L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Comment j’ai liquidé le siècle 24 août 2011

Affh.

S’il y a une chose que je n’aime pas dans les romans, c’est la fausse science-fiction. Je me hérisse tout dru lorsque je tombe sur un texte qui me sert ma propre réalité, puis qui commence à essayer de me faire croire qu’il suffirait d’UN TOUT PETIT RIEN pour que tout d’un coup TOUT CHANGE!

J’ai toasté (comme disent les rastafaris et les Britanniques) ce roman sur la suggestion d’une collègue, qui croyait bien faire pour continuer mon exploration des Bilderbergers.

Disons qu’en guignant du côté de la biographie de l’auteur, j’aurais dû me douter de quelque chose… Diplômée d’études politiques, de HEC, championne de planche à neige et  créatrice d’une entreprise de publicité dans la fastueuse ville de la Nouvelle York, Flore Vasseur a le genre de parcours de vie qui suscite en moi la plus grande méfiance dans le pire des cas, et la plus grande indifférence dans le meilleur.

Mais Comment j’ai liquidé… parle de la fin du monde, des Bilderbergers, et on y torture du yuppie.

Donc, le héros, Pierre, est un super-yuppie, tellement calé en math qu’il a bâclé son enfance, et s’évertue à vider de toute substance sa vie d’adulte passée à vendre son âme au grand capital. Las, il accepte une invitation à un sommet Bilderberger, puis une invitation à une entrevue avec le grand chef des Bilderbergers : Mme Krudson.

Et là : premier couac… Madame ? On voudrait nous faire croire que l’incarnation de  la domination économico-capitalo-patriarcale serait prête à se laisser guider par une femme bisexuelle, non seulement comme figure de proue mais bien comme éminence grise ?

Je veux bien que l’on nage en pleine science-fiction, mais cela ressemble à un abus de crédulité.

Bref, MADAME Krudson fait de Pierre sa petite chose, et lui donne un rôle capital dans un plan machiavélique, mais très ennuyeux. Tellement ennuyeux que pour étoffer le temps pris à notre héros pour se décider à faire son boulot, nous avons droit à toutes sortes de retours sur son passé, ou de rencontre avec des personnages secondaires…

Deuxième (gros) couac : ces derniers sont en carton-pâte pas bien épais ; de la fille anorexique traumatisée par la vacuité de son père, à la prostituée au grand cœur charmée par l’humanité cachée de grand timide qu’elle perçoit, en passant par les collègues de travail qui font clairement état de leur rôles de stéréotype clownesque (ma préférence allant évidemment au rital velu, en étant un moi-même), j’ai eu le sentiment que ces personnages étaient aussi efficaces à me faire croire à leur transparence qu’aux inconsistances du héros.

Je ne veux pas être trop méchant, ce roman a un bon fonds, le monde de la finance est en apparence bien rendu, mais là encore je reste interdit par le fait que Flore Vasseur, alors qu’elle démontre une grande facilité à citer des célébrités par leur petit nom, se sente obligée de dissimuler le nom de Daniel Estulin, alors qu’il est clairement reconnaissable et plutôt connu. J’aurais dit que c’est pour le protéger, mais le rôle de pitre paranoïaque qu’elle fait porter à ce personnage m’en fait fortement douter.

Enfin, je vais finir ce massacre en ne parlant que brièvement de la conclusion du roman, qui est très brève, tout à fait lacunaire et à nouveau bien peu crédible. Mais bon, je vous en laisse juge.

Cependant, j’aimerais partager quelques réflexions au sujet de Comment j’ai liquidé… :

Tout au long de ce roman j’en étais réduit à me dire que je ne pouvais attendre d’en finir pour pouvoir passer à une lecture bien plus intéressante. Or, coïncidence, il s’avère que la quatrième de couverture porte une citation tirée de Le Point qui compare justement Vasseur à l’auteur du  livre que j’avais tant besoin de lire pour me purger de cette expérience : Bret Easton Ellis.

Ce qui pour moi veut tout dire. Je suis rarement aussi catégorique, mais le fonds de ma pensée est le suivant : Comment j’ai liquidé… est un American psycho pour lecteur du Nouvel Observateur, du Figaro et de Elle, pour les yuppies qui ne s’assument pas et qui essaient de se rassurer dans la projection d’une vague et très peu crédible figure maternelle (et évidemment sacrificielle) à même de sauver leurs billes sans trop de dégâts ou de remise en cause fondamentale, en leur tendant la clé qui fera sauter un système d’existence dangereux en lui-même et pas uniquement parce que tous ces rigolos y croient dur comme fer.

