L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le coeur n’est pas un genou que l’on plie 10 décembre 2010

Filed under: Roman — chantal @ 10:35
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Dans le contexte actuellement très bouleversé de la Côte d’Ivoire, pourquoi ne pas plonger dans un autre moment de l’histoire récente du continent, autrement dramatique, celui de la Guinée-Conakry… La situation que connut ce pays dans les années 60-70, la Guinée sous Sekou Touré, contexte politique où règne l’arbitraire, où la « révolution est en marche » et où il vaut mieux marcher au pas, sinon coup de bâton, le bâton étant un euphémisme, bien entendu.
 Cest l’histoire d’une très jeune fille, la narratrice de ce court roman, où l’oralité est présente, qui nous raconte son quotidien, dans un contexte pour le moins chaotique. La situation politique est posée sans fioriture par l’auteur, les idées subersives sont punies sans ménagement, les dissidents pendus, ceux qui pensent autrement sont emprisonnés, le système scolaire est en dessus-dessous, le couvre-feu est décrété, les tickets de rationnement circulent, le commerce interdit et ainsi de suite…
 Notre jeune fille doit se débrouiller sans ses parents qui l’ont abandonnée avec ses frères et sœurs, elle s’occupe d’eux un moment puis s’en va plus loin, ailleurs, s’installe un temps chez sa grand-mère, à un autre moment, chez un oncle, chez un cousin, etc, elle est toujours sur le qui-vive, sur le départ, pour atteindre son objectif : apprendre, pouvoir s’inscrire à l’école. Apprendre est son but ultime, et bouger une nécessité pour ne pas s’attacher aux gens, car elle a compris très tôt que si on s’attache on souffre.
 Le roman est dur, mais vivant et il y a aussi les aspects positifs comme la solidarité entre les personnes de la famille plus ou moins proche, la transmission des savoirs, l’entraide pour la survie au quotidien, une vraie générosité et aussi une bonne dose de résistance au jour le jour.
 Au-delà d’un décor sombre, il y a des moments magiques où la jeunesse vit malgré tout. On s’amuse de certains détails dont la narratrice nous fait part, la musique, les tenues, les « en attendant » qui désignent un certain style de chaussures, vous verrez… et il y a la rencontre avec Alpha, qui va pouvoir offrir une échappatoire à notre jeune fille. Il va lui laisser ses livres et là, c’est tout un monde qui s’ouvre à elle et dans ces moments de lecture, elle va pouvoir oublier un peu sa difficile condition, sa solitude. Déterminée, notre héroïne n’a qu’une seule soif, apprendre encore et encore, c’est sa porte de sortie.
 Si toutefois vous n’êtes pas encore convaincu par cette suggestion de lecture, lisez au moins les titres de chapitres, par exemple : « Quand toutes les barbes prennent feu, chacun s’occupe de la sienne » ou « la chance est au bout des pieds » , voilà… bonne lecture !

BARRY, Mariama. Le coeur n’est pas un genou que l’on plie. Paris, Gallimard, 2007 (Continents noirs). 201 p.

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La constance du jardinier 2 août 2010

