L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Dans la peau d’une travailleuse pauvre 30 août 2010

Travailleurs pauvres, chômage et dommages, suicides au travail, avoir ou garder un emploi, en chercher un, en ces temps de crise, la souffrance est partout. Ces notions peuvent paraître bien vagues pour vous et moi qui avons encore du plaisir à nous lever pour aller bosser, qui sommes bien payés et surtout qui n’avons pas peur du lendemain. Un flou que Florence Aubenas, l’ex-otage irakienne, mais surtout la talentueuse journaliste, a voulu dissiper  en  se mettant dans la peau d’une femme en recherche d’emploi.
Pour ne pas être reconnue, elle s’exile à Caen, change un peu de look et se présente à Pôle Emploi. A l’agente qui s’occupe de son cas, elle raconte le banal parcours d’une femme au foyer :  elle a vécu 20 ans avec son mari, s’est occupée de ses enfants, vient de divorcer ; il lui faut un emploi.  50 ans, un simple baccalauréat comme bagage, une absence totale d’expérience et de qualification. Un vilain carnet sanctionné par ces mots terriblement humiliants : « Vous êtes plutôt dans le fonds de la casserole ». Unique espoir : les « métiers de la propreté » et encore ils tendent à se spécialiser, il faut se dépêcher. Pour notre « nouvelle » Florence Aubenas, commence alors la galère de la recherche d’emploi.
Comme la journaliste, on aurait pu penser que prononcer les mots magiques  « j’accepte tout »  ouvrirait automatiquement des portes. Que nenni. On ne s’attendait pas à une telle réalité. Quelques heures de nettoyage par-ci par-là, des heures de déplacement, des salaires de misère. Elle partage ce quotidien éreintant avec ses collègues femmes (elles sont majoritaires dans le secteur nettoyage, les hommes armés de plus d’expérience peuvent prétendre à des emplois plus valorisants). Florence décroche son premier contrat sur les ferrys du quai de Ouistreham de 21h30 à 22h30. En comptant l’heure de trajet (condition d’engagement : une voiture, les transports publics ne desservant pas le quai si tard), le salaire de 250 euros par mois paraît dérisoire. Pour vivre il faut compléter. Ainsi, elle va être engagée pour astiquer des bungalows touristiques. Ce patron-là (en apparence si attentionné) a négocié le boulot pour une durée de 3h15. « Vraiment tranquille, dit-il,vous en aurez pour 3 heures maximum ». C’était sans compter des dames du camping (surnommées « les dragons ») qui les contrôlent, les engueulent, exigent de refaire, de mieux faire… Florence et ses collègues mettront 2 heures de plus. Sa copine Françoise partie de chez elle à 4h le matin rentrera à 20h. Une journée de 16 heures pour un salaire misérable calculé sur la base des 3h15 du contrat.

On termine à 15h30 péniblement. On n’a rien mangé depuis le matin, on n’arrive pas à porter nos seaux, on n’a même pas eu le temps d’aller aux toilettes, on sent monter une rage éperdue et désordonnée. C’est la seule fois où on verra les deux dragons rigoler. « Quand Monsieur Mathieu nous a dit que vous auriez fini à 13h30, on savait que vous n’y arriveriez pas. »

Ce récit n’est pas seulement un témoignage sur ces personnes qui travaillent (toujours plus) sans arriver pour autant à s’en sortir, mais aussi sur les relations qui se tissent entre elles. On se soutient, on se parle, on se syndique, on milite, on descend dans la rue pour revendiquer le droit de vivre décemment. Malgré la fatigue, le découragement, les rires sont fréquents. On apprend la débrouillardise et les meilleurs plans pour acheter toujours moins cher. Se faire soigner les dents est tellement ruineux qu’on demande au dentiste de tout enlever, le dentier garantissant des économies conséquentes. A chaque page on sent l’authenticité de l’implication de Florence Aubenas. Elle ne triche pas, joue le jeu jusqu’au bout, témoin de ces femmes pour qui malheureusement « le jeu » est leur vraie vie.  Malgré ses maladresses (chariots renversés, collègues bousculées dans le stress, poils et cheveux oubliés, des retards qui retombent sur toute l’équipe), deux collègues vont la choisir dans leur équipe pour un CDI (contrat à durée indéterminée). « Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5h30 à 8 heures du matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure. »
Florence Aubenas s’était fixé une règle : arrêter l’expérience dès l’obtention de ce fameux CDI pour ne pas bloquer un poste. Pour elle seule, cette vie-là a pris fin après plus de six mois. Je tiens encore à dire que le style de ce document est loin d’être journalistique, il est riche et habille superbement la brutalité décrite. Et surtout, n’oublions pas que ces horreurs se passent en France, juste à côté, dans un pays considéré comme développé… Quelle honte !

