L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

L’étau 9 décembre 2011

L'étau, Pierre VALLAUD

L'étau, Pierre VALLAUD

Passionné par la deuxième guerre mondiale  je dois admettre que si  je devais penser à l’URSS durant cette période,  il me venait à l’esprit l’opération Barbarossa, la bataille de Stalingrad, voire la bataille de Berlin. « Devais » car dorénavant le siège de Leningrad  (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) figure également en très bonne position. 

J’aimerais commencer mon billet par cette phrase inscrite en quatrième de couverture : « En 900 jours de siège – de juin 1941 à janvier 1944-, plus d’un million de soldats et de civils ont trouvé la mort ». Ca plante le décor…

Ça pourrait également plomber l’ambiance et rebuter certaines personnes, mais le livre se lit très facilement et, malgré sa thématique, il est très agréable. L’auteur en effet a eu la très bonne  idée de séparer son texte en 92 chapitres (j’ai compté). Ils ne vont pas au-delà des 4-5 pages et ont un titre bien distinct. Ainsi l’on peut retrouver très aisément un personnage, une scène, une anecdote,  une histoire, un affrontement, un témoignage, etc. 

Il faut tout de même reconnaître que l’on est embarqué dans l’une des plus terribles batailles de toute l’histoire de l’humanité. Et le lecteur s’en rend compte dès le début : « d’emblée c’est en effet une lutte à mort qui se déroule » (au sein du chapitre  bien nommé « extermination  idéologique »).  Grâce à leur Blitzkrieg, les Allemands  les plus pessimistes  pensaient faire capituler l’URSS en six semaines maximum. Mais l’URSS n’est pas la Pologne. On est même très loin du petit mois qu’il avait fallu pour faire plier l’ état d’Europe centrale. L’héroïque population de Leningrad a tenu bon dans les pires conditions possibles pendant près de trois années d’enfer. Une des conséquences dramatiques de ce siège fut la lutte contre la faim qui a poussé certains habitants à manger des rats mais surtout à pratiquer le cannibalisme. Vous trouverez d’autres détails sordides à ce sujet dans le livre. 

L’étau… Le livre porte bien son nom.  D’un côté il y avait bien sûr Hitler qui, au vu de la situation d’immobilisme, décida de créer un siège et de laisser mourir de faim la population (ainsi sans se salir des mains déjà bien tachées). Mais de l’autre côté il y avait Staline… Un autre dictateur. « Leur » dictateur ! Durant le mois de juillet 1941 ce dernier déclare à la radio son fameux « plus un pas en arrière » qui deviendra le slogan de référence pour tout Russe jusqu’à la fameuse bataille de Berlin. Cette phrase n’était pas une simple tirade, il fallait vraiment la prendre à la lettre. Reculer était se condamner à mort. Si un soldat russe faisait un pas en arrière, il risquait de se faire tuer volontairement par les siens. Sur les 25 millions de morts russes de 1941 à 1945 pas toutes ne sont dues au nazisme… A ce propos on ressent très bien dans le livre ce sentiment terrible de la ville prise en tenaille entre  les Allemands et les hommes de Staline qui pourchassent tout citoyen et soldat russe faisant preuve de traîtrise, normale en temps de guerre, mais on pouvait également risquer d’être fusillé pour simplement avoir fait preuve de pessimisme, de lâcheté, d’avoir  divulgué  des rumeurs négatives,  d’avoir  pratiqué  le marché noir, etc.

Comme pour d’autres récits qui relatent les évènements de manière chronologique très rapprochés (je pense par exemple à Paris brûle-t-il ? ), l’on vit et l’on souffre aux côtés de la population. Petit à petit les privations en tout genre deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus insupportables. Il y a des chapitres qui marquent plus que d’autres comme par exemple « Un problème de conscience » qui nous raconte la mise en place de « cette  destruction de masse par la faim [qui] fait partie de la planification de l’élimination des peuples de l’Union soviétique, les morts de Leningrad n’étant qu’une partie de l’entreprise ».

Heureusement l’ouvrage nous offre des anecdotes qui, malgré le fait qu’elles soient liée à la tragédie humaine, réussissent à nous faire sourire. Comme par exemple lorsque les  Allemands, après une importante progression sur le terrain, occupent « la station d’Alexandrovska, dernière station de tramway de Leningrad dans les faubourgs ». Le tram fonctionne comme en temps de paix et les habitants prennent le tram sans se soucier des Allemands. Ces derniers pourraient carrément monter dans le tram qui les amènerait tout droit au centre de la cible, au centre de Leningrad ! Incroyable anecdote.

