L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Laisse-moi entrer 13 août 2011

Filed under: Divers,Polar,Roman — davide @ 8:00
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Sans être une diva assoiffée de gloire et de reconnaissance, je suis tout de même sensible à l’avis d’autres rédacteurs de blogues, et lorsque la Sentinelle Livresque a fait un billet sur ce livre, j’ai quand même trouvé l’appel de la lecture difficile à résister.

D’une part parce que l’adaptation cinématographique de ce livre m’est absolument bouleversante (mais ça c’est un problème pour eux) d’autre part parce que je n’avais encore jamais lu d’auteur scandinave à part Tove Jansson (ceux qui connaissent son œuvre savent de quoi je parle si j’avance qu’on ne peut la considérer simplement comme « auteur scandinave »).

Ah oui c’est aussi mon premier effort de lecture bit-lit (si j’exclus le billet sur Fascination), ou presque car je doute que les jeunes (et moins jeunes) filles trouvent leur compte dans Laisse-moi entrer

Laissez-moi vous expliquez :

On y trouve du vampire, certes, et il est profondément intégré à l’époque contemporaine, mais Lindqvist n’a en aucun cas essayé d’en faire un succédané mielleux à la figure symbolique de nos plus noires tendances adolescentes.

Les vampires de Lindqvist font peur. Vraiment peur.

Les humains ne sont pas en reste, d’ailleurs. D’abord, ils ne sont pas beaux à voir. Les enfants sont de petits déviants en puissance, s’ils ne sont pas des ados attardés par l’acné et l’abus de colle. Les parents dysfonctionnels ne sont pas juste séparés à l’amiable (mais qui aiment toujours leurs enfants) ; ils sont des lâches, torves, alcooliques (nous y reviendrons), nécessiteux et aveuglés par leur propre mesquinerie (pas de partie de baseball supersonique en vue, donc).

Les héros sont des profs de sport proto-franquistes poètes du patin à glace

M. Ávila, Fernando Cristóbal de Reyes y Ávila, aimait faire du patin à glace. Ça oui

des pochards sociopathes épargnés du vagabondage par le seul système social scandinave :

-Mais tu as bien un peu d’argent.

-Nous somme en Suède, ici. Sors une chaise et place-la au milieu du chemin. Assieds-toi sur la chaise et attends. Si tu sais attendre suffisamment longtemps, quelqu’un viendra et te donnera de l’argent. On prendra soin de toi d’une manière ou d’une autre.

ou encore des caissières suicidaires (elles aussi alcooliques).

Ce n’est pas tellement que Laisse-moi entrer est noir (il l’est, et pas mal), ce qui le distingue des autres romans à bête à crocs c’est qu’il est très, très gris.

Le ciel est bas et gris. Le temps glacial. Les chats victimes de consanguinité. Je n’en dis pas plus car ça serait tout gâcher.

Peut-être souffre- t- il un tout petit peu de sa traduction, mais sans savoir lire le suédois, je ne me prononcerais pas, sauf pour relever une certaine platitude de la langue, ce qui est particulièrement pénible lors des scènes les plus sanguinolentes.

Mais trivialités que voilà! Ce livre est excellent, et ne peut être qu’amélioré par le visionnage subséquent de l’adaptation de Tomas Alfredson (Låt den rätte komma in, ou Morse en français, mais par pitié évitez le remake américain).

LINDQVIST, John Ajvide. Laisse-moi entrer. Paris, SW-Télémaque, 2010. 547 p.

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Terroriste 27 mai 2011

Dans ma lancée si proactive de faire de ce blog une véritable plateforme d’échange et d’ouverture (tout en restant fidèle à mon goût pour la mort violente et la misère humaine), je me suis laissé tenter par une lecture présentée sur Livraison, des gens plutôt sympathiques et au goût littéraire ma foi fort éclectique, ce qui n’a rien à voir avec le fait que ce blog soit à présent clos.

J’avais vaguement entendu parler de John Updike mais sans plus, ce qui est un peu lamentable puisqu’il qu’il a gagné le Pulitzer, le National Book Award, le American Book Award, le National Book Critics Circle Award, le Rosenthal Award, ainsi que la médaille Howells, et qu’il est mort (ça peut aider un auteur, ça). Le type est donc une pointure, ça aurait été dommage de ne pas au moins lire un des ses ouvrages…

Terroriste est celui qui me parlait le plus, vu que je l’imaginais traiter à peu près du même thème que Les Taqwacores, qui m’avait assez touché.

