L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

A la recherche des fantômes de l’Everest 2 septembre 2011

Le 8 juin 1924, George Mallory et Andrew Irvine grimpent à l’assaut de l’Everest, le plus haut sommet du monde jusqu’ici invaincu. Vers 13 heures, on les aperçoit une dernière fois à la jumelle depuis le camp de base situé quelques 3 000 mètres plus bas avant que les nuages se referment sur eux. Ils ne sont plus qu’à quelques centaines de mètres du sommet, on ne les reverra jamais.

Depuis, le mystère demeure. Mallory et Irvine ont-ils atteint le sommet de l’Everest ou ont-ils succombé avant, quelque part sur les pans de la montagne ? Si l’hypothèse de la réussite se vérifiait, ils auraient alors accompli l’incroyable exploit d’avoir foulé le plus haut sommet du monde 29 ans avant Edmund Hillary et Tensing Norgay.

Durant des décennies, aucune trace des deux alpinistes anglais ne fut trouvée jusqu’à ce jour du 1er mai 1999 lors duquel une expédition américaine conduite par Conrad Anker découvre le corps momifié de George Mallory à 8 229 mètres dans un éboulis de la face nord de l’Everest.

La nouvelle fait sensation et relance toutes les hypothèses. Parmi les objets retrouvés sur Mallory il y a des lettres, une paire de lunettes, mais pas d’appareil photographique. Nous savons que Mallory et Irvine possédaient chacun un appareil photographique lors de leur tentative d’ascension. Cet objet, s’il était retrouvé, pourrait apporter la preuve de leur réussite ou la confirmation de leur échec. La question essentielle demeure : ont-ils atteint le sommet ce fameux 8 juin 1924 ?

A travers une passionnante enquête, Conrad Anker et David Roberts tentent de recomposer le puzzle avec les éléments dont ils disposent. Leur récit retrace l’histoire de l’expédition de Mallory et Irvine, les diverses tentatives de recherche, la découverte du corps de Mallory et la reconstitution de ce qui a pu se produire avant l’accident. Toute la lumière n’a pas encore été faite car il manque toujours le corps d’Andrew Irvine et ces fameux appareils photographiques qui livreront peut-être, un jour, la vérité.

Le mystère de l’appareil photographique de George Mallory et la preuve qu’il pourrait contenir est un élément central de la trame de la fascinante bande dessinée en 5 tomes dessinée par Jirô Taniguchi  et intitulée Le Sommet des dieux.

Photographe et alpiniste, Fukamashi acquiert dans une échoppe de Katmandou ce qu’il pense être l’appareil photographique de George Mallory mais se le fait mystérieusement dérober. La disparition de cet objet lui fait supposer qu’il était bien en possession du fameux appareil. Déterminé à le retrouver à tout prix pour faire la lumière sur l’expédition des deux Anglais, il se lance dans une enquête semée d’embûches.

La route sera longue et jalonnée de rebondissements. Dans sa quête, Fukamashi croisera le chemin du charismatique et ombrageux Habu Jôji – un alpiniste emblématique – et s’intéressera de près à son rival Hase Tsunéo, personnage librement inspiré du célebre alpiniste japonais Tsuneo Hasegawa.

Mythes, fiction et réalité s’entremêlent dans une histoire passionnante qui captera chacun sans difficultés. Là réside le génie de Jirô Taniguchi qui s’impose comme l’un des plus grands maîtres du manga : réussir à fasciner le lecteur avec une trame de prime abord confidentielle et réservée à un public averti d’amateurs de montagne et d’alpinisme.

Jeffrey Archer, lui, est bien connu des amateurs de romans policiers. Et des tabloïds britanniques également, car cet ancien homme politique a été au centre de nombreux scandales qui lui ont même valu d’aller directement en prison sans passer par le start. On passera sur certains détails croustillants de sa vie d’avant – ce que fait également son éditeur en 4e de couverture – une façon élégante d’arrondir les angles.

Et puis nous ne sommes pas là pour polémiquer, car Jeffrey Archer est un écrivain efficace dans son genre qui a déjà quelques best-sellers à son actif et un certain nombre de lecteurs fidèles. D’ailleurs, j’en fais un peu partie puisque j’ai dévoré son dernier roman – parlons plutôt de biographie romancée – intitulé Le Sentier de la gloire dans lequel il raconte de manière haletante la vie de George Mallory, de son enfance à ce jour funeste sur l’Everest. 

