L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Aux couleurs de l’Angleterre 15 juillet 2011

Comme vous commencez à le savoir, je suis assez susceptible aux suggestions de lecture de mes collègues, surtout s’ils sont plus grands que moi. Le petit nouveau n’est pas seulement plus grand, mais aussi plus tatoué, plus barbu, et sa moto est plus grosse que mon Solex. C’est dire si je l’écoute avec attention.

Bref, il a attiré mon attention sur le dernier volume d’une sorte de trilogie qui tente tant bien que mal de suivre la vie quotidienne d’une bande de hooligans britanniques. Mon intérêt vient d’une part de l’aspect britannique du quotidien ainsi exploré, mais aussi de la teinte touristique dudit quotidien.

Car l’histoire racontée dans Aux couleurs de l’Angleterre colle à première vue aux stéréotypes liés au hooliganisme anglais: à l’occasion d’un match d’importance, trois joyeux lurons, Tommy le psychopathe, Harry le romantique et Bill le vétéran, voyageront (dans la réalité ou par la pensée) à Berlin via Amsterdam, avec de petites escales en Irak ou par la France du débarquement.

Si j’ai parlé de match, je dois vraiment m’interrompre pour mettre un dièse à ce billet :

Dans tout ce livre il n’est pas vraiment question de jeu footballistique, donc que les rétifs du sport de gentleman joué par des brutes ne soient pas effarouchés.

Donc Tommy et Harry quittent l’Angleterre, ce qui est déjà une aventure en soi, pour Amsterdam, le premier tenant fermement sous contrôle la violence effrayante qui parcourt ses propos intérieurs, l’autre faisant de même pour le désir d’affection et de calme dans la vie qu’il ne peut s’empêcher de ressentir en songeant à la mort violente et stupidissime de son meilleur pote.

Il faut remarquer qu’une alternance arbitraire de passages à la première personne et de passages à la troisième personne donne un rythme assez particulier à la narration, et les plongées dans la psyché des tondus du ballon n’en font que plus frémir.

Alternance de points de vue également pour Bill, resté au pays, qui devant (ou à cause de ?) la possibilité d’un voyage en Australie, ne peut s’empêcher de revenir sur les souvenirs de ses agissements au cours de la seconde guerre mondiale, agissements si profondément enfouis que leur résurgence, catalysée par des rencontres plus provoquées qu’inévitables, n’en sera que plus terrible.

Revenons à Tommy et Harry. Les deux joyeux lurons, ayant connu l’éros et le thanatos à Amsterdam (je n’en dirai pas plus), poursuivent leur périple vers Berlin et, approchant ainsi de leur Mecque temporaire voient leurs obsessions devenir plus prégnantes et plus viscérales.

Si l’on me trouve un peu mou sur ce billet, c’est parce que, m’étant lancé dans cette lecture avec la morgue qui m’habite usuellement à la lecture d’ouvrages concernant ma chère Grande-Bretagne, j’ai dû vite me faire une raison : non seulement ce livre est très bon dans sa forme (qui est fluide, enlevée et riche), mais aussi par son fond, qui non seulement donne à voir une population désespérée et désespérante, mais aussi les travers de notre mode de vie avec ses repères aussi solides que ma dernière tentative pâtissière et ses fictions fédératrices plutôt dirons-nous intéressées.

A ne pas manquer.

KING, John. Aux couleurs de l’Angleterre. Paris, Olivier, 2005. 377 p.

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Le monstre doux 12 mai 2011

Si le titre de cet ouvrage peut faire un peu peur, c’est pour une excellente raison : car il s’agit ici de… de…de… (allez, tentez donc de le deviner !)

…de FASCISME évidemment.

Autