L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le Kremlin en sucre 6 juillet 2011

Les coquins qui me lisent (je pense surtout au coquin qui n’arrête pas d’essayer de me faire lire du Dostoïevski) sauront combien il m’est difficile de lire des auteurs russes. Après la claque qu’a été la lecture des ouvrages de Soljenitsyne (je recommande par ailleurs L’archipel du Goulag), il m’était difficile de me retrouver face aux particularités propres aux écrits de l’ex-bloc soviétique, sans y trouver une saine et vigoureuse critique des horreurs que ces braves gens ont dû vivre.

Et bien avec Sorokine, c’est ça et bien plus encore!

Qui est ce Sorokine, d’abord? Et bien voyez-vous c’est un artiste (inutile de me répandre là-dessus). Graphiste, scénariste et dramaturge, il trouve son bonheur (?) dans le roman post-moderne. Et bien oui, pourquoi se priver d’écrire des romans complètement absurdes, quand la réalité visible prête tellement à l’inspiration?

Et bien à mon avis, les propos de l’ami Sorokine sont si durs et si scabreux qu’il est obligé de passer par une sorte de mise en abyme à peine dissimulée pour nous faire ressentir la douleur, le désarroi et l’horreur que vivent certains de ces sacripants de slaves.

En aval de la folie quasi-complète que l’on trouve dans les premiers romans de Sorokine, tels que Le cœur des quatre ou encore La glace, ce dernier a su trouver à partir du Lard bleu un espace de jeu, mi-monde parallèle, mi-futur dystopique qui lui permet de pasticher les pires travers de la société à laquelle il participe sans être bêtement violent à son encontre (et surtout en évitant la censure, y compris celle d’une balle dans la nuque, du moins aux dernières nouvelles).

Le Kremlin en sucre est le deuxième roman qui se déroule dans la Russie des opritchniks version 2028. Dans La journée d’un opritchnik Sorokine nous dépeignait l’histoire d’un des monstres sanguinaires au service d’un pouvoir autocratique, mélange de technologie, d’hystérie staliniste et de nostalgie de la grandeur tsariste.

Le Kremlin en sucre quant à lui, reprend ce même « monde », mais à travers une quinzaine  de chapitres courts et denses. Il nous le fait voir par une multitude de points de vue de personnages issus de toutes les couches de la population, de tous les âges et tous les idéaux (ou leur absence). Le fil conducteur est ce fameux Kremlin en sucre, tellement désuet et éphémère qu’on se surprend à y chercher une signification plus profonde, une clé salvatrice au milieu de toute cette violence et cette bassesse.

Ah oui, peut-être faut-il le mentionner: les âmes sensibles feraient bien de quérir leur doudou, car dans cet ouvrage on abuse aussi bien des substances que des gens, et ce de manières fort originale.

Mais Sorokine arrive à maintenir une ambiance de carnaval halluciné où même le pire est supportable (pour nous lecteurs, évidemment) grâce à l’accouplement un peu contre nature de cet  humour d’une férocité de loup de la taïga à la fin de l’hiver et la représentation certes distordue mais quand même reconnaissable d’une société national-plutocratique qui n’est de  loin pas l’apanage de la seule Russie.

En fait, arrivés au stade du « Mais où va-t-il donc chercher tout ça? », ceux qui liront Le Kremlin en sucre seront peut-être obligés d’apporter une réponse bien inconfortable… (et c’est une bonne chose !).

SOROKINE, Vladimir. Le kremlin en sucre. Paris, Olivier, 2011. 254 p.

Disponibilité

 

