L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Un banc de bars peut cacher un tabouret de bar. 3 mai 2010

Filed under: Roman — Roane @ 8:00
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Quel délice de barboter avec Stefano Benni dans son Bar sous la mer. Ne soyez pas frileux. Non, ne surfez pas vers d’autres vagues, venez comme vous êtes, laissez-vous emporter dans le sillage du narrateur qui, inquiet de voir un vieil homme, un gardénia à la boutonnière, disparaître dans la mer des Brigantes, s’est jeté lui aussi à l’eau. Il nage, tente de le suivre et distingue vaguement une enseigne lumineuse portant l’inscription « Bar ». « Nous sommes heureux de vous avoir parmi nous […]. Je vous en prie installez vous car, cette nuit, chacun des présents racontera une histoire. » Ce sont les mots de bienvenue du barman au nouvel arrivant. Dans ce troquet des bas-fonds, 19 « clients », en comptant le chien et sa puce. Avec celle du barman, 20 histoires nous seront donc racontées, chacune avec son style, sa voix, toutes plus folles, plus fantastiques, plus drôles les unes que les autres.
Pour aller réveiller ce « Bar » endormi dans les rayons de la bibliothèque,  il a fallu qu’il soit programmé au Théâtre du Loup à Genève. J’ai a-do-ré cette adaptation de Eric Jeanmonod. Une mise en scène inventive,  des acteurs extraordinaires pour servir un texte jubilatoire. La salle était aux anges et cette métaphore ailée ne fait pas tanche dans le monde merveilleux de Stefano Benni. On reste dans le thon. Si vous habitez la région genevoise, courez voir ce spectacle, sinon, pauvres diables, pleurez sur le site du théâtre en regardant les photos de la pièce. Un bonheur n’arrivant jamais seul, Stefano Benni, un grand personnage aux cheveux blancs ébouriffés, à l’ironie intelligente, au ravissant accent italien, était invité à la Bibliothèque de la Cité. La veille, il avait pu voir sa pièce au « Loup » et était extrêmement content du résultat. Quand il nous a parlé de  son exigence vis-à-vis de ses traducteurs (il a refusé récemment une traduction en anglais de l’un de ses textes car il se sentait trahi), on peut imaginer qu’il en est de même pour les adaptations théâtrales de ses ouvrages.
Mais revenons aux histoires que ces personnages racontent. J’ai tant aimé celle du temps qui se détraque (il en était donc déjà question en 1987 !)

– Les bécasse, qui passaient chaque année au-dessus du village, étaient passées, mais en train. Le chef de gare en avait vu deux wagons entiers ;
– Les cerises étaient en retard : celles qui étaient sur les arbres dataient de l’année précédente.
– Les os des vieux ne leur faisaient pas mal ; en revanche, les gamins avaient la goutte, et les fillettes des rhumatismes.

Le bricoleur du coin prend les choses en  main. « Si c’est cassé, ça se répare » dit-il et disparaît à l’horizon avec sa caisse à outils. A son retour, il annonce qu’il a décroché le soleil, coincé dans les branches d’un arbre mal taillé, et qui se dégonflait. Les chutes des histoire de  Stefano Benni sont parfaites et surtout pas moralistes (défaut majeur, à mon goût, de celles de beaucoup de contes). Lisez plutôt le final de ce temps réparé : « La neige fondit, et la situation redevint normale. Pas nous. »
Une dernière histoire pour vous convaincre définitivement de lire ce livre ! Deux amis fanatiques de Fausto Coppi, le grand cycliste italien d’après-guerre, se disputent une bicyclette comme tombée du ciel. Pour les départager, on organise un concours à qui boira et mangera le plus : vin et saucisses au menu. Pour aider le dernier morceau à descendre, le pauvre Hector au bord de l’explosion se précipite sur ce qu’il pense être un verre de vin blanc. Il s’agit en fait de la limonade de la pharmacienne, la seule personne du village à ne pas boire d’alcool. Cette « nouveauté imprévue lui fut fatale« . Et voici l’épigramme qui sera aussi celui de ce billet :

A HECTOR BALDO
GRAND AMI ET CYCLISTE
EMPORTÉ PAR UNE LIMONADE INOPPORTUNE
SES AMIS ET SES PROCHES
LE SALUENT AU PARADIS
OÙ IL EST SÛREMENT MONTÉ
CAR C’EST UN EXCELLENT GRIMPEUR

BENNI, Stefano. Le bar sous la mer. Arles, Actes Sud, 1989. 209 p.
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Soeur des cygnes 10 mars 2010

Filed under: Fantasy,Roman — Françoise A. @ 10:00
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Il est assez rare que la réécriture de contes soit une réussite, et pourtant la néo-zélandaise Juliet Marillier a parfaitement réussi son coup. Voici un excellent roman de fantasy pour adultes ou ados.

Dans un pays qui pourrait être l’Irlande, Sorcha grandit avec ses six frères. L’enfance est douce malgré des conditions de vie un peu rudes. Personne ne s’occupe vraiment de leur éducation; ils se suffisent à eux même en cavalant dans la forêt et en dévorant tous les livres du château. Leur père est le plus souvent absent, en train de guerroyer contre les Britons pour des îles lointaines. Lorsqu’il revient de campagne, il interroge chacun de ses fils pour savoir s’ils sont aptes au service, mais ignore sa fille. En effet, il est devenu veuf le jour de la naissance de  son septième enfant, sa fille Sorcha.

Ce qu’il ignore, c’est que ses enfants sont liés à jamais par une promesse faite à leur mère. Se sentant mourir après l’accouchement, elle a demandé à ses six garçons de semer une graine de bouleau, et l’arbre miraculeusement a poussé, épargné par les chevreuils, les tempêtes et autres aléas qui menacent habituellement un arbre. Tous les enfants, Sorcha comprise, s’y retrouvent régulièrement. Tous sont doués de magie et de télépathie. Mais, à 12 ans, Sorcha a des talents de guérisseuse et de conteuse qu’elle met au service de tous, y compris au prisonnier que ses frères ont fait évader en cachette de leur père.

Tout irait presque pour le mieux lorsque le père décide de se remarier avec une femme très belle, comme dans les contes, mais aussi très mauvaise. Les malheurs s’abattent sur la fratrie, la fiancée d’un des frères tombe malade, Sorcha voit son jardin de plantes médicinales saccagé. Elle échappe de peu à la folie destructrice de sa belle-mère grâce à ses frères, mais eux, hélas, sont changés en cygnes.

La Dame de la forêt lui explique alors que la seule façon de les sauver, c’est de confectionner six tuniques identiques, avec la plante terriblement toxique que l’auteure nomme la fleur d’étoile, et de ne plus parler, quoiqu’il arrive, tant qu’elle n’aura pas pu remettre les six tuniques à ses six frères en même temps… J’ai bien sûr pensé, comme le quatrième de couverture nous y invite, au conte de Grimm, mais surtout à la version plus mélancolique qu’en a fait Andersen. Le personnage de Sorcha m’a aussi rappelé celui d’Ayla l’enfant de la terre. Mais ses réminiscences ne gênent en rien la lecture, bien au contraire!

Marillier, Juliet Soeur des cygnes . 2 vol. Nantes, Atalante, 2009 (La dentelle du cygne)

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