AUBENAS, Florence. Le quai de Ouistreham. Paris, Olivier, 2010. 269 p.

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La verte Irlande prend un coup de noir 20 avril 2010

Filed under: Roman — Françoise A. @ 9:38
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J’ai dévoré cette histoire d’une traite, prise par le dialogue décalé entre deux êtres au départ si différents. Elle est une très vieille femme de cent ans peut-être, internée depuis au moins cinquante ans. Lui est un psychiatre de soixante ans qui doit l’évaluer. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ? L’histoire ne le dit pas vraiment, trop de patients sans doute, une certaine lâcheté qui sait, mais il se doit de faire cette évaluation maintenant, et rapidement, car l’asile psychiatrique va être démoli et il ne veut pas que Roseanne se retrouve à la rue, abandonnée à une liberté qu’elle ne supporterait peut-être pas.
Quand je parle de dialogue décalé, c’est parce que Roseanne ne répond jamais directement aux questions du docteur Greene : elle l’écoute, le réconforte parfois, mais ne dit rien de compromettant, rendue méfiante par l’enfermement qu’elle subit depuis tant d’années. L’asile est remplie de vieilles personnes en bout de course, y compris l’étrange homme à tout faire qui protège Roseanne, y compris le psychiatre qui arrive au terme de sa carrière – si carrière il y a vraiment…

Je n’ai pas encore précisé que l’histoire se passe en Irlande, dans l’Irlande en proie à la guerre et à la guerre civile. Roseanne idolâtre son père, seul presbytérien dans un monde catholique, beau parleur, bon chanteur, père tendre et aimant. Sa mère est très belle mais peu attentionnée.
La scène fondatrice du destin tragique de Roseanne se situe vers ses 12 ans : son père est alors gardien de cimetière, et sa fille le rejoint souvent après l’école car la maman ne s’occupe guère d’elle, perdue dans des rêves de grandeur. Arrivent dans la cabane du cimetière des jeunes gens portant le cadavre d’un des leurs, abattu par des policiers. Ils supplient le père de Roseanne de faire venir un prêtre et c’est la petite qui va chercher le père Gaunt. A partir de ce jour, le prêtre refuse que le père de Roseanne continue son travail de gardien de cimetière catholique et lui impose une place de chasseur de rats.
La déchéance commence: le père de Roseanne est retrouvé mort. Le prêtre propose à la jeune fille d’épouser le remplaçant de son père, un homme âgé mais bon catholique. Elle refuse, trouve un travail dans un café et rencontre l’amour avec Tom. Leur bonheur dure très peu et à partir de là, les versions divergent. Selon le père Gaunt qui a rédigé un rapport pour faire interner la jeune femme, la fille du presbytérien est une nymphomane, doublée d’une mère infanticide. Pour Roseanne, qui a décidé d’écrire en cachette ses souvenirs, il est question d’une tragique méprise. En acceptant un rendez-vous avec le frère de l’homme qui avait été assassiné, elle avait voulu revivre un peu de sa jeunesse, reparler de  son père accusé de traîtrise et c’est tout, mais leur rencontre a eu des témoins, dont le prêtre. Du jour au lendemain son mari la renie, le père Gaunt lui apprend quelques années plus tard que son mariage est nul et non avenu.
Tout ceci, le psychiatre l’ignore lorsqu’il interroge la vieille femme mais il est troublé par sa dignité et cherche à savoir quels événements réels l’ont amenée à l’hôpital psychiatrique. Il s’obstine car le compte-rendu du prêtre ne le convainc pas. Lui, de son côté, écrit aussi son journal car il a conscience depuis la mort de sa femme d’être passé à côté de beaucoup de choses de la vie.
Je vous invite à découvrir le dénouement inattendu de ce roman au rythme haletant et à certaines scènes d’anthologie. L’accouchement de Roseanne m’a rappelé celui d’Adèle dans Pot Bouille : même dureté, même accablante solitude.