L’écriture est efficace, le suspens savamment construit et le propos très vivant, teinté de ce flegme, de cette ironie et de cet humour so british qu’on affectionne. On rentre tellement vite dans l’histoire qu’on en oublie presque qu’elle est basée sur des faits réels. On se surprend à avancer la lecture avec frénésie pour en savoir plus tant on est tenu en haleine alors que l’on connaît déjà la fin. Bref, c’est un très bon roman que l’on tient entre les mains, une réussite.

Les amateurs de récits d’alpinisme liront l’un, les passionnés de bandes dessinées l’autre, les amoureux de la romance le troisième, peut-être tous. Personnellement, je vous conseille la lecture de ces trois oeuvres car il est absolument jouissif de découvrir comment un sujet peut être traité sous trois formes et sous trois angles différents. Cela permet également d’inscrire Le Sommet des dieux dans son vrai contexte et de prendre la mesure du travail scénaristique sous-jacent. De toute façon, vous n’y résisterez pas car le sujet est passionnant et ces trois lectures absolument délectables.

ANKER, Conrad ; ROBERTS, David. A la recherche des fantômes de l’Everest. Grenoble, Glénat, 2000. 260 p.

Disponibilité

TANIGUCHI, Jirô ; BAKU, Yumemakura. Le Sommet des dieux. Bruxelles, Dargaud Bénélux, 2005. 5 volumes

Disponibilité

ARCHER, Jeffrey. Le Sentier de la gloire. Paris, First, 2010. 503 p.

Disponibilité

 

L’Irrésistible ascension de Sonam Sherpa 18 juillet 2011

Filed under: Documentaire — Christian L. @ 8:00
Tags: , , , , , , , ,

L’histoire de Sonam Sherpa, c’est un peu une successfull story à l’américaine, à la différence qu’elle se passe au Népal.

Cette histoire, c’est celle d’un homme né dans un village sans eau courante ni électricité, qui n’est pas allé à l’école et que rien ne destinait à devenir homme d’affaire et entrepreneur. Aujourd’hui pourtant, il possède la plus grosse compagnie de trekking du Népal et emploie mille huit cent personnes. Il passe ses journées au téléphone, travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, voyage aux quatre coins du monde et parle cinq langues. Avec son frère Ang Tshiring, il est également fondateur et propriétaire d’une compagnie d’aviation qui compte dix-sept appareils.

Ce parcours exceptionnel est le fruit d’une longue construction faite d’opportunités, de ténacité et d’un grand travail. Il débute à l’aube des années 1980 dans un pays où tout est à faire et où tout est possible. A cette époque, le Népal est déjà une destination très prisée des voyageurs, des aventuriers et des alpinistes. Il offre un vaste terrain de jeu et de découvertes et attire une clientèle en quête d’authenticité et de dépaysement. Le tourisme y est très mal organisé et majoritairement en main de compagnies étrangères qui emploient la main d’oeuvre locale à bas prix. Pourtant, personne ne connaît mieux le Népal et ses richesses que ses habitants, et la nécessité d’avoir des contacts locaux fiables pour surmonter les barrières administratives et les obstacles linguistiques confère aux autochtones un poids stratégique jusqu’ici sous-exploité.

Sonam Sherpa comprend très vite l’enjeu et se positionne alors comme un interlocuteur incontournable auprès des expéditions étrangères qui partent à l’assaut des hauts sommets népalais. Pour elles, il prépare le terrain, organise les transports, réceptionne le matériel, engage les porteurs et rivalise d’ingéniosité pour faciliter les séjours. A force de travail, de contacts et d’expérience, il devient l’homme de référence vers qui on se tourne.

Et Sonam ne s’arrête pas là. Il sait qu’il peut faire plus et encore mieux. Il ouvre alors son agence de trekking et d’expéditions, met en place des circuits organisés, forme ses collaborateurs à l’accueil en langues étrangères et se lance dans l’amélioration qualitative de toutes les prestations qu’il offre. Il va jusqu’à acheter et rénover des lodges qu’il transforme en étapes confortables ou aménager des aires d’atterrissage pour les hélicoptères dans les camps de base et les villages éloignés.