Je conseille vivement  ce livre qui mérite l’attention de tous.
En outre, par devoir de mémoire, il doit être lu et partagé.

VALLAUD, Pierre. L’étau. Fayard, 2011. 384 p.
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Aux couleurs de l’Angleterre 15 juillet 2011

Comme vous commencez à le savoir, je suis assez susceptible aux suggestions de lecture de mes collègues, surtout s’ils sont plus grands que moi. Le petit nouveau n’est pas seulement plus grand, mais aussi plus tatoué, plus barbu, et sa moto est plus grosse que mon Solex. C’est dire si je l’écoute avec attention.

Bref, il a attiré mon attention sur le dernier volume d’une sorte de trilogie qui tente tant bien que mal de suivre la vie quotidienne d’une bande de hooligans britanniques. Mon intérêt vient d’une part de l’aspect britannique du quotidien ainsi exploré, mais aussi de la teinte touristique dudit quotidien.

Car l’histoire racontée dans Aux couleurs de l’Angleterre colle à première vue aux stéréotypes liés au hooliganisme anglais: à l’occasion d’un match d’importance, trois joyeux lurons, Tommy le psychopathe, Harry le romantique et Bill le vétéran, voyageront (dans la réalité ou par la pensée) à Berlin via Amsterdam, avec de petites escales en Irak ou par la France du débarquement.

Si j’ai parlé de match, je dois vraiment m’interrompre pour mettre un dièse à ce billet :

Dans tout ce livre il n’est pas vraiment question de jeu footballistique, donc que les rétifs du sport de gentleman joué par des brutes ne soient pas effarouchés.

Donc Tommy et Harry quittent l’Angleterre, ce qui est déjà une aventure en soi, pour Amsterdam, le premier tenant fermement sous contrôle la violence effrayante qui parcourt ses propos intérieurs, l’autre faisant de même pour le désir d’affection et de calme dans la vie qu’il ne peut s’empêcher de ressentir en songeant à la mort violente et stupidissime de son meilleur pote.

Il faut remarquer qu’une alternance arbitraire de passages à la première personne et de passages à la troisième personne donne un rythme assez particulier à la narration, et les plongées dans la psyché des tondus du ballon n’en font que plus frémir.

Alternance de points de vue également pour Bill, resté au pays, qui devant (ou à cause de ?) la possibilité d’un voyage en Australie, ne peut s’empêcher de revenir sur les souvenirs de ses agissements au cours de la seconde guerre mondiale, agissements si profondément enfouis que leur résurgence, catalysée par des rencontres plus provoquées qu’inévitables, n’en sera que plus terrible.

Revenons à Tommy et Harry. Les deux joyeux lurons, ayant connu l’éros et le thanatos à Amsterdam (je n’en dirai pas plus), poursuivent leur périple vers Berlin et, approchant ainsi de leur Mecque temporaire voient leurs obsessions devenir plus prégnantes et plus viscérales.

Si l’on me trouve un peu mou sur ce billet, c’est parce que, m’étant lancé dans cette lecture avec la morgue qui m’habite usuellement à la lecture d’ouvrages concernant ma chère Grande-Bretagne, j’ai dû vite me faire une raison : non seulement ce livre est très bon dans sa forme (qui est fluide, enlevée et riche), mais aussi par son fond, qui non seulement donne à voir une population désespérée et désespérante, mais aussi les travers de notre mode de vie avec ses repères aussi solides que ma dernière tentative pâtissière et ses fictions fédératrices plutôt dirons-nous intéressées.

A ne pas manquer.

KING, John. Aux couleurs de l’Angleterre. Paris, Olivier, 2005. 377 p.

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Les derniers jours de Mussolini 27 juin 2011

Les derniers jours des personnages historiques sont toujours fascinants. Encore plus si leur fin n’est pas due à une mort naturelle. C’est le cas du dictateur fasciste italien Benito Mussolini.