BARRY, Sebastian Le testament caché. Paris, Losfeld, 2009 (Littérature étrangère)

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Ainsi soit-elle 22 juin 2009

Filed under: Documentaire — davide @ 9:00
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ainsisArgh. C’est précisément ce qui en mon âme a résonné lorsque je me suis fixé comme objectif de faire un billet à propos de ce livre. Argh. Car quoi de plus éreintant, de plus exaspérant que de trouver quelque chose, de même pas drôle ou intéressant, mais quelque chose tout court à écrire sur un livre qui est ABSOLUMENT pertinent. Je fais de mon mieux : Benoîte Groult a écrit pas mal de livres, et je n’en ai lu aucun. Cependant celui-ci a dû être cité dans un des ouvrages que j’ai lus précédemment, ma liste de lecture ayant pour mode d’accroissement une certaine forme d’osmose chaotique. J’ai, comme à mon habitude, sauté la préface, pour tomber sur une introduction tout à fait à mon goût, car elle décrit cet opus comme un je-ne-sais-quoi, et donc pas un roman ou un essai ou quelque autre genre labellisé. Même le thème est flou : il ne s’agit pas de féminisme, ni même de féminité, de militantisme ou de pamphlétarisme. Juste un livre qui parle de ce qu’a dû subir la moitié de la population de cette planète, définie principalement par la forme et la fonction de quelques grammes de viande et de peau (et comme le dit si bien le philosophe North: « Votre famille toute entière est faite de viande »). Parler de lutte féministe est, je pense, assez difficile pour les personnes de ma génération et les suivantes, tant on nous serine que
a) les conditions d’existence de la femme occidentale se sont quand même sacrément améliorées depuis le siècle passé et que
b) il y a des problèmes plus graves dans le monde, comme la mise en page de son site Myspace©.
Or quelques indices (citons par exemple le salaire inférieur pour un travail équivalent que gagnent les personnes de sexe féminin, oui en Suisse aussi, ou que certains comportements ou attitudes proprement préhistoriques ont encore cours de nos jours, oui en Suisse aussi, c.f. la publicité, par exemple, dans son ensemble) pourraient nous donner à penser que le thème est encore d’actualité et surtout d’importance, et dans ce livre Groult fait un petit tour d’horizon des mille et une façons que les hommes ont encore de mépriser, de rabaisser et d’avilir les femmes. Des évolutions politiques perverties aux élans révolutionnaires avortés, de la littérature bien classieuse à la pornographie la plus crasse, de l’excision/infibulation à la chirurgie esthétique, l’auteur attire l’attention sur des attitudes souvent considérées commes « naturelles » qui se retrouvent sans cesse, jusqu’au niveau le plus personnel, individuel et intime, d’une culture et d’un pays à l’autre, jusqu’à ce l’on ne puisse être que convaincu qu’au-delà de toute réflexion sociale, politique, médicale et psychologique (et PAN dans les dents de Freud), il ne reste qu’une seule constatation : le mâle humain cherche toujours, de plus en plus désespérément, à se convaincre et surtout à convaincre la femelle humaine qu’elle est son inférieure. Le fait est que cette attitude, étudiée objectivement, est répugnante et probablement responsable en partie du feu d’artifice géant qui nous attend sans doute dans quelques années, et qui donnera enfin leur place tant attendue d’espèce dominante sur cette planète aux cafards, bien plus tolérants que nous. Un petit détail cependant : ce livre a été écrit en 1974, et le fait qu’il soit encore tellement d’actualité est l’occasion pour toutes et tous de réaliser des économies d’énergie en nous chauffant à la colère brute et non raffinée.