Sonam Sherpa est maintenant devenu un homme riche, très influent et très respecté au Népal. Sa réussite, il veut en faire profiter son pays et ses habitants. Ainsi, il réinjecte une grande partie de l’argent gagné dans l’économie locale et s’investit dans des projets sociaux tels que la construction ou la rénovation d’écoles, d’orphelinats et de dispensaires.

A travers ce livre, Jean-Michel Asselin nous dévoile les multiples facettes de ce personnage surprenant qu’est Sonam. Il nous interroge aussi sur le progrès, le développement touristique et les effets de la mondialisation qui poussent vers le futur un Népal encore authentique et préservé, un Népal qui cherche sa voie à côté de ses deux grands voisins que sont la Chine et l’Inde.

ASSELIN, Jean-Michel. L’Irrésistible ascension de Sonam Sherpa. Grenoble, Glénat, 2010. 189 p.

Disponibilité

 

André Georges : une vie pour la montagne 20 juin 2011

Filed under: Documentaire — Christian L. @ 10:57
Tags: , ,

Pierre Ravanel, guide de montagne à Argentière près de Chamonix, raconte cette anecdote :

« J’ai rencontré André Georges pour la première fois en refuge sur la Haute Route Chamonix-Zermatt. Je l’ai vu. Je me suis dit : ce doit être un solide celui-là.

– Salut !

– Salut !

Et on a été boire un verre à la cuisine… et faire la vaisselle. »

Avec Jean Trolliet et Erhard Loretan aujourd’hui disparu, André Georges est l’une des plus grandes figures de l’alpinisme helvétique contemporain.

L’histoire d’André Georges est une belle histoire. C’est l’histoire d’un personnage taillé dans le roc, solide, pur, humble, comme la montagne aime à les produire. L’histoire d’un homme au parler simple et franc, à l’accent rude et chantant qui fleure bon l’authenticité et le terroir. L’histoire d’un alpiniste prestigieux et d’un guide exceptionnel. L’histoire d’une passion.

Cette histoire commence voilà bien longtemps, dans un 19e siècle finissant qui voit les premiers alpinistes parcourir les Alpes. Dans la famille Georges, il y a des guides depuis plusieurs générations, une tradition qui se perpétue et une expérience qui se transmet. André aime rappeler à son souvenir son oncle Joseph, le skieur, le « Chat des Alpes », une figure charismatique et un guide au palmarès remarquable.

André sera le douzième guide de la famille. Très tôt, ce sont les hauts sommets et l’altitude qui le capteront, plutôt que les bancs de l’école. L’appel de la liberté, des grands espaces, une quête d’un certain absolu. Très tôt il sera guide, à vingt-deux ans déjà, avec une solide expérience, un physique hors normes, beaucoup de détermination et de combativité. Et surtout, il y a cette fougue, cette envie d’en croquer…

André est lancé et il ne s’arrêtera plus. En solo, en cordée, avec des amis, des clients, des copains guides ou alpinistes, il marche, il court, il grimpe, infatigable, en été comme en hiver. Petit à petit se construit la légende, à force de premières audacieuses, d’ouvertures engagées, d’enchaînements improbables et d’expéditions aventureuses.

En un peu plus de quarante ans de montagne, André aura gravi plus de 2000 sommets aux quatre coins du globe, parcouru plus de quatre fois le tour de la Terre et emmené des milliers de clients avec lui. Et puis un jour, le corps se fatigue et s’use, et il faut ralentir, se ménager. Aujourd’hui, André Georges ne guide plus et s’est retiré de l’alpinisme. Il vit à Gietty, un petit hameau perché à 1800 mètres d’altitude au-dessus des Haudères dans le Val d’Hérens où il élève des Yaks avec sa compagne, en harmonie avec la nature, en toute simplicité.

L’histoire d’André Georges, c’est l’histoire d’une vie pour la montagne, totale et sans concessions, une belle vie.

GEORGES, André. Une vie pour la montagne. Lausanne, Favre, 2010.

Disponibilité