L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Enfance bretonne 10 janvier 2013

Partir en vacances avec un livre dont les phrases collent aux paysages, aux pas des gens que l’on croise, aux monuments visités, le plaisir du voyage en est alors multiplié. Quand l’auteur s’appelle Philippe Le Guillou, on est là totalement conquis par son écriture ouvragée comme les portails des abbayes de ce Finistère qu’il aime tant. Son écriture se mérite, elle demande de prendre son temps, de revenir en arrière, de peut-être chercher une définition, de s’arrêter un moment pour réfléchir car ici, rien n’est dit au hasard, chaque mot touche.
Le Guillou n’est pas un auteur « à la mode » : point de « fast » ni de fastes, cette littérature-là est ancrée dans la terre et la mer de son enfance, loin des rumeurs urbaines, des salons où l’on négocie un Goncourt contre un Renaudot.

Les marées du Faou est un roman très autobiographique que son auteur appelle « fiction incertaine ». Il a comme sujet ses grands-parents, plus précisément ses grands-pères qui ont habité, comme lui, Le Faou, un petit village au fond de la rade de Brest.

Ce n’est qu’après la mort de son grand-père paternel, Jean, et de son autre grand-père, Gabriel, qu’il s’estime être en dette et éprouve alors le besoin de leur rendre hommage.  C’était important pour l’auteur de leur dédier ce livre pour leur dire que quelque part, grâce à eux, lui, le petit-fils, a non seulement réussi sa vie, mais la gagne en écrivant et en enseignant le français, cette langue que ces deux hommes ont apprise à l’école.

Le plus magique, le plus surprenant – et c’est ce qui m’émouvait dans les récits de mes deux grands-pères -, c’est cet attachement sans équivalent à la beauté et au génie de la langue française. Je ne crois pas que l’on puisse dire de ces enfants qu’ils étaient des traîtres. On se découvrait pour entrer à l’église, en revanche les paysannes portaient la coiffe et les quelques grandes dames le chapeau. A l’école, de la même façon, on renonçait aux manières de la ferme, on ne crachait pas par terre, on ne parlait pas breton. C’était la condition si on voulait voir autre chose que l’horizon des prairies et des trous d’eau, si l’on avait le désir de servir dans la Marine ou la fonction publique. Ce n’était en rien une apostasie, la négation de l’origine, qui donnait à ces petits Bretons leur solidité et leur richesse.

Jean était le grand-père qui aimait raconter des histoires, l’entraînant déjà sur les chemins de la fiction. L’autre, Gabriel, l’intimidait par ses silences.  Cet ancien marin taiseux l’aimait, il le sentait bien, mais il fallait aller le chercher loin, si souvent perdu dans ses pensées. Déjà un peu archiviste et généalogiste le jeune Philippe l’interrogeait sur ses parents. Un jour, sa grand-mère le sermonne : « Tu es grand. Il ne faut pas poser de questions à pépé. Ca lui fait mal. Il ne faut pas que tu lui demandes qui est son père. Il n’en a jamais eu. Il ne l’a jamais connu. Sa mère était ce qu’on appelle une mère célibataire… »  Ce secret de famille ne devait pas sortir du cercle familial ;  même 80 ans plus tard, à la parution du livre, sa grand-mère lui en a voulu de l’avoir révélé.
Pour ne pas répéter le manque du père dont il avait souffert, Gabriel avait quitté la Marine en 1936 à la naissance de sa fille ; il ne serait pas un père absent. Peu de temps après avoir pris cette retraite anticipée, Le Phénix, le sous-marin sur lequel il aurait dû embarquer devait couler. Tous ses compagnons furent portés disparus.

Sous ces bouts d’histoires de famille mêlés de légendes bretonnes, comme surgi par intermittence de la brume, on perçoit l’auteur ou plutôt, l’homme, avec ses choix, ses doutes, ses désillusions et ses passions.
En dire plus serait en dire trop…

LE GUILLOU, Philippe. Les marées du Faou. Paris, Gallimard, 2008 (Folio ; 4057). 251 p.
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Courir… les doigts de pieds en éventail 31 juillet 2009