Au menu, jeunesse américaine et islam contemporain : Ahmad est un jeune Américain à l’héritage mêlé qui, à la fin de sa scolarité, voit une opportunité de se mettre au service d’un islam plutôt militant, confronté qu’il est à la dépravation de la sinistre région du New Jersey ou il vit seul avec sa mère.

Et c’est sinistre : n’ayant aucune expérience personnelle de l’Axe du Bien, je pars du principe que hormis une certaine licence littéraire, Updike s’efforce d’établir une représentation plus ou moins objective d’une certaine Amérique, et celle-ci est pleine de non-Caucasiens à l’avenir bouché s’il ne finit pas par une fin de vie prématurée et lamentable en passant par la case prostitution et /ou toxicomanie. Ahmad s’en sort plutôt bien ; il est intelligent, propre sur lui, ne fornique ni se drogue. Evidemment, cela est dû à une observation extrêmement rigoureuse d’un islam des plus orthodoxe sous la direction de son imam personnel, personnage plus que douteux. Il n’est pas aidé non plus par une mère artiste volage et égocentrique, et un orientateur scolaire en bout de course, juif athée dépressif et déprimant.

D’autres personnages viendront s’ajouter à cette joyeuse bande, mais en lisant, il était difficile de me départir de l’idée que :

a) la trame de l’histoire toute entière tourne autour du héros, y compris les actions et motivations des personnages les plus secondaires. C’est peut-être l’effet voulu, toujours est-il que j’y trouve une sorte de déséquilibre qui place un enjeu trop important sur ce héros en plein bildung et étouffe ou réduit les personnages secondaires à :

b) des stéréotypes. Je ne suis pas contre un bon stéréotype. Il peut être l’expression d’une facette de l’humanité fort commune, ou que l’auteur désire explorer. Il peut également servir de moteur à l’intrigue, voire focaliser la réponse émotionnelle du lecteur. Cependant les personnages de Terroriste ne me semblent remplir aucune de ces fonctions, mais servir uniquement de catalyseurs au héros pour aboutir à

c) la chute de l’histoire. Beuuhah. Je m’explique : il serait naïf d’attendre de ce genre de roman une radiographie explorant objectivement (au possible) le choc des cultures, d’autant plus que Terroriste sait très bien dépeindre une culture face à sa propre violence auto-destructrice et sa xénophobie, mais j’ai un peu l’impression que Updike a manqué une splendide occasion de montrer le gâchis et les conséquences que le recours aux extrémismes quels qu’ils soient a tendance à amener, à cause de cette chute un peu fadasse qui clôt le roman. Mais bon, de là à ne pas le lire…

UPDIKE, John. Terroriste. Paris, Seuil, 2008. 314 p.

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Dans la nuit brune 3 février 2011