GROULT, Benoîte. Ainsi soit-elle. Paris, Club français du livre, 1975. 228 p.

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Esme ou la vie volée 29 janvier 2009

Filed under: Divers — Dominique @ 5:21
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ofarrellPour des raisons un peu floues, j’ai un faible pour la littérature irlandaise. Je trouve que cette terre d’inspiration a enfanté une quantité incroyable, relativement à sa population (à peu près égale en nombre à celle de la Suisse), d’écrivains talentueux. Et encore, je ne parle que de ceux qui sont traduits en français. C’est pourquoi je considère toujours d’un oeil particulièrement affûté, un peu malgré moi, la production issue de la verte Erin. Par contre je n’avais jamais lu Maggie O’Farrell, dont le 4ème roman est paru l’année dernière chez Belfond. Une critique élogieuse, une couverture que personnellement je trouve tout à fait attrayante et l’intervention de plusieurs de mes collègues ont contribué à ce que je répare cette négligence en empruntant, puis en dévorant L’étrange disparition d’Esme Lennox. Le fait que ce roman tourne autour du secret de famille n’était de plus évidemment pas pour me déplaire. Iris est une jeune femme indépendante qui tient bon an mal an sa boutique de vêtements, a un amant marié, une mère lointaine et une grand-mère qui souffre de la maladie d’Alzheimer. Un coup de téléphone inattendu bouscule son quotidien : on la prie de venir « récupérer » sa grand-tante Esme, pensionnaire de l’asile de Cauldstone qui va bientôt fermer ses portes, car elle en est l’unique descendante…  Iris n’avait jamais entendu même prononcer le nom d’Esme, qui serait donc la soeur de sa grand-mère Kitty. Entre incrédulité et curiosité, elle se rend à Cauldstone pour tâcher de voir ce qu’elle pourrait bien faire de cette encombrante aïeule qu’elle imagine frappée de démence, et pour cause : elle croupit depuis plus de 60 ans entre les murs d’un asile situé à quelques kilomètres à peine de chez elle ! Au lieu de la vieillarde recroquevillée sur elle-même à laquelle elle s’attendait, elle trouve une dame digne, le regard fier et qui a l’air tout sauf dangereuse.
Continuons par deux jeunes filles à un bal. On est en Inde, dans les années 30. Kitty, l’aînée, est jolie, sage et raisonnable, Esme est rebelle et indépendante. L’une cherche un mari, l’autre pas. L’une se voit vivre comme sa mère selon un plan archi-connu qu’elle ne songerait pas à remettre en cause, l’autre rêve de poursuivre des études et refuse catégoriquement le destin de ses paires : être une bonne épouse, pondre quelques marmots et passer sa vie à s’ennuyer dans une grande maison tenue par un nuage de domestiques. Car, oui, elles viennent d’une famille de la haute bourgeoisie anglaise, qui finira par retourner vivre en Ecosse où se scellera l’avenir de chacune d’elles. Comme après la mort d’Hugo, le petit frère, plus personne n’a été autorisé à l’évoquer, ainsi en fut-il d’Esme. A 17 ans, trouvant ses frasques trop nuisibles à la bonne réputation de la famille, ses parents décidèrent de l’enfermer et il ne fut dès lors plus permis à quiconque de se souvenir d’elle. Voilà les bonnes manières des grandes familles bourgeoises pour ceux, et surtout celles, qui refusaient de rentrer dans le rang. Voilà comment l’on punissait les plus contestataires, celles qui entachaient l’honneur des leurs. Voilà comment des vies furent gâchées, et celle d’Esme en est un exemple tragique, elle qui était trop grande pour les limites que lui imposait son milieu. On découvre peu à peu avec Iris les mensonges, trahisons et déchirements qui ont broyé sans état d’âme l’existence d’une jeune femme pleine de vie et d’éclat.

O’FARRELL, Maggie. L’étrange disparition d’Esme Lennox. Paris, Belfond, 2008 (Littérature étrangère). 231 p.

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