Celui qui lit assidûment mes billets (si cela existe) se rappelle sans doute que le dernier (et premier) roman que j’ai lu de Le Carré m’avait laissé une impression plutôt positive. Donc je n’ai eu aucun mal à me plonger dans La constance du jardinier, sans autre préparation qu’une solide tasse de lapsang souchong bien goudronneux et quelques petits beurres.
Eh bien le thé a vite refroidi, et les petits beurres sont partis au compost, pour ainsi dire.
Ce qui m’a vraiment choqué dans ce livre, c’est qu’il soit une fiction, et que par conséquent, on puisse le lire pour « se détendre ». Résumons l’histoire : une femme de diplomate britannique en mission au Kenya est découverte égorgée et violée. A priori, le crime est totalement injustifié, et les réactions de ses connaissances sont très bien décrites dans tout leur glorieux cynisme intéressé et superficiel.
Difficile pourtant d’apprécier cette excellence littéraire devant l’horreur gratuite du geste et des manigances cyniques qui l’entourent, d’autant plus que l’on découvre que la victime en question était un peu plus que la godiche pot de fleur attendue dans ce rôle.
On passe assez vite au point de vue subjectif du veuf tout frais, qui dès son retour au pays est confronté à l’hypocrisie brutalement managériale de ses supérieurs, qui semblent avant tout déterminés à lui mettre la puce définitivement à l’oreille (où elle traînait un peu par hasard) quant aux circonstances somme toute vraiment très troubles du décès de Madame. En clair, elle n’a jamais conduit des recherches sur un médicament testé pour les gros occidentaux pourris d’argent sur les populations locales avec des effets clairement nocifs, que ses recherches étaient les élucubrations d’une folle, que d’ailleurs elle le trompait avec un médecin non seulement noir mais aussi BELGE (!!!), et qu’il est impossible que les entreprises pharmaceutiques impliquées soit aussi malveillantes car elles font de très sympathiques et généreux dons au gouvernement britannique, etc., etc.
Le pauvre mari, qui en plus d’avoir perdu l’amour de sa vie est à présent confronté à l’entité collective la plus abjecte de l’histoire du roman, mènera sa petite enquête à travers le monde, échappant de justesse aux griffes des monstres à l’apparence bien humaine qui le poursuivent, tout en attirant le malheur sur tous ceux qui, dans leur bêtise et leur naïveté, font preuve d’une once de conscience pour lui venir en aide.
A part ce personnage du mari un peu chevalier en armure étincelante, que l’on peut aisément excuser en invoquant les chocs traumatiques qu’il subit, la constance de Le Carré est au rendez-vous.
Et c’est très précisément là mon problème avec ce bouquin. Le événements qu’il narre sont probablement fictifs tels qu’ils sont décrits, mais non seulement crédibles autant qu’avérés, en ce qui concerne ce qu’une entreprise pharmaceutique moyenne à grande est capable, en accointance avec les gouvernements des pays « civilisés » et quelques acteurs financiers bien placés (quelqu’un a dit « Monsanto » ? pas moi, car Monsanto c’est avant tout l’intégrité, le dialogue, la transparence, le partage, vous êtes toujours là ?, l’utilité, le respect, et l’implication pour atteindre des résultats et la création d’un espace de travail épanouissant BWHAHAHAHAHA).
Du coup. j’ai eu un peu l’impression que la dernière page était un peu vite tournée pour faire place à l’un des démentis les plus légers que j’ai eu l’occasion de lire, où presque tout le monde politique et médical est lavé plus blanc que blanc avec force anecdotes parfumées à la bière au gingembre. Il faut tout de même reconnaître que Le Carré égratigne (ou du moins n’excuse pas) dans son démenti l’industrie pharmaceutique, mais si l’on mesure l’efficacité d’une dénonciation à la levée de bouclier qu’elle suscite, tout cela est bien plein de retenue pour une histoire aussi abominable. Ceci dit, abominablement bien écrite.

LE CARRE, John. La constance du jardinier. Paris, Seuil, 2002 (Point romans, 1024). 518 p.

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Ebène 14 janvier 2010

La promesse d’une issue heureuse au Moyen-Orient, au vu des événements récents, semblant plus impossible encore qu’un nouveau stade lausannois harmonieusement intégré dans son décor environnant, j’ai décidé de laisser un peu reposer cette région dans mes billets, et sur la recommandation d’une collègue, de me payer une tranche d’exotisme tout inclus grâce à Ebène de Ryszard Kapuściński.
Ce livre s’ouvre sur le Ghana qui, en 1958, accueille l’auteur, jeune journaliste fraîchement débarqué de Pologne, et lui fait écrire toute sortes de choses un peu iniques sur les couleurs, la chaleur, et surtout tous ces gens qu’il rencontre, ce mode de vie bien différent qu’il découvre dans la fébrilité d’un continent qui s’ébroue, plein d’enthousiasme, libéré du joug des colonies. C’est très poétique et énerve pas mal.
Mais ce livre est traître et retors, car plus on avance dans les chapitres, plus on avance dans la chronologie du continent, et plus on découvre que la liberté est bien superficielle et que le colonialisme et l’esclavagisme sont des poisons qui agissent très, très longtemps. Sans se départir de cette plume hallucinée de paludisme, Kapuściński n’emprunte que les chemins de traverse, limité qu’il est par un budget inexistant, ce qui le met dans une position particulière loin de celle du journaliste habituellement à même d’accéder à son sujet et de partir aussi vite sans le moindre souci, et s’il frise la mort plus d’une fois, ces expériences ne prennent jamais le devant de la scène. Ne mentionnons même pas la finesse des apartés de géopolitique historique qui sont parfaitement intégrés aux récits qu’il nous livre.
Ce qui prend le devant de la scène, c’est l’Afrique ; non pas l’Afrique des frontières post-coloniales, aussi propices à la paix et à l’entente entre les peuples qu’une coupe du monde de football, mais une Afrique en pleine mutation, subissant le contre-coup de la colonisation, la cupidité avide de ses classes dirigeantes et le climat d’une rudesse au-delà de ce que nous pouvons comprendre, mais aussi l’Afrique de ses habitants s’adaptant sans cesse aux affres de leur vie quotidienne avec ce que l’on serait tenté de qualifier de philosophie zen-réaliste.
C’est là mon grand malheur et la force de Kapuściński : vu qu’il ne se départit jamais d’un certain lyrisme, qu’il affiche ouvertement sa sympathie pour le continent africain et qu’il est capable de trouver de découvrir des pépites d’humanité (la bonne, n’est-ce pas, pas l’autre…) dans les situations les plus dramatiques, certains des chapitres (je pense en particulier à celui sur le Libéria, où l’apartheid fut inventée au milieu du 19ème siècle par… des esclaves) vous fichent une puissante nausée à l’âme, et vous subjuguent de dégoût horrifié devant la noirceur de certain agissements humains avant que vous ayez eu le temps de dire « Pourquoi ce type tout nu porte-il une kalachnikov ? ».
(Réponse : parce qu’il est fou bien sûr. Fou, mais avec une kalachnikov…)

