L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Des cendres en héritage 15 mars 2011

Filed under: Documentaire — davide @ 8:02
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Les lecteurs plus jeunes risques d’être dépassés par la référence suivante. Tant pis pour eux. 
Vous souvenez-vous de la série de sketch Benny Hill ? Surtout les scènes où le joufflu britannique se fait poursuivre par quelques jeunes filles très peu habillées, un employé de banque en moumoute, un mariachi à la retraite et un gorille ?
Et bien Des cendres en héritage, c’est un peu ça. Imaginez que Benny soit la Vérité, et les rigolos lui courant après sur une musique effrénée soient justement les membres de la CIA. Et ils courent tous depuis 1945.
Le livre de ce journaliste américain est un peu mieux étoffé que ça tout de même. La naissance de la CIA et  son développement sont bien situés dans le contexte de l’époque ; à tel point que les méandres cérébraux de ses différents directeurs et des présidents des Etats-Unis, sans devenir plus clairs, deviennent un tant soit peu moins fous. On comprend mieux le concept tout entier de « guerre froide » quand on sait que le Joe le Plombier moyen en savait à peu près autant que n’importe quel cow-boy sur la menace rouge.
On ne peut être qu’atterré au contact du fil conducteur, non seulement rouge, mais en acier trempé renforcé au titane : la CIA n’a non seulement jamais eu les moyens d’exécuter les missions que les pontes du gouvernement américains lui donnèrent, mais elle a presque toujours, TOUJOURS été remplie de bureaucrates va-t-en guerre incompétents voire à interner (c’est même arrivé quelques fois). On reste scandalisé devant l’ignorance de l’agence de tout, jusqu’au dernier moment, et sa capacité à flamber des millions pour des causes douteuses ou autoriser des pratiques totalement antidémocratiques. La CIA semble toujours être celle qui tient le bâton par le mauvais bout.
Les résultats, d’ailleurs, sont dramatiques : si vous avez en tête un peu de politique étrangère US du XXème siècle, les catastrophes mortelles qu’elle a fait germer un peu partout sur la planète (guerre du Vietnam, Irangate, ou la restauration de l’espoir en Somalie apparaissent du coup moins le fruit du hasard. De là à les voir comme la trace sanguinolente d’un manque du sens des réalités et de la xénophobie paniquée de l’élite politique du pays le plus puissant du monde, il n’y a qu’un pas.
Et le coup de maître de Weiner, c’est de pouvoir présenter tout cela, avec notes, index et tables des matières, sans que cela soit pesant. J’irais même plus loin : j’ai très clairement ressenti que cet auteur tentait très vaillamment de maintenir la toute dernière miette de dignité à cette « agence de l’intelligence centralisée ». Il ne reste plus qu’au lecteur λ (vous) à pouffer de rire à l’humour, certes un peu macabre, à suivre ces péripéties vouées à un échec lamentable, toujours répété.

WEINER, Tim. Des cendres en héritage: l’histoire de la CIA. Paris, Fallois, 2009. 543 p.

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Affaire classée 14 septembre 2010