Affaire classée 14 septembre 2010

Je ne sais pas pour vous, mais je suis assez régulièrement ravi par certaines découvertes littéraires, dans la mesure où elles sont capables en quelques pages de fissurer radicalement l’architecture de ma perception de la réalité qui m’entoure (ceux qui me pratiquent et connaissent mon rythme de lecture ont donc l’explication de ma condition, et du coup l’assurance qu’il n’y existe aucun traitement).
Affaire classée est de celles-là. J’imagine qu’il aurait fallu vivre dans une grotte en haut d’une montagne entourée d’une cage de Faraday pour ne pas avoir eu vent de l’affaire du Nestlégate, à savoir l’infiltration et l’espionnage du groupe altermondialiste Attac-Vaud par des agents de Securitas pour le compte de Nestlé. Mais si l’on peut se souvenir que l’affaire finit avec un non-lieu, l’intérêt qu’elle suscita au citoyen Λ s’est très vite essoufflé. Et je n’arrive juste pas à comprendre pourquoi, devant le terrifiant, monstrueux processus que nous décrit le livre concis et terriblement clair de Feuz.
Car ce n’est pas tant l’infiltration/espionnage qui est effrayant. Nous sommes ma foi embourbés dans des schémas socioprofessionnels d’où est violemment et radicalement exclue toute notion de morale ou d’éthique qui irait plus loin qu’un simple glaçage bon marché.
Non, ce que Feuz prouve chronologiquement, c’est que le juge Antenen (à présent commandant de la police cantonale vaudoise) qui a instruit l’affaire l’a littéralement sabotée à chaque opportunité en faveur de Nestlé et Securitas, certes en invoquant leur bonne foi, mais le fait limpide est que les inconsistances et les mensonges des prévenus sont tellement gigantesques que l’on se découvre soudainement perdus dans une zone de non-droit la plus totale.
Mais s’il s’en était tenu simplement à prouver l’évidence de ce fait, le livre de Feuz aurait eu juste assez de pages pour une brochure, voire un feuillet, mais il est étoffé de plusieurs éléments très intéressants, que ce soient les questions qu’aurait pu poser un juge pas complètement acquis à la protection de Securitas et Nestlé, des informations sur les taupes, des individus que l’on qualifierait de nauséabonds et sans aucune valeur rédemptrice si l’on ne faisait pas preuve de la pitié la plus élémentaire qu’inspirent leurs tentatives pitoyables de se targuer d’un fond d’humanité (en même temps, cela fait froid dans le dos d’imaginer ce que la taupe/responsable de Services d’information/agent provocateur Fanny Decreuse (alias Shanti Muller) a pu et peut encore réellement faire lors de ses séjours en Inde pour « aider les lépreux » ; ou encore quelles sont les sinuosités escheriennes de « l’éthique » et de la « philosophie de vie » que la taupe « Sara Meylan » invoque dans sa lettre de démission à Securitas. On est encore plus attristé à l’idée que lors de son témoignage, la troisième taupe de Securitas Shinta Juilland ait eu le besoin de mentionner que les gens qu’elle espionnait – et qu’elle espionnerait sans doute encore si la presse ne l’avait démasquée –  était à ses dires ses « copains »).
C’est dans les mensonges éhontés de ses taupes et les traces des rapports qu’ont eu ces agentes de l’ombre avec les responsables de Securitas, et ces derniers avec les responsables au sein de Nestlé, par le biais de nombreux avocats tous plus habiles et collaboratifs les uns avec – je veux dire que – les autres, que se trouvent les preuves les plus flagrantes de la nature proprement burlesque de l’instruction.
Au sujet des cadres et responsables, on trouve dans Affaire classée également des informations pour le moins édifiantes sur les parcours professionnels (et c’est là que l’on a de quoi vraiment sombrer dans l’inquiétude) des différents responsables, notamment « Georges Mathurin » (alias utilisé dans le livre de Feuz, qui va jusqu’à protéger l’identité de l’ex-responsable des services d’investigation de Securitas qui, malgré sa condamnation pour abus sexuels, a reçu l’autorisation de travailler dans le secteur de la sécurité privée à Fribourg). L’immobilisme et l’autosatisfaction politique vaudoise ne sont évoqués que de manière passagère mais d’autant plus douloureuse.
Avec en annexe des copies des pièces à conviction, qui ne sont pas sensées être les pièces de dossiers personnels sur divers activistes, ainsi que quelques pièces à conviction très pauvres généreusement fournies par les organisations prévenues, ce livre est essentiel à qui veut se rendre compte facilement et rapidement que, loin de dénoncer des concepts vaporeux tel que « le système » ou « la société », il est des individus (mais surtout  une importante société de sécurité privée qui collabore régulièrement avec des institutions communales, cantonales ou fédérales) qui peuvent se permettre de bafouer la loi et salir les concepts de démocratie dès le moment ou les intérêts financiers qu’ils représentent sont suffisamment conséquents.
On pourra éventuellement en compléter la lecture par une consultation de la brochure  Encore une infiltration de groupes politiques par une agente de Sécuritas que l’on trouve également en ligne à l’adresse : http://ch.indymedia.org/media/2008/09//62864.pdf
Enfin, le GAR  a publié une brochure En guise de bilan de l’infiltration du Groupe anti-répression par une agente de Securitas, à l’adresse https://espaceautogere.squat.net/infokiosk/editions/Secu2.pdf . D’ailleurs le GAR peut être contacté (e-mail: gar@no-log.org , tél. : 078 847 16 36) en cas de doute de l’infiltration d’un groupe par un agent de sécurité privé. Il est tellement triste d’en arriver là…

FEUZ, Alex. Affaire classée : Attac, Securitas, Nestlé. Lausanne, En bas, 2009. 213 p.

Disponibilité