Et qui d’autre que Pierre Milza, grand spécialiste de la période fasciste italienne, pouvait écrire un livre aussi passionnant que Les derniers jours de Mussolini? Le titre porte bien son nom, en effet Milza nous place aux côtés du Duce heure par heure lors de ses trois derniers jours. Un peu comme dans le Paris-brûle-t-il des Lapierre-Collins, un autre livre que j’ai adoré, où l’on vit l’insurrection parisienne aux côtés des insurgés de façon si intense qu’on souffre, qu’on meurt, qu’on crie, qu’on gagne avec eux. Mais revenons au sujet du jour… Un sujet qui, encore aujourd’hui, fait couler beaucoup d’encre et n’a pas une version définitive à défaut d’en avoir une officielle : les partisans italiens, et seulement eux, ont éliminé le dictateur. Il semblerait que ce ne fut pas aussi « simple » que ça. L’auteur étudie, chaque fois que le récit le demande, plusieurs pistes. Même s’il ne prend pas parti, Milza nous donne son point de vue sur la thèse la plus crédible selon sa connaissance et ses recherches.

Ce livre historique passionnant se lit comme un roman.  Un document qui n’occulte aucune piste et qui n’épargne personne, même pas les dérives et assassinats de la part de certains résistants. La lumière de l’histoire,  qui a présenté et démontré le visage noir et criminel de la dictature fasciste, nous évitera de tomber dans la compassion pour ce dictateur qui durant ses derniers jours, est un homme sans pouvoir, malade, et fragile que l’on accompagne jusqu’à sa mise à mort. 

Personnellement je serais très heureux de pouvoir lire un prochain livre de Pierre Milza qui traiterait exclusivement des crimes des hommes de la République de Salò. Autre sujet, le fait qu’aucun criminel de guerre italien n’ai été jugé. Ou enfin, la terrible histoire de l’exécution de 15 antifascistes le 10 août 1944 à Milan sur Piazzale Loreto. Là-même ou le 29 avril 1945, le lendemain de son exécution, Mussolini a été pendu par les pieds pour éviter que son corps exposé ne subisse un lynchage post-mortem de la part de la foule en colère… Colère plus que justifiée.

MILZA, Pierre. Les derniers jours de Mussolini. Paris, Fayard, 2010. 350 p.

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Ces victimes du nazisme dont on ne parlait pas 18 avril 2011

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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Je n’avais encore rien lu de Didier Daeninckx, auteur pourtant prolifique. Lorsque Galadio, son dernier roman, a croisé mon regard, je l’ai de suite emporté… et ne l’ai pas regretté.

Ulrich est un adolescent métis. Il est très doué en natation. Jusque là, rien d’extraordinaire. Pourtant, un jour, on lui interdit l’accès à la piscine. Quelque temps plus tard, il est emmené de force dans une clinique pour y subir une opération… très particulière. Scénario d’un film d’horreur ? non, la vérité est plus crue : nous sommes en Allemagne, dans les années 30. Les nazis persécutent les Juifs et toutes les personnes à la peau brune. La mère d’Ulrich est allemande et protège tant qu’elle peut son fils issu d’une idylle avec un soldat franco-africain.  Y arrivera-t-elle ? 

J’apprécie quand un roman, en plus du plaisir de la fiction, amène un petit quelque chose à ma culture. Et Galadio a rempli cet office : j’ignorais tout ou presque de ces soldats français d’origine africaine qui, entre deux guerres, ont occupé la Ruhr. De la deuxième guerre mondiale, on a beaucoup écrit, mais très peu, semble-t-il, sur le sort des Noirs en Allemagne pendant cette période troublée. De plus, j’ai apprécié l’écriture de Daeninck qui a très bien fonctionné avec moi : ce livre m’a émue et poursuivie pendant longtemps… il trotte encore dans ma tête.

Voilà un texte court, percutant, instructif, bien structuré, touchant.

DAENINCKX, Didier. Galadio. Paris, Gallimard, 2010 (Blanche). 139 p.