Je ne sais pas pour vous, mais je suis assez régulièrement ravi par certaines découvertes littéraires, dans la mesure où elles sont capables en quelques pages de fissurer radicalement l’architecture de ma perception de la réalité qui m’entoure (ceux qui me pratiquent et connaissent mon rythme de lecture ont donc l’explication de ma condition, et du coup l’assurance qu’il n’y existe aucun traitement).
Affaire classée est de celles-là. J’imagine qu’il aurait fallu vivre dans une grotte en haut d’une montagne entourée d’une cage de Faraday pour ne pas avoir eu vent de l’affaire du Nestlégate, à savoir l’infiltration et l’espionnage du groupe altermondialiste Attac-Vaud par des agents de Securitas pour le compte de Nestlé. Mais si l’on peut se souvenir que l’affaire finit avec un non-lieu, l’intérêt qu’elle suscita au citoyen Λ s’est très vite essoufflé. Et je n’arrive juste pas à comprendre pourquoi, devant le terrifiant, monstrueux processus que nous décrit le livre concis et terriblement clair de Feuz.
Car ce n’est pas tant l’infiltration/espionnage qui est effrayant. Nous sommes ma foi embourbés dans des schémas socioprofessionnels d’où est violemment et radicalement exclue toute notion de morale ou d’éthique qui irait plus loin qu’un simple glaçage bon marché.
Non, ce que Feuz prouve chronologiquement, c’est que le juge Antenen (à présent commandant de la police cantonale vaudoise) qui a instruit l’affaire l’a littéralement sabotée à chaque opportunité en faveur de Nestlé et Securitas, certes en invoquant leur bonne foi, mais le fait limpide est que les inconsistances et les mensonges des prévenus sont tellement gigantesques que l’on se découvre soudainement perdus dans une zone de non-droit la plus totale.
Mais s’il s’en était tenu simplement à prouver l’évidence de ce fait, le livre de Feuz aurait eu juste assez de pages pour une brochure, voire un feuillet, mais il est étoffé de plusieurs éléments très intéressants, que ce soient les questions qu’aurait pu poser un juge pas complètement acquis à la protection de Securitas et Nestlé, des informations sur les taupes, des individus que l’on qualifierait de nauséabonds et sans aucune valeur rédemptrice si l’on ne faisait pas preuve de la pitié la plus élémentaire qu’inspirent leurs tentatives pitoyables de se targuer d’un fond d’humanité (en même temps, cela fait froid dans le dos d’imaginer ce que la taupe/responsable de Services d’information/agent provocateur Fanny Decreuse (alias Shanti Muller) a pu et peut encore réellement faire lors de ses séjours en Inde pour « aider les lépreux » ; ou encore quelles sont les sinuosités escheriennes de « l’éthique » et de la « philosophie de vie » que la taupe « Sara Meylan » invoque dans sa lettre de démission à Securitas. On est encore plus attristé à l’idée que lors de son témoignage, la troisième taupe de Securitas Shinta Juilland ait eu le besoin de mentionner que les gens qu’elle espionnait – et qu’elle espionnerait sans doute encore si la presse ne l’avait démasquée –  était à ses dires ses « copains »).
C’est dans les mensonges éhontés de ses taupes et les traces des rapports qu’ont eu ces agentes de l’ombre avec les responsables de Securitas, et ces derniers avec les responsables au sein de Nestlé, par le biais de nombreux avocats tous plus habiles et collaboratifs les uns avec – je veux dire que – les autres, que se trouvent les preuves les plus flagrantes de la nature proprement burlesque de l’instruction.
Au sujet des cadres et responsables, on trouve dans Affaire classée également des informations pour le moins édifiantes sur les parcours professionnels (et c’est là que l’on a de quoi vraiment sombrer dans l’inquiétude) des différents responsables, notamment « Georges Mathurin » (alias utilisé dans le livre de Feuz, qui va jusqu’à protéger l’identité de l’ex-responsable des services d’investigation de Securitas qui, malgré sa condamnation pour abus sexuels, a reçu l’autorisation de travailler dans le secteur de la sécurité privée à Fribourg). L’immobilisme et l’autosatisfaction politique vaudoise ne sont évoqués que de manière passagère mais d’autant plus douloureuse.
Avec en annexe des copies des pièces à conviction, qui ne sont pas sensées être les pièces de dossiers personnels sur divers activistes, ainsi que quelques pièces à conviction très pauvres généreusement fournies par les organisations prévenues, ce livre est essentiel à qui veut se rendre compte facilement et rapidement que, loin de dénoncer des concepts vaporeux tel que « le système » ou « la société », il est des individus (mais surtout  une importante société de sécurité privée qui collabore régulièrement avec des institutions communales, cantonales ou fédérales) qui peuvent se permettre de bafouer la loi et salir les concepts de démocratie dès le moment ou les intérêts financiers qu’ils représentent sont suffisamment conséquents.
On pourra éventuellement en compléter la lecture par une consultation de la brochure  Encore une infiltration de groupes politiques par une agente de Sécuritas que l’on trouve également en ligne à l’adresse : http://ch.indymedia.org/media/2008/09//62864.pdf
Enfin, le GAR  a publié une brochure En guise de bilan de l’infiltration du Groupe anti-répression par une agente de Securitas, à l’adresse https://espaceautogere.squat.net/infokiosk/editions/Secu2.pdf . D’ailleurs le GAR peut être contacté (e-mail: gar@no-log.org , tél. : 078 847 16 36) en cas de doute de l’infiltration d’un groupe par un agent de sécurité privé. Il est tellement triste d’en arriver là…

FEUZ, Alex. Affaire classée : Attac, Securitas, Nestlé. Lausanne, En bas, 2009. 213 p.