Mais je m’égare. Ce livre est trop court, pas très bien écrit, et somme toute assez faible.

Tenez, pour vous le faire comprendre, mon prochain billet couvrira American psycho, car il en est grand temps.

VASSEUR, Flore. Comment j’ai liquidé le siècle. [S.l.], Equateurs, 2010. 315 p.

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Dans la nuit brune 3 février 2011

Ne nous leurrons pas; l’homme occidental doit souffrir pour s’affranchir de ses péchés, et personne n’est aussi frétillant que moi à l’idée d’une bonne flagellation livresque pour expier tous les infâmes actes commis entre 10h et 17h derrière le bureau du prêt.
Cependant il m’arrive de fauter et de lire un livre si plaisant, si agréable que tout se trouve à refaire, et Oh! Éditions se retrouve à nouveau en pôle position sur ma liste de lecture.
Car je suis tombé sur le dernier Desarthe…
On ne devrait plus présenter Agnès Desarthe; cette grande dame (au moins 1.90m) de la littérature française publie depuis 1992 presque sans arrêt, pour tous les âges et dans une variété d’éditions et de collections à faire pâlir n’importe quel Levy, Musso ou même Meyer.
D’autre part, elle a aussi participé à la traduction de l’anglais d’un certain nombre d’auteurs américains non-négligeables, dont le versatile Sachar , l’improbable Fine et surtout la troublante (et pas forcément dans le bon sens du terme) Lowry.
Mais ça, c’est pour contextualiser la dame, car déjà lorsque j’étais petit Davide à la section jeunesse des BM et que je faisais rire les grand(e)s en lisant des livres des collections « Grands galops » ou « Coeur grenadine« , la parution et surtout la lecture d’un Desarthe était un moment de pur bonheur, car c’était la promesse de l’humour noir à souhait, aux situations terriblement, désespérément humaines, aux dialogues juste ce qu’il faut de verbeux, et aux chutes particulièrement bien amenées.
Alors, 10 ans plus tard, la grande Agnès est-elle encore sur le ring ?
La réponse est oui, et c’est tant mieux!
Dans la nuit brune est un non-roman, ou plutôt un multi-roman, dont l’histoire est des plus simples. Un personnage principal vit avec sa fille adolescente. Le petit ami de celle-ci se tue, et c’est tout un engrenage qui se met en branle autour du père, entraînant avec lui un nombre très exactement suffisant de personnages secondaires tous superflus, mais tous tellement justes à leur place. De plus, le roman est multi; pas vraiment un roman policier, pourtant il y a enquête; on pourrait croire au roman sentimental, car il y en a à foison, mais le sentiment que dépeint Desarthe est par trop proche de l’espèce de résidu collant, salissant et embarassant qu’on rencontre dans la vraie vie pour se parer l’étiquette du genre à ce roman. On passe par le roman historique, le Bildungsroman, même un peu de science-fiction voire du gothique sans jamais être sûr que le propos du roman ait fini d’évoluer, et c’est très bon.
S’il devait y avoir une critique un tant soit peu négative à ce livre, il s’agirait de la même qu’on pourrait faire à d’autres chefs d’œuvre de Desarthe, particulièrement Je manque d’assurance, c’est de ne pas se contenter de l’excellence développée au cours du roman et d’avoir besoin de rajouter une dernière couche de récit totalement superflue qui fait passer un livre autrement exceptionnel à un exercice un peu surfait. Dans le susmentionné Je manque d’assurance il s’agissait d’une fin heureuse des plus indigestes, pour Dans la nuit brune il s’agit plutôt d’une tirade historico-familiale un brin démagogique dont on se serait bien passé. Mais bon, cela reste du Desarthe, de l’excellent Desarthe.

DESARTHE, Agnès. Dans la nuit brune. Paris, Olivier, 2010. 210 p.