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Mon enfant de Berlin 5 août 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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J’avais lu avec intérêt Jeune fille, roman dans lequel Anne Wiazemsky racontait sa première expérience d’actrice… C’est avec avidité que j’ai avalé Mon enfant de Berlin qui place sa mère Claire sous les feux des projecteurs. Petit détail biographique : Claire n’est autre que la fille du grand François Mauriac.
Nous sommes en 1943, Claire est une belle jeune femme de 27 ans. Elle décide de s’engager dans la Croix-rouge française comme ambulancière. Elle le fait par souci humanitaire mais aussi pour échapper enfin à son statut de « fille de ». Et c’est réussi : elle se fond totalement dans la troupe de ses camarades et fait preuve d’un courage à toute épreuve. Et il en fallait pour résister aux nuits sans sommeil, au froid et… à la vue du sang, bien sûr. D’abord basée à Béziers, elle rejoint ensuite la Croix-Rouge de Berlin. Sa mission ? Recueillir et soigner les réfugiés français en provenance des camps de concentration, des camps de travail ou encore les soldats alsaciens enrôlés dans l’Armée allemande, puis organiser leur retour en France.
L’atmosphère n’est pas des plus roses… ai-je besoin de vous faire un dessin ? Certainement pas car vous avez tous vu des photos de cette Berlin réduite à un champ de ruines où les habitants vivent dans des caves et même parfois meurent de faim. Les femmes sont exsangues, souvent victimes de viols et le froid de l’hiver mordant. Voilà ce à quoi Claire est confrontée, avec en plus ses terribles migraines qui la terrassent régulièrement.
Heureusement, il y a les amis de la Croix-Rouge française et belge avec lesquels elle loge. Ils sont jeunes et s’amusent tant qu’ils peuvent le soir pour oublier le quotidien. Parmi eux, un officier français d’origine russe, le prince Wiazemsky, Wia pour les intimes. Irrésistible… vous devinez la suite ?
J’ai terminé la lecture de ce roman il y a quelques mois déjà mais j’en garde un souvenir fort, peut-être aussi grâce au journal intime et aux nombreuses lettres de Claire à ses parents qui jalonnent le récit et lui donnent beaucoup de relief… J’ai été étonnée d’apprendre qu’elles sont pourtant fictives. C’est tout le charme de ce « roman-biographie » que vous devriez mettre tout de suite  sur votre table de chevet !

WIAZEMSKY, Anne. Mon enfant de Berlin. Paris, Gallimard, 2009. (Blanche). 247 p.

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La légende de nos pères 3 novembre 2009

Filed under: Roman — chantal @ 2:22
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Sorj Chalandon est d’abord connu pour avoir été journaliste à « Libération », depuis, il a quitté le quotidien et se consacre à l’écriture. « Légende de nos pères » est son quatrième roman publié chez Grasset.
Il y met en scène un biographe, ancien journaliste, ça pourrait être lui ? Le protagoniste va être amené à écrire la vraie vie romancée d’un certain « Beuzaboc », mais petit à petit le fait d’écouter parler ce vieil homme va le confronter à sa propre histoire, plus précisément le confronter à son propre père, résistant durant la guerre, avec qui il avait noué peu de contacts. Ce père le hante encore et toujours depuis sa mort, car il a l’impression de ne pas avoir su l’écouter. Lui, son propre père, « Brumaire » dont il n’a jamais retranscrit la vie courageuse et modeste…
C’est donc toute une série d’émotions qui vont submerger le biographe. Sa sensibilité d’homme, sa recherche des mots justes en tant qu’écrivain et son professionalisme journalistique pour « dire vrai » vont l’obliger à chercher la vérité historique dans la vie de Beuzaboc.
Il est surtout question dans ce roman d’épisodes de vies vécus par des hommes durant la guerre, des actes de résistance, des ancedotes de sabotage, la lutte contre l’Allemand, des conséquences aussi de ces actes… les mesures de représailles allemandes, des blessés, des déportés, des morts, mais aussi beaucoup de solidarité, de force, d’inconscience, de courage.
Ce livre nous restitue quelques faits et nous rappelle des choses qui ont eu lieu et qui peuvent servir de rappel historique, pour ma part, j’ai aimé cette petite leçon d’histoire de quelques hommes qui peuvent être beaucoup d’hommes.
L’écriture est fine et sobre. La sensibilité de l’auteur à cette thématique est palpable, les relations humaines des personnages sont très bien rendues. C’est aussi un livre qui interroge notre rapport à l’enfance, nos souvenirs, l’image que l’on garde de nos parents, comment cela peut nous influencer jusque tard dans nos vies, voilà, il y a un thème central, la guerre, mais autour gravitent beaucoup de choses qui font que nous sommes des êtres humains (très?) complexes….

CHALANDON, Sorj. La légende de nos pères. Paris, Grasset, 2009. 253 p.

