L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Hontes d’auteurs 7 avril 2010

On dit qu’un moment de honte est vite oublié. La preuve que ce n’est pas vrai, ces 60 témoignages d’écrivains anglo-saxons qui se souviennent, parfois bien des années plus tard, de ces moments où ils auraient voulu disparaître dans un trou de souris. Mais, ce qui est sûr, c’est que la honte des uns fait bien rire les autres et ce livre en est une superbe démonstration.
Quelques amuse-bouches ? André Brink, encore « jeune écrivain plein d’enthousiasme », lors d’une réception pour se faire remarquer « de l’éditeur-assez-en-vue-au-Cap », cherche à dire n’importe quoi, juste pour retenir son attention. Il montre du doigt une « silhouette féminine sans grâce » et lui demande qui est « cette pauvre femme là-bas ». Le brouhaha semble cesser soudain et on entend l’Editeur lui répondre : « C’est ma femme ». Dans ce livre, beaucoup de témoignages d’auteurs invités dans des bibliothèques, des librairies ou des universités, des lieux d’humiliations diverses. Par exemple, Jonathan Coe qui est convié à un festival d’écrivains de polars (il n’a jamais su pourquoi puisqu’il n’en écrit pas) et qui, malheureusement programmé en même temps que Colin Dexter, se retrouve devant un auditoire d’une seule personne : « Je suis heureux que vous soyez venu, ai-je dit à l’aimable client, après avoir bavardé vingt minutes avec lui. Imaginez l’horreur s’il n’y avait eu personne. – En fait, avoua mon interlocuteur, j’étais la personne chargée de vous présenter. (C’était Ian Rankin) ». Des salles vides, des organisateurs aussi honteux que l’écrivain, beaucoup racontent ce genre d’expériences, on ne s’en lasse pas :

Finalement nous sommes montés sur l’estrade et le professeur m’a présenté dans des termes on ne peut plus élogieux – si seulement quelqu’un avait pu l’entendre ! Apparemment il était trop tétanisé de honte pour annuler la manifestation, si bien que moi, qui avais besoin du chèque, je dus faire ma conférence et parler pendant quarante minutes dans le vide.

Il y a également l’écrivaine qu’on doit aller chercher à la gare et qui ressemble vaguement à la photo (rarement toute récente !) de la quatrième de couverture. L’organisateur croit la reconnaître et, sans oser vérifier son identité, l’emmène au restaurant lui précisant que l’hôtel est juste à côté et que ce sera pratique. Pensant peut-être avoir affaire à une drague dure mais originale, elle le suit… C’est seulement bien plus tard, quand il l’appelle « Carol », qu’elle lui demande : « Qu’est-ce qui vous fait croire que je m’appelle Carol ? ». Il abandonne celle qui s’appelle en fait Natalie et retourne à la gare chercher la vraie Carol à qui il ne sait que dire pour justifier cet important contre-temps… Il y a aussi l’histoire du poète irlandais qui à la fin du repas précédant de peu sa lecture à la bibliothèque, mange un caramel (fatale erreur). Ce qui ne devait pas arriver arriva : il perd une dent. Il tente de la replacer en priant Saint Patrick et ses acolytes qu’elle tienne.

J’entamai un nouveau poème et m’aperçus avec effroi qu’il était plus truffé de « s » que tous les autres. A mi-longueur du texte, ma dent voltigea hors de ma bouche et atterrit par terre, où elle roula aux pieds du garçon replet assis au premier rang. L’élan du poème me porta encore pendant quelques lignes, édenté, zozotant, jusqu’à ce que finalement, la honte ne m’interrompe. Le public se tordait de rire, à présent.

Pour terminer, je citerai l’alcool, un autre héros de cette anthologie, qui donne le courage à certains d’aller au devant du public ; le verre qui désinhibe,  mais surtout celui (ou plutôt ceux) par qui le scandale arrive. L’auteur ivre, malade au beau milieu de sa lecture, ou dans la voiture de la gentille organisatrice, les souvenirs brouillés, la honte du lendemain de ne plus très bien savoir ce qui s’est passé,  et… la peur de s’en enquérir. Le mot de la fin sera pour l’immense écrivain Jonathan Coe :

Des souvenirs de ce genre il y en a d’autres, encore pires, que j’ai sans doute occultés. Tous contribuent à forger la même résolution, prise de loin en loin : ne plus aller me fourrer dans ce genre d’événements. Rester à la maison, assis à mon bureau, comme sont censés le faire les vrais écrivains. Ma prochaine lecture a lieu dans deux jours.

Hontes : confessions impudiques mises en scène par les auteurs. Losfeld, 2006. 294 p.
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