L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Les versets sataniques 14 mars 2012

Version courte : une fatwa pour ça !?

Version longue :

Salman Rushdie est un romancier anglais d’origine indienne qui a écrit une quinzaine de bouquins censés être bons, bien distingués (notamment d’un titre de chevalier) et pourvu d’une bonne tête.

Il est surtout connu et détesté (enfin principalement par moi) pour avoir participé au film Le journal de Bridget Jones.

Sinon, en 1988, il écrit un livre intitulé Les versets sataniques, livre qui sera lu, je le soupçonne, par un public assez restreint, d’autant plus que les pays prenant leur islam un peu trop au sérieux l’interdisent. Coup de pub inespéré, en 1989 l’ayatollah Rouhollah Khomeini condamne à mort l’auteur, les éditeurs, les traducteurs, les lecteurs, bref un peu tout le monde ayant de près ou de loin eu affaire à ce… oups.

Donc le livre et l’auteur sont condamnés.

Reste à savoir pour quoi très précisément (ce qui est difficile si on a l’interdiction de le lire, et faire confiance à quelqu’un qui s’est inspiré de Calvin tant pour sa ligne politique que pour son style vestimentaire et son goût pour la violence, ça ne va pas être possible).

Le gros problème voyez-vous, c’est que Les versets sataniques est beaucoup, beaucoup moins effrayant qu’on ne le pense :

Dissipons le malentendu : il y a certes des passages irrévérencieux face à la genèse de l’islam et à certains épisodes fondateurs, mais d’une part ils sont présentés comme les hallucinations potentielles d’un des personnages centraux, et d’autre part, ils me semblent attaquer une interprétation musulmane plus intéressée par la soumission de populations au pouvoir d’un individu et au refuge dans une orthodoxie figée face à l’immensité et la variété de la réalité qui nous entoure.

En fait, ceux qui auraient le plus à reprocher à Rushdie seraient les Britanniques et les Indiens, car…

C’est l’histoire de Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, tous deux fuyant l’Inde pour l’Angleterre, tous deux représentatifs d’un classe bourgeoise aisée, acteurs en rupture avec leur milieu culturel. Le premier est à la poursuite de son âme soeur (qui s’appelle Alleluia Cone, la subtilité de Rushdie étant mythique, dans le sens où c’est un mythe sans aucun fondement), le second fuyant l’Inde et la conscience d’être un barbare se devant de se soumettre à la civilisation britannique.

Or, un attentat terroriste plus tard, les deux gaillards sont les seuls survivants de leur airbus, Gibreel ayant à présent des attributs divins, Saladin sentant nettement plus le souffre.

Et à paritr de là, c’est du Rabelais jusqu’à la fin : voyage initiatiques, rencontres et amours rocambolesques, métamorphoses et gags prout-prout à foison, je n’exagère même pas.

La société indienne contemporaine est pas mal passée à la moulinette pour son obsession pour l’occidentalisation, mais sans prôner un retour à des valeurs « nationales » fantasmées.

D’autre part, l’Angleterre est sur la liste noire de Rushdie pour son racisme, sa superficialité infectieuse et son manque de sens de la fête (si j’ai bien compris).

Bref, ce gros livre contient certes quelques idées intéressantes, mais lorgne énormément sur des valeurs littéraires sûres, et s’il fait preuve de quelques perles narratives, il faut être prêt à supporter pas mal de « bollywodiades » pour y arriver. Et après, être sous le coup de la fatwa, j’avais oublié.

RUSHDIE, Salman. Les versets sataniques. Paris, Bourgois, 1994. 584 p.

Disponibilité

 

Mainstream 31 août 2011

A cette heure où tout le monde, son chat et son voisin ont le droit et les moyens d’être créateurs de contenus sur la vaste toile de l’interweb, je sens peser de tout son poids le doute que j’ai quant à mes qualifications pour vous présenter – et tenter de vous influencer au sujet de, cela va sans dire – Mainstream de Frédéric Martel.

Car le type est une pointure ; dans le désordre, écrivain (de livres adaptés en films), journaliste, docteur en sociologie, attaché culturel aux USA (2001-2005), enseignant, animateur…

C’est probablement grâce au bagage hérité d’une telle variété d’activités professionnelles à tendance culturelle que Martel est à l’aise pour écrire Mainstream, car les sujets couverts par ce titre sont nombreux, compliqués, et difficiles à présenter.

Martel part donc d’un constat. Non, de deux constats : le premier est que ses sources bibliographiques peuvent très bien vivre ailleurs que dans le livre, c’est donc mon premier documentaire sans bibliographie, car celle-ci se trouve sur un site web qui lui est dédiée, avec en boni des outils, des documents et diverses statistiques, ce qui est plutôt aimable.

Deuxième constat : la culture de masse est américaine. Martel expliquera bien vite que cette affirmation ne relève en rien d’une notion nationale, mais plutôt d’une stratégie géopolitique et économique, selon le modèle : chercher l’argent.

En utilisant des exemples cohérents des pays qui s’offrent une culture de masse exportable et rentable, dans les domaines du cinéma, de la télévision et de la musique (la littérature est curieusement absente de l’exercice, ce qui pourrait indiquer que les gens qui lisent « encore » sont profondément alternatifs voire même PUNKS !), Martel arrive à tisser une trame bien solide, mais surtout digeste, d’arguments non seulement parlants, mais qui en plus se répondent. Ainsi, si son argumentaire ne suit pas une ligne géographique rigide, il passe néanmoins par les jalons culturels les plus représentatifs, que ce soit le cinéma hollywoodien et ses modèles de succès planétaire (de par son nivelage par le bas), ses échecs chinois, son intérêt pour le marché émergent du cinéma indien qui, lui-même, a des vues sur les populations indiennes migrantes. Cinéma indien qui fait d’ailleurs concurrence aux chaînes télévisées « arabes », qui ont des visées panarabes voire pan-musulmanes, malgré les apparentes contradictions à voir des ressortissants de pays plutôt peu ouverts à la culture occidentale financer des émissions tournées dans des pays plus « occidentalisés » pour être ensuite diffusés ou vendus de manière vaguement illégale dans des pays aux normes fluctuantes.

Ce que le livre de Martel illustre parfaitement est la grande part d’arbitraire et d’illogisme dans tout ce qui touche aux « affaires culturelles », mais aussi le gigantesque nivellement par le bas dès que la norme de ces mêmes cultures devient « globale ».

MARTEL, Frédéric. Mainstream : enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde. Paris, Flammarion, 2010. 460 p.

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