Ne nous leurrons pas; l’homme occidental doit souffrir pour s’affranchir de ses péchés, et personne n’est aussi frétillant que moi à l’idée d’une bonne flagellation livresque pour expier tous les infâmes actes commis entre 10h et 17h derrière le bureau du prêt.
Cependant il m’arrive de fauter et de lire un livre si plaisant, si agréable que tout se trouve à refaire, et Oh! Éditions se retrouve à nouveau en pôle position sur ma liste de lecture.
Car je suis tombé sur le dernier Desarthe…
On ne devrait plus présenter Agnès Desarthe; cette grande dame (au moins 1.90m) de la littérature française publie depuis 1992 presque sans arrêt, pour tous les âges et dans une variété d’éditions et de collections à faire pâlir n’importe quel Levy, Musso ou même Meyer.
D’autre part, elle a aussi participé à la traduction de l’anglais d’un certain nombre d’auteurs américains non-négligeables, dont le versatile Sachar , l’improbable Fine et surtout la troublante (et pas forcément dans le bon sens du terme) Lowry.
Mais ça, c’est pour contextualiser la dame, car déjà lorsque j’étais petit Davide à la section jeunesse des BM et que je faisais rire les grand(e)s en lisant des livres des collections « Grands galops » ou « Coeur grenadine« , la parution et surtout la lecture d’un Desarthe était un moment de pur bonheur, car c’était la promesse de l’humour noir à souhait, aux situations terriblement, désespérément humaines, aux dialogues juste ce qu’il faut de verbeux, et aux chutes particulièrement bien amenées.
Alors, 10 ans plus tard, la grande Agnès est-elle encore sur le ring ?
La réponse est oui, et c’est tant mieux!
Dans la nuit brune est un non-roman, ou plutôt un multi-roman, dont l’histoire est des plus simples. Un personnage principal vit avec sa fille adolescente. Le petit ami de celle-ci se tue, et c’est tout un engrenage qui se met en branle autour du père, entraînant avec lui un nombre très exactement suffisant de personnages secondaires tous superflus, mais tous tellement justes à leur place. De plus, le roman est multi; pas vraiment un roman policier, pourtant il y a enquête; on pourrait croire au roman sentimental, car il y en a à foison, mais le sentiment que dépeint Desarthe est par trop proche de l’espèce de résidu collant, salissant et embarassant qu’on rencontre dans la vraie vie pour se parer l’étiquette du genre à ce roman. On passe par le roman historique, le Bildungsroman, même un peu de science-fiction voire du gothique sans jamais être sûr que le propos du roman ait fini d’évoluer, et c’est très bon.
S’il devait y avoir une critique un tant soit peu négative à ce livre, il s’agirait de la même qu’on pourrait faire à d’autres chefs d’œuvre de Desarthe, particulièrement Je manque d’assurance, c’est de ne pas se contenter de l’excellence développée au cours du roman et d’avoir besoin de rajouter une dernière couche de récit totalement superflue qui fait passer un livre autrement exceptionnel à un exercice un peu surfait. Dans le susmentionné Je manque d’assurance il s’agissait d’une fin heureuse des plus indigestes, pour Dans la nuit brune il s’agit plutôt d’une tirade historico-familiale un brin démagogique dont on se serait bien passé. Mais bon, cela reste du Desarthe, de l’excellent Desarthe.

DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris, Olivier, 2010. 210 p.

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p.s.: pour un autre avis, voyez donc celui de Morgouille

 

Fascination 26 mars 2009

Filed under: Roman — davide @ 12:31
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twilightJ’avais a priori toutes les raisons du monde de détester ce roman, tant les vampires contemporains me donnent des poussées d’eczéma atopique. Connaissez-vous en effet une figure fictive surnaturelle qui incarne mieux les fantasmes de l’adolescence attardée, qui ne vit que la nuit, est belle sans effort, n’est jamais menacée par les responsabilités d’adultes, est physiquement très supérieure, inspire la crainte et/ou subjugue petits et grands, et qui est libre de toute pulsion sexuelle ?

Alors, en connaissez-vous ? Parce que moi, pas.

Et puis, bon, c’est un roman d’amour.

J’étais donc tout prêt à catapulter cet opus droit au centre du soleil, mais plus j’en tournais les pages, plus j’étais pris par sa lecture, et ce pour les mauvaises raisons.

Faisons ici un rapide synopsis : Isabella déménage d’une région très ensoleillée des Etats-Unis où elle vit avec sa mère, écervelée égoïste, pour une région très pluvieuse des Etats-Unis où elle vivra avec son père. Elle y rencontre Edward, un ado de près de cent ans, vampire très beau, très fort, moyennement intelligent mais très sensible.

J’ai commencé par être atterré par le personnage principal. D’abord parce que c’est pour donner à sa mère le loisir de profiter de son jeune beau qu’elle se sacrifie en déménageant sous un climat qui lui cause troubles du sommeil et dépression profonde. Non pas qu’elle ait eu besoin de l’aide d’une météo défavorable pour être malheureuse.

Car Bella, comme elle aime à être appelée, est à ce point une professionnelle de l’auto-dénégation que découvrir jusqu’où elle peut aller dans cette discipline est devenu un de mes buts dans cette lecture. Que ce soit face à son physique diaphane qu’elle trouve tellement ingrat – malgré le fait que les trois mâles alpha que compte sa volée scolaire (l’intellectuel, le sportif et le vampire) ne peuvent s’empêcher de lui tourner autour dès son premier jour de classe – ou de ses graves problèmes moteurs cérébraux (on nous rappelle page après page que le simple fait de parcourir quelques mètres à pied tient pour Bella du parcours à la Indiana Jones), notre héroïne est l’archétype de la vierge en détresse .

Heureusement pour elle, le garçon le plus séduisant de son nouveau lycée est incroyablement attiré par elle : ses pouvoirs vampiriques et surnaturels ne sont pas de trop pour lui éviter le sort que la sélection naturelle réserve aux inadaptés de la vie de sa trempe.