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P1000951Quand l’été montre le bout de son parasol, les coureurs s’éparpillent dans les parcs pendant que d’autres se contentent de lire, tranquillement installés dans leur transat. Faisant partie de la catégorie des allongés, j’ai souhaité approcher l’univers de ces énigmatiques dégoulinants agités en me plongeant dans deux livres traitant du phénomène de la course à pied, lequel pied est devenu géant au fil des pages. Commençons par Courir de Jean Echenoz. Son Ravel m’avait déjà emballée et il récidive ici dans ce que j’appellerais un portrait littéraire de l’athlète, Emile Zatopek. Même si tout ce qu’écrit Echenoz sur celui qu’on appelait la « locomotive tchèque » est vrai, le mythe et la légende qui l’entourent vont donner à l’auteur matière à  faire de  l’homme un vrai personnage de roman. Au début des années 40  Emile Zatopek a 17 ans et travaille comme apprenti dans l’usine de chaussures Bata. « Les Allemands sont entrés en Moravie », c’est ainsi que débute le livre. Ils veulent montrer à la jeunesse la beauté, l’utilité du sport. Contraint et forcé, Emile  participe à un cross-country de neuf kilomètres mis au point par la Wehrmacht qui va opposer :

Une sélection allemande athlétique, élancée, arrogante, impeccablement équipée, tous pareils dans le genre übermensch, à une bande de Tchèques faméliques et dépenaillés, jeunes paysans hagards en caleçon long…

Contre toute attente le jeune garçon finit deuxième malgré un visage penché, grimaçant de douleur, des bras qui virevoltent dans tous les sens. Zatopek adopte d’emblée un style qualifié de bizarre qu’il conserva jusqu’au sommet de sa prestigieuse carrière quand aux Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952, il gagnera le 5’000, le 10’000 et le marathon.

Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref, il ne fait rien comme les autres qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.

Avec humour, parfois teintée de mélancolie, Jean Echenoz nous raconte son ascension avec, en arrière-plan, un régime stalinien qui veut tout contrôler. Fier d’avoir un héros adulé par le monde, mais aussi soucieux qu’il ne s’exile. Perturbé par cet homme aux jambes en or qui brillent dans la masse (laborieuse), le Parti s’encouble. Sans jamais s’essouffler, une foulée appelant l’autre, le lecteur franchit la ligne d’arrivée avec un grand sourire au milieu d’un visage écarlate d’avoir trop attendu la crème solaire.
Devenue alors addicte à la course à doigts de pieds en éventail, j’ai commencé la lecture de Autoportrait de l’auteur en coureur de fond de Haruki Murakami, une de mes (nombreuses) autres addictions. Encore une fois, il n’allait pas me décevoir avec ce récit qui nous explique comment la course à pied l’aide à écrire. Féru de musique, comme la plupart des personnages de ses romans, Murakami a tenu un club de jazz jusqu’au jour où, après son premier roman, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture pour aller au bout de son projet. Rivé alors à sa table de travail, il grossit, fume trop, se couche tard. D’un coup, il éprouve l’envie de se dépenser, de pratiquer un sport, de nourrir son esprit d’efforts physiques et de mener une vie plus saine. S’il choisit la course à pied, c’est parce que c’est facile à pratiquer : pas besoin d’équipement particulier, ni de salle d’entraînement. Jour après jour, au rythme de son corps, luttant contre ses muscles qui résistent, il va améliorer ses performances, même si la compétition proprement dite ne l’intéresse pas.

La fierté (ou ce qui ressemble à de la fierté) qu’éprouve le coureur de fond à être allé au bout de sa course reste pour moi le critère fondamental. On peut dire la même chose de ma profession. Dans le travail du romancier, pour autant que je le sache, la victoire ou la défaite n’ont pas de sens […]. L’essentiel est de savoir si vos écrits ont atteint le niveau que vous vous êtes assigné.

Endurance, persévérance, régularité, concentration, patience, tout au long du livre il compare les qualités du coureur avec celles de l’écrivain. Avec beaucoup de finesse, il évoque aussi le vieillissement du corps d’un homme à la cinquantaine finissante. Terminons ce billet de la plus belle manière, en vous offrant les derniers mots de cet autoportrait.

Avec le temps, avec l’âge, les courses qui se succéderont, je finirai par atteindre un lieu ultime qui me conviendra. Ou plutôt un lieu qui s’en rapprochera fugitivement (oui, cette expression est sans doute la meilleure). Un jour, si je possède une tombe et que je suis libre de graver ce qu’il y a dessus, voilà ce que j’aimerais y lire : Haruki Murakami 1949-20** Ecrivain (et coureur) Au moins jusqu’au bout il n’aura pas marché.

Chut, maintenant c’est l’heure de ma sieste…

ECHENOZ, Jean. Courir. Paris, Minuit, 2008

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MURAKAMI, Haruki. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Paris, Belfond, 2009

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