L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Le centaure dans le jardin 17 avril 2012

Filed under: Roman — Roane @ 4:51
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Certains livres habitent nos mémoires et les années n’en effacent pas leurs traces. Le centaure dans le jardin fait partie de mes « vieux » coups de coeurs. Malgré une légère appréhension d’être déçue par une relecture, j’ai sauté le pas, d’autant plus que le roman venait d’être réédité dans un bel emballage vert pétant. Il était épuisé en librairie depuis des années et notre bibliothèque conservait précieusement un exemplaire fatigué que je ne conseillais qu’à des lecteurs notoirement soigneux.
Cette deuxième lecture – quelques 25 ans plus tard – m’a rendue doublement heureuse :  tout d’abord, il était indéniable que le temps n’avait pas entamé la qualité de ce roman, au contraire ; et d’autre part, je me félicitai de mon bon goût de l’époque… Dans les jardins, il n’y a pas que des centaures, mais également de jolies fleurs qu’il est doux de se jeter !

Moacyr Scliar (1937-2011)  a écrit Le centaure dans le jardin à la fin des années 70. Il raconte l’histoire de Guédali, le centaure, créature moitié homme, moitié cheval. Ses parents d’origine juive étaient arrivés au Brésil après avoir fui les pogroms russes. A sa naissance, en 1935, ils sont catastrophés par cette différence manifeste ; on le serait à moins ! Pour ne pas se faire remarquer, ils déménagent à Porto Alegre pour se fondre dans la foule. Les parents vont élever leur étrange enfant en secret. On l’oblige à ne pas se montrer, à être discret, à s’occuper tranquillement, à ne sortir que la nuit, furtivement. La lecture devient donc un de ses passe-temps favoris. Il engrange de précieux savoirs qui suscitent en lui des envies de découvertes, d’autant plus que ses sabots ne demandent qu’à fouler les chemins vers d’autres horizons. Un peu avant ses 20 ans, il n’en peut plus de piaffer et se décide enfin à fuir.

Je galopais de nuit, me cachais le jour, et je parcourus ainsi une énorme distance. J’ignorais quelle était ma destination : peut-être la frontière ; peut-être l’Uruguay, l’Argentine. Je galopais sans relâche. Le Pôle Sud était ma seule limite.

Il s’arrêtera avant la frontière. Sa première étape est un cirque, un environnement qui semble propice à vivre sa différence. On admire son déguisement. On ne l’ennuie pas avec des questions, il se sent libre jusqu’au jour où son amoureuse le rejette violemment en découvrant sa partie animale. Le centaure avait cru avoir trouvé une personne de confiance à qui il pouvait dire la vérité. La déception est immense. Nouvelle fuite, nouveaux galops. C’est alors qu’il rencontre Tita, la centaure.

Je la reconnais comme une des miennes et elle comme l’un des siens. Nous sommes de la même race aberrante, son pelage ressemble un peu au mien, alezan (Tacheté, m’étais-je dit une fois avec dégoût. Ce n’était pas assez d’être centaure, il fallait en plus être alezan ! Mais maintenant, je suis content d’en être un. C’est une chose de plus que nous avons en commun).

Dès lors, l’auteur nous invite à réfléchir sur la différence. S’accepter ou changer, telles seront les questions qui hanteront le couple.
Au début de leur histoire d’amour, les deux jeunes centaures ont envie de ressembler aux autres ; on leur a parlé d’un imminent chirurgien au Maroc qui accepte de les opérer. On va leur enlever la partie cheval, les rendre identiques aux autres. L’opération va réussir. Une vie différente, plus facile, peut enfin commencer et ils vont même avoir des enfants « normaux ». Pourtant, dans leur tête, ils se sentent toujours des centaures. Leurs pattes arrières, seuls vestiges de leur passé animal, enfermées dans des grosses bottes, ont toujours la bougeotte, des envies  irrépressibles de ruades, de grands espaces. Si leur tête réfléchit comme un humain, leurs jambes les ramènent chaque jour à leur identité mutilée. Malgré une vie agréable (travail, amis, maison, famille), quelque chose les empêche d’être vraiment heureux…

L’écriture est foisonnante, dans la veine des grandes fresques sud-américaines. On suit le destin de personnages atypiques auxquels on s’attache. Même s’il s’agit de centaures, on s’habitue à cette métaphore fantastique et on s’identifie sans difficulté à eux. Avec talent, l’auteur glisse dans le texte de l’humour, de la dérision, de l’ironie très imprégnés de culture juive. Si j’ajoute que ce livre fait partie de la Bibliothèque idéale de Bernard Pivot et que le National Yiddish Book Center le classe parmi les 100 meilleurs livres contemporains, vous ne pourrez définitivement plus résister à l’envie de le lire.

SCLIAR, Moacyr. Le centaure dans le jardin. Montreuil, Folies d’encre, 2011. 363 p.
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Le bourreau 12 juillet 2010

Filed under: Roman — chantal @ 8:00
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Voici un nouveau livre d’Heloneida Studart, grande figure féministe militante brésilienne, pour la présenter en deux mots.
Comme à chaque fois qu’on prend un de ses romans, on a peur…. Heloneida dans ses romans décrit la réalité des pays sous régimes dictatoriaux et cela avec finesse et réalisme, un réalisme nécessaire qui nous rappelle ce que nous avons la chance de ne pas connaître et encore moins de vivre ou de côtoyer.
Carmélio,  bourreau terrible, à la recherche de la figure maternelle qui l’a abandonné, se retrouve dans ce rôle qui lui va comme un gant après avoir erré et vécu de combats soutenus par son maître de l’époque, Bimba. Aujourd’hui, il travaille pour le major Fernando et c’est dans un autre style qu’il extériorise sa détermination, sa violence, sa haine. Il liquide les résistants, enemmis du régime, mais à petit feu, comme le veut l’art de la torture.
Mais il n’y a pas que ça dans ce magnifique roman, sinon comment pourrais-je l’avoir lu et encore plus l’avoir aimé. Au-delà du sujet qui occupe notre personnage prinicpal, il y a les autres protagonistes qui tournent autour de lui et leurs vies, Dorinha la femme dont il tombe amoureux et qui sera l’objet de sa perte, puisqu’à travers elle, il va connaître la souffrance lui aussi, et d’une manière qu’il n’avait jamais soupçonné. Il va errer de cauchemar en cauchemar, le remords l’a rattrapé  et lui qui n’avait jamais eu peur commence à dépérir et à revoir ses victimes dans ses nuits insomniaques. Je ne dirai rien de plus, pour ne pas tout dévoiler, si ce n’est que Dorinha est bibliothécaire et qu’on parle aussi de livres et de culture dans ce roman  sombre, et de toutes les riches grandes familles matriarcales qui « sucent le sang des pauvres », car Heloneida Studart ne mâche pas ses mots.
C’est un roman clairement engagé et volontairement politique. On ne peut pas ne pas voir les vérités que cette fine romancière dénonce simplement mais avec force. Le livre est également imprégné de toute la culture brésilienne paysanne pauvre, elle nous décrit le sertão, ses coutumes, croyances et superstitions. Elle nous parle du pouvoir de la religion, des couvents, des règles familiales, les femmes ou plutôt les mères et grands-mères sont terribles parfois, les filles sont tenues, tout est dit, je m’arrête là… A lire absolument, rien n’y est gratuit.

STUDART, Heloneida. Le bourreau. Les Allusifs, 2007. 344 p.

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