sous le  prétexte apparemment futile de l’histoire de l’ours, Pastoureau parle avec beaucoup de bonheur de l’évolution de nos mentalités d’humains.

PASTOUREAU, Michel. L’ours : histoire d’un roi déchu. Paris, Seuil, 2007. 419 p.

Disponibilité

Le 29 février, Michel Pastoureau a inauguré à l’université de Genève un cycle de conférences intitulé Des bêtes et des hommes : regards médiévaux sur la nature et les animaux. Il s’annonce tout à fait passionnant.

 

Via Alpina 12 janvier 2012

Quel marcheur n’a pas rêvé un jour de traverser les Alpes ? 

Quitter les berges de la mer Adriatique aux confins de la frontière italienne et s’élever lentement, au rythme du pas, dans les premiers contreforts slovènes de l’arc alpin. Continuer sa route en direction des Dolomites, de l’Autriche et de l’Allemagne, puis se lancer à l’assaut des Alpes pour redescendre enfin vers la Méditerranée, d’une mer à l’autre. 

Cette itinérance porte un nom : la Via Alpina

Vincent Tornay, géographe et guide de randonnée, s’est lancé dans cette formidable aventure et a suivi l’itinéraire rouge de la Via Alpina. 2500 kilomètres à travers 8 pays et 13 massifs alpins pour rejoindre Monaco depuis Trieste. 119 jours de marche à la rencontre de l’immensité de la nature, des paysages et de leurs habitants. 124’000 mètres de dénivelés positifs sous les ardeurs du soleil, les battements de la pluie, les caprices de la météorologie. 44 passages de frontières nationales. De la fatigue, de la sueur, des émotions, et surtout des souvenirs, des anecdotes et des histoires à raconter. 

De ce long et beau périple est né un magnifique ouvrage paru aux éditions Rossolis en 2009. De chapitre en chapitre, Vincent Tornay nous entraîne dans ses pas sur les chemins, les sentiers, les cols et les passages qui se jouent des frontières, des langues et des différences. Car la Via Alpina n’est pas qu’un simple sentier de randonnée. Par son existence même, elle constitue un lien entre les hommes, les communautés linguistiques et les pays qu’elle traverse. Un lien symbolique, un trait d’union, un appel à la découverte, à la rencontre, au partage. 

Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera tous les renseignements utiles pour parcourir la Via Alpina en long et en large. Les itinéraires sont soigneusement reportés et illustrés d’extraits de cartes topographiques. Les temps de marche et les dénivellés accompagnent de nombreuses informations utiles telles que des suggestions d’hébergement, les principaux offices du tourisme qui jalonnent le parcours, des adresses de sites Internet, et moult considérations botaniques, géologiques et culturelles.

On ne peut que remercier Vincent Tornay d’avoir publié cet ouvrage, il fallait qu’il fût écrit. Les marcheurs se réjouiront des nombreux conseils dispensés et trouveront dans sa lecture d’inépuisables suggestions de randonnées. Les voyageurs se délecteront des innombrables photographies qui l’illustrent abondamment. Les lecteurs se laisseront emporter par les mots et la riche prose qui le composent. Et en complément de cet ouvrage, de nombreuses informations sur la Via Alpina sont également disponibles sur le site Internet dédié : www.via-alpina.org

Victor Hugo ne s’était pas trompé lorsqu’il écrivait en son temps : « Lire c’est voyager ; voyager c’est lire ».

TORNAY, Vincent. Via Alpina. Bussigny, Rossolis, 2009. 191 p.

Disponibilité

 

L’étau 9 décembre 2011

L'étau, Pierre VALLAUD

L'étau, Pierre VALLAUD

Passionné par la deuxième guerre mondiale  je dois admettre que si  je devais penser à l’URSS durant cette période,  il me venait à l’esprit l’opération Barbarossa, la bataille de Stalingrad, voire la bataille de Berlin. « Devais » car dorénavant le siège de Leningrad  (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) figure également en très bonne position. 