P.S. : ah oui, pas de bibliographie. Kapuściński, un point en moins…

KAPUSCINSKI, Ryszard. Ebène : aventures africaines. Paris, Plon, 2000 (Feux croisés). 332 p.

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Le meilleur reste à venir…. 24 juin 2009

Filed under: Roman — chantal @ 9:00
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Sefi Atta, Le meilleur reste à venir

Sefi Atta, Le meilleur reste à venir

 En direct du Lagos au Nigéria et dans son époque actuelle, voici un roman social et urbain, qui nous plonge dans le quotidien de deux jeunes filles qui, liées par une forte amitié malgré leurs différences vont nous immerger dans leur apprentissage de la vie.
Un acte violent va toucher Sheri et bouleverser son histoire, peu après, Enitan sera contrainte de poursuivre ses études ailleurs. Une fois séparées,  la vie se chargera de les faire évoluer de manière diverse et de leur apprendre les dures conditions sociales de la société patriarcale dans laquelle elles vivent. Rebelles chacune à leur manière, elles n’hésitent pas à bousculer les normes car elles aspirent trop à la liberté, même si elles savent que le prix à payer est élevé.
Quelques plus ou moins douces années plus tard, passées à rechercher  l’amour,  la jeune Enitan plus  « sérieuse » que Sheri, va vraiment devenir celle qu’elle est. A travers ses rencontres et déceptions amoureuses, mais surtout à travers ses colères et ses révoltes. Toujours témoin aussi de la vie difficile  que mène sa mère…. mais je ne vais pas tout vous raconter, elle trouve toujours de quoi s’énerver… ou s’insurger…, mais dans quel monde vit-on- aussi ??
Donc, plus impliquée politiquement de par la voie qu’a suivi son père avocat, engagé et militant pour la liberté d’expression, Enitan va se battre sur tous les fronts, pour son travail, pour un salaire égal, pour la liberté, pour le statut de la femme dans la société, mais aussi dans la famille, et également dans son couple face à son mari pour garder son indépendance à tout prix.
Mais quand elle se retrouve vraiment et qu’elle s’écoute, elle comprend qu’elle ne peut fuire ses idéaux et elle part… libre et légère… malgré les souffrances assumées qui seront toujours présentes en elle.
Mon ton n’est pas sévère, car ce livre malgré des thématiques et des moments très douloureux pour nos héroïnes, n’est pas un livre triste, les couleurs et la vie qui vaut toujours la peine d’être vécue, balaient toutes les horreurs. Sefi Atta nous brosse un magnifique portrait de femme d’aujourd’hui, engagée et sensible, qui se remet sans cesse en question, on la voit bien piquer ses colères! et tout ça dans les parfums des plats  piquants que concocte avec amour son amie de toujours, Sheri. 

 Disponibilité

 ATTA, Sefi. Le meilleur reste à venir. Paris, Actes sud, 2009. 429 p.