Parlons donc de Edward. Le fait qu’il trouve Bella physiquement irrésistible lui procure au départ quelques conflits intérieurs, mais il se résigne vite au fait qu’il ne peut pas plus se passer d’elle qu’un skieur de fond de son bonnet à pompon. C’est heureux car, du coup, ce personnage clairement en quête d’une raison de vivre trouve ici l’opportunité de focaliser sa force herculéenne, sa vitesse foudroyante et surtout, surtout sa capacité à être dévoué corps et âme. Inutile de dire que j’étais, comme disent les jeunes, mdr à chaque page, à chaque transport passionné ou acte de bravoure quasi-spartiate, ce qui constitue un état d’esprit assez nouveau pour moi. Mais aucune mélodie n’est complète sans son bémol, et le moment est venu de porter un petit coup de règle sur les doigts de Fascination. Car ce roman est désespérément, tristement dans l’air du temps, et pas dans le bon sens du terme. On l’aura compris, Bella incarne la femme parfaite pour misogyne à tendance patriarcaliste, tant elle est superficielle, peu intéressée par son accomplissement personnel et peu confiante en elle-même. A tel point qu’au moment où, face à quatre affreux déterminés à lui faire des choses horribles, elle se tient prête à leur rentrer dans le lard alors qu’elle n’aurait clairement aucune chance de survie, elle fournit à son vampire préféré une occasion supplémentaire de se fâcher contre des méchants.

Car les personnages d’Edward et de sa famille de suceurs de sang ont aussi un peu de quoi inquiéter : plutôt que d’incarner l’une des facettes monstrueuses de la psyché humaine, ces derniers combattent le mal par le développement personnel et n’aiment rien d’autre que le baseball, les balades dans la nature, et surtout leur famille, de belles valeurs qui me laissaient espérer les voir s’engager pour combattre en Irak.

De plus, leur cellule familiale répond à des modèles qui me font habituellement lever le sourcil : le père est beau et médecin, la mère est belle, douce et mère au foyer. Les frères symbolisent à eux seuls toutes les valeurs typiquement masculines : l’un est musclé comme un bœuf texan, l’autre manipulateur pour le bien de tous. Les sœurs sont, quant à elles, soit la grâce personnifiée (avec un soupçon de prescience), soit la jalousie incarnée (avec un soupçon de rien d’autre, pas même deux lignes de dialogue). Tous vivent les uns pour les autres.

Tous ces éléments m’auraient ordinairement fait pousser des hauts cris pendant ma lecture s’ils n’avaient été servis si généreusement que seule est possible une lecture au deuxième degré du moment que l’on a plus de huit ans, disons douze.

Il faut certes se rappeler qu’un roman ne peut être fonctionnel s’il ne génère pas le plaisir de lire chez le lecteur, mais le livre de Stephenie Meyer a un côté qui tend à la fanfiction par l’acharnement qu’elle met à assouvir les fantasmes les plus infantiles de son public cible de manière exhaustive.

Mais, voyant avec tristesse approcher la deuxième page de cette présentation, je vais conclure. Je ne lirai pas les autres volumes de cette série, davantage parce que ma liste de lecture connaît plus de rallonges qu’un manuscrit de Proust que par dégoût, car le ridicule involontaire de la plupart de ses éléments est ce qui sauve ce livre. Pour être parfaitement honnête, si Bella avait été un garçon ou Edward une fille, cela aurait ajouté une plus-value à un roman que l’on aurait qualifié d’exagéré, certes, mais somme toute intéressant. J’aurais peut-être même été élogieux à son endroit, qui sait. Enfin, malgré les valeurs peu progressistes qu’il véhicule, on peut parier que l’avenir de ce roman s’accomplira dans les limbes où s’épanouissent les autres séries de la décennie à succès planétaire, immédiat et, en fin de compte, vite oublié (Harry qui ?). Il serait optimiste et naïf d’espérer de la part du public à qui ce roman est destiné le même engouement pour une lecture ayant une véritable conscience politique, alors à quoi bon s’énerver, finalement ?

MEYER, Stephenie. Fascination. Paris, Hachette, 2009 (Black moon). 525 p.

disponibilité

p.s.: pour une présentation toute aussi fouillée, mais un peu plus positive (personnellement je dirais trop gentille), voir l’article du blog « Chez Clarabelle« , ou encore celui de Oranee.