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Un pur espion 1 juillet 2010

Filed under: Polar,Roman — davide @ 8:00
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Il est intéressant (pour moi) de noter à quel point depuis que je publie des billets ici mon champ de lecture s’est ouvert ; je me souviens encore de mes réactions, lorsque petit (plus petit), je voyais ma mère s’appuyer les romans de Le Carré. Peu de signes extérieurs de plaisir, bien que le fait qu’elle les ait lus en fut un en soi. Cependant, rien ne m’a plus rebuté que ces pavés compacts, ces titres cryptiques et la promesses d’aventures plus jamesbondesques les unes que les autres.
Or, il fallait que ça arrive, au fil d’une conversation comme une autre, un collègue me chante les louanges de Le Carré, et me sort du rayon Un pur espion, me le présentant comme un des meilleurs titres du bonhomme.
Et alors, mon collègue (et Le Carré) ont-ils su me satisfaire ?
Et bien oui. Pas tout de suite, car ayant plus de préjugés qu’un fanatique de Musso devant une étagère pleine d’ouvrages de la collection Pléiade, j’étais tout prêt à me moquer outrageusement de courses-poursuites au clair de lune, de séductions de vamps agentes triples et des gadgets aussi minuscules que sophistiqués. Or il n’en fut rien.
L’intrigue est des plus simples. En proie à un stress professionnel dû aux excès de réceptions de l’ambassadeur, Magnus Pym, britannique diplomate, nous fait un petit burn-out et disparaît subitement en laissant plein de traces. Or monsieur Pym est aussi agent secret, et s’il laisse des traces c’est bien pour semer le trouble parmi les cohortes d’espions qui se montrent soudainement très intéressés par sa destination, vu qu’en guise de bagage le Pym en question s’est fait un souvenir de la seule copie de la recette royale ultra-secrète du mouton à l’étouffée.
Donc, la crème des services de renseignements britanniques, américains et d’autres moins avouables essaient désespérément de mettre le grappin sur Pym, pendant que, dans une alternance de chapitres assez classique, celui-ci écrit du fond du paisible village où il se terre ses mémoires sous la forme d’une lettre à son fils, sa femme et/ou son mentor, voire possiblement lui-même. Et c’est là que l’on trouve la juteuse moelle de ce roman.
D’abord par la peinture réaliste et sans concession qu’il fait de son père, escroc sans foi ni loi, et de la société dans laquelle il évolue. Son fils sera dès son plus âge une sorte de complice doublé de faire-valoir et le public privilégié de ses nombreuses mises en scène sociales.
On assiste tout au long du roman à l’évolution de ce Pym de plus en plus transparent, qui, avide d’amour et de reconnaissance, se met dans les situations les plus tragiques pour plaire à tous, est manipulé avant de se faire jeter jusqu’à la prochaine fois. La duplicité qu’il développe dans sa quête d’une relation sincère au sens le plus large du terme le conduira entre les griffes non seulement des services secrets d’une Angleterre qui n’a plus rien à dire ni à faire et commence à s’enliser dans son rôle de tiers-monde culturel et économique du nord civilisé, mais aussi des services politiques plutôt troubles de la Tchécoslovaquie, à une époque où faire partie d’un quelconque service de l’état est autant synonyme de survie voire de pouvoir que de perspective d’être le premier sur le bûcher au moment des nombreux soubresauts politiques des pays placés sous la botte soviétique. Et c’est au contact des parasites avides de pouvoir gogeant dans ce marasme que se noueront les tragiques (dans le plus beau sens du terme) vies de Pym jusqu’au moment où il ne pourra plus se regarder en face.
Malgré le cynisme grinçant et désabusé que j’affiche généralement, je n’en suis pas moins exigeant comme une ménagère d’un certain âge quant à, disons, une certaine droiture morale et pourtant, chose exceptionnelle dans un roman, je n’ai pu ressentir que sympathie et pitié pour le personnage de Pym, en particulier devant son aptitude à rationaliser les comportements de ceux qu’il fréquente, jusqu’à son complet et total dévouement pour eux, que l’on verra se développer comme un véritable amour.
Un livre fort bien écrit et très triste.

LE CARRE, John. Un pur espion. Paris, Laffont, 1991 (Bouquins). 1141 p.

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