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Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates 8 octobre 2009

P1010140« La pomme de terre est bonne à tout faire » … même à faire lire, voyez plutôt. Nous sommes en Angleterre, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout commence quand Juliet reçoit une lettre d’un certain Dawsey qui habite Guernesey. Il vient de terminer la lecture d’un ouvrage qui a dû lui appartenir car son nom figure à l’intérieur. Comme il est un grand admirateur de Charles Lamb (l’auteur dudit bouquin qui, je l’avoue, m’était aussi inconnu que le soldat… cliquez ici pour en savoir plus), il a eu envie de la contacter. Cette missive puis celles qui suivront vont lentement transformer deux inconnus en véritables amis. Pour les plus jeunes qui nous liraient (on peut rêver), c’est la version ancienne de la brutale et incongrue question « voulez-vous être mon ami ? » des réseaux prétendument sociaux. Mais je m’égare…

Au risque de vous voir partir surfer ailleurs où la neige est plus rapide, je retrouve la position de recherche de vitesse et c’est reparti ! Juliet qui vient de publier un roman très populaire correspond également avec son éditeur, avec une grande amie partie vivre en Ecosse et avec un amoureux tout d’abord fort charmant puis de plus en plus encombrant. Revenons à notre Dawsey tellement enthousiasmé par sa correspondante qu’il en parle à ses amis insulaires qui, eux aussi, se mettent alors à lui écrire et à témoigner de leur guerre. Un besoin de dire, de s’exprimer dans des lettres qui composent un roman épistolaire riche de tous ces tons et points de vues différents. De fil en aiguille, on apprend comment dans cette île un « Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates » est né un soir où se réunissaient quelques amateurs, non pas de littérature, mais de cochon rôti. Ce dernier avait été dissimulé aux Allemands pour être mangé en catimini. « Catamaxi » fut l’arrestation des bruyants fêtards fort alcoolisés ayant tout oublié, jusqu’au couvre-feu. Apparaît alors Elizabeth, le personnage central de cette communauté qui va devoir rapidement inventer une histoire de rencontre littéraire, de passion des livres tellement grande qu’elle fige le temps. Comme les Allemands encourageaient les initiatives artistiques et culturelles, se voulant être un « modèle d’occupation », ils passent l’éponge et promettent de venir dès que possible assister à ces discussions entre férus de belles lettres. Dès le lendemain, les prétendus bibliophiles se mettent en chasse de livres. Difficile d’en trouver car beaucoup ont été brûlés pour se chauffer mais, finalement, on en dégote quelques-uns et la première réunion de type littéraire peut avoir lieu. C’est ainsi que la plupart des participants se mettront à lire leur premier livre…

Ai-je trouvé la consolation dans la lecture ? Oui, mais pas immédiatement. Au début, je me rendais juste aux réunions pour manger ma part de tourte dans un coin tranquille. Puis, un jour, Isola m’a informé que c’était à mon tour de lire un livre et d’en parler aux autres. Elle m’a tendu un ouvrage qui s’intitulait Passé et Présent de Thomas Carlyle. Un truc ennuyeux, qui m’a causé des maux de tête épouvantables, jusqu’à ce que j’en vienne à un passage sur la religion. Je n’étais pas un homme pieux. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer.

Et les épluchure de patates me direz-vous, quel rapport ?

Will Thisbee est responsable de l’Association de la tourte aux épluchures de patates au nom de notre cercle. Allemands ou pas, il n’avait pas l’intention d’assister à la moindre réunion  s’il n’y avait rien à manger ! Si bien que nous avons inclus un encas à notre programme. Et comme il ne restait qu’un tout petit peu de beurre, encore moins de farine et pas de sucre du tout à Guernesey, Will nous a concocté une tourte aux épluchures de patates. Purée de patates pour le fourrage, betteraves rouges pour sucrer et épluchures de patates pour le craquant. Les recettes de Will sont souvent douteuses, mais celle-ci est devenue une favorite.

Quelques pages plus loin, le mot « douteuses »  prend tout son sens quand Will se propose d’améliorer sa recette par un glaçage avec du marshmallow fondu et du cacao. Un humour anglais très présent qui apporte les touches de couleur dans un paysage comme obscurci à coup de fusain par de mauvais artistes. Même si ce livre est avant tout un roman, on apprend beaucoup sur ces îles Anglo-normandes qui furent, de par leur position, un endroit stratégique. Je parlais ci-dessus de la richesse du style due aux lettres des divers personnages, mais elle est aussi le résultat d’une écriture à quatre mains. En effet, ce roman est l’oeuvre de Mary Ann Shaffer, décédée en 2008, juste avant de savoir que son livre serait publié, et sa nièce Annie Barrows, auteure d’ouvrages pour la jeunesse. Maintenant, je m’étonnerais fort si ce livre n’était pas votre « cup of tea » !  Et comme ici certains bienheureux seront bientôt en « vacances de patates », ils ne trouveront pas lecture plus adaptée.

SHAFFER, Mary Ann ; BARROWS, Annie. Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Paris, Nil, 2009. 390 p.

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