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p.s.: pour un autre avis, voyez donc celui de Morgouille

 

Dans la peau d’une travailleuse pauvre 30 août 2010

Travailleurs pauvres, chômage et dommages, suicides au travail, avoir ou garder un emploi, en chercher un, en ces temps de crise, la souffrance est partout. Ces notions peuvent paraître bien vagues pour vous et moi qui avons encore du plaisir à nous lever pour aller bosser, qui sommes bien payés et surtout qui n’avons pas peur du lendemain. Un flou que Florence Aubenas, l’ex-otage irakienne, mais surtout la talentueuse journaliste, a voulu dissiper  en  se mettant dans la peau d’une femme en recherche d’emploi.
Pour ne pas être reconnue, elle s’exile à Caen, change un peu de look et se présente à Pôle Emploi. A l’agente qui s’occupe de son cas, elle raconte le banal parcours d’une femme au foyer :  elle a vécu 20 ans avec son mari, s’est occupée de ses enfants, vient de divorcer ; il lui faut un emploi.  50 ans, un simple baccalauréat comme bagage, une absence totale d’expérience et de qualification. Un vilain carnet sanctionné par ces mots terriblement humiliants : « Vous êtes plutôt dans le fonds de la casserole ». Unique espoir : les « métiers de la propreté » et encore ils tendent à se spécialiser, il faut se dépêcher. Pour notre « nouvelle » Florence Aubenas, commence alors la galère de la recherche d’emploi.
Comme la journaliste, on aurait pu penser que prononcer les mots magiques  « j’accepte tout »  ouvrirait automatiquement des portes. Que nenni. On ne s’attendait pas à une telle réalité. Quelques heures de nettoyage par-ci par-là, des heures de déplacement, des salaires de misère. Elle partage ce quotidien éreintant avec ses collègues femmes (elles sont majoritaires dans le secteur nettoyage, les hommes armés de plus d’expérience peuvent prétendre à des emplois plus valorisants). Florence décroche son premier contrat sur les ferrys du quai de Ouistreham de 21h30 à 22h30. En comptant l’heure de trajet (condition d’engagement : une voiture, les transports publics ne desservant pas le quai si tard), le salaire de 250 euros par mois paraît dérisoire. Pour vivre il faut compléter. Ainsi, elle va être engagée pour astiquer des bungalows touristiques. Ce patron-là (en apparence si attentionné) a négocié le boulot pour une durée de 3h15. « Vraiment tranquille, dit-il,vous en aurez pour 3 heures maximum ». C’était sans compter des dames du camping (surnommées « les dragons ») qui les contrôlent, les engueulent, exigent de refaire, de mieux faire… Florence et ses collègues mettront 2 heures de plus. Sa copine Françoise partie de chez elle à 4h le matin rentrera à 20h. Une journée de 16 heures pour un salaire misérable calculé sur la base des 3h15 du contrat.

On termine à 15h30 péniblement. On n’a rien mangé depuis le matin, on n’arrive pas à porter nos seaux, on n’a même pas eu le temps d’aller aux toilettes, on sent monter une rage éperdue et désordonnée. C’est la seule fois où on verra les deux dragons rigoler. « Quand Monsieur Mathieu nous a dit que vous auriez fini à 13h30, on savait que vous n’y arriveriez pas. »

Ce récit n’est pas seulement un témoignage sur ces personnes qui travaillent (toujours plus) sans arriver pour autant à s’en sortir, mais aussi sur les relations qui se tissent entre elles. On se soutient, on se parle, on se syndique, on milite, on descend dans la rue pour revendiquer le droit de vivre décemment. Malgré la fatigue, le découragement, les rires sont fréquents. On apprend la débrouillardise et les meilleurs plans pour acheter toujours moins cher. Se faire soigner les dents est tellement ruineux qu’on demande au dentiste de tout enlever, le dentier garantissant des économies conséquentes. A chaque page on sent l’authenticité de l’implication de Florence Aubenas. Elle ne triche pas, joue le jeu jusqu’au bout, témoin de ces femmes pour qui malheureusement « le jeu » est leur vraie vie.  Malgré ses maladresses (chariots renversés, collègues bousculées dans le stress, poils et cheveux oubliés, des retards qui retombent sur toute l’équipe), deux collègues vont la choisir dans leur équipe pour un CDI (contrat à durée indéterminée). « Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5h30 à 8 heures du matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure. »
Florence Aubenas s’était fixé une règle : arrêter l’expérience dès l’obtention de ce fameux CDI pour ne pas bloquer un poste. Pour elle seule, cette vie-là a pris fin après plus de six mois. Je tiens encore à dire que le style de ce document est loin d’être journalistique, il est riche et habille superbement la brutalité décrite. Et surtout, n’oublions pas que ces horreurs se passent en France, juste à côté, dans un pays considéré comme développé… Quelle honte !

AUBENAS, Florence. Le quai de Ouistreham. Paris, Olivier, 2010. 269 p.

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