J’aimerais commencer mon billet par cette phrase inscrite en quatrième de couverture : « En 900 jours de siège – de juin 1941 à janvier 1944-, plus d’un million de soldats et de civils ont trouvé la mort ». Ca plante le décor…

Ça pourrait également plomber l’ambiance et rebuter certaines personnes, mais le livre se lit très facilement et, malgré sa thématique, il est très agréable. L’auteur en effet a eu la très bonne  idée de séparer son texte en 92 chapitres (j’ai compté). Ils ne vont pas au-delà des 4-5 pages et ont un titre bien distinct. Ainsi l’on peut retrouver très aisément un personnage, une scène, une anecdote,  une histoire, un affrontement, un témoignage, etc. 

Il faut tout de même reconnaître que l’on est embarqué dans l’une des plus terribles batailles de toute l’histoire de l’humanité. Et le lecteur s’en rend compte dès le début : « d’emblée c’est en effet une lutte à mort qui se déroule » (au sein du chapitre  bien nommé « extermination  idéologique »).  Grâce à leur Blitzkrieg, les Allemands  les plus pessimistes  pensaient faire capituler l’URSS en six semaines maximum. Mais l’URSS n’est pas la Pologne. On est même très loin du petit mois qu’il avait fallu pour faire plier l’ état d’Europe centrale. L’héroïque population de Leningrad a tenu bon dans les pires conditions possibles pendant près de trois années d’enfer. Une des conséquences dramatiques de ce siège fut la lutte contre la faim qui a poussé certains habitants à manger des rats mais surtout à pratiquer le cannibalisme. Vous trouverez d’autres détails sordides à ce sujet dans le livre. 

L’étau… Le livre porte bien son nom.  D’un côté il y avait bien sûr Hitler qui, au vu de la situation d’immobilisme, décida de créer un siège et de laisser mourir de faim la population (ainsi sans se salir des mains déjà bien tachées). Mais de l’autre côté il y avait Staline… Un autre dictateur. « Leur » dictateur ! Durant le mois de juillet 1941 ce dernier déclare à la radio son fameux « plus un pas en arrière » qui deviendra le slogan de référence pour tout Russe jusqu’à la fameuse bataille de Berlin. Cette phrase n’était pas une simple tirade, il fallait vraiment la prendre à la lettre. Reculer était se condamner à mort. Si un soldat russe faisait un pas en arrière, il risquait de se faire tuer volontairement par les siens. Sur les 25 millions de morts russes de 1941 à 1945 pas toutes ne sont dues au nazisme… A ce propos on ressent très bien dans le livre ce sentiment terrible de la ville prise en tenaille entre  les Allemands et les hommes de Staline qui pourchassent tout citoyen et soldat russe faisant preuve de traîtrise, normale en temps de guerre, mais on pouvait également risquer d’être fusillé pour simplement avoir fait preuve de pessimisme, de lâcheté, d’avoir  divulgué  des rumeurs négatives,  d’avoir  pratiqué  le marché noir, etc.

Comme pour d’autres récits qui relatent les évènements de manière chronologique très rapprochés (je pense par exemple à Paris brûle-t-il ? ), l’on vit et l’on souffre aux côtés de la population. Petit à petit les privations en tout genre deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus insupportables. Il y a des chapitres qui marquent plus que d’autres comme par exemple « Un problème de conscience » qui nous raconte la mise en place de « cette  destruction de masse par la faim [qui] fait partie de la planification de l’élimination des peuples de l’Union soviétique, les morts de Leningrad n’étant qu’une partie de l’entreprise ».

Heureusement l’ouvrage nous offre des anecdotes qui, malgré le fait qu’elles soient liée à la tragédie humaine, réussissent à nous faire sourire. Comme par exemple lorsque les  Allemands, après une importante progression sur le terrain, occupent « la station d’Alexandrovska, dernière station de tramway de Leningrad dans les faubourgs ». Le tram fonctionne comme en temps de paix et les habitants prennent le tram sans se soucier des Allemands. Ces derniers pourraient carrément monter dans le tram qui les amènerait tout droit au centre de la cible, au centre de Leningrad ! Incroyable anecdote.

Je conseille vivement  ce livre qui mérite l’attention de tous.
En outre, par devoir de mémoire, il doit être lu et partagé.

VALLAUD, Pierre. L’étau. Fayard, 2011. 384 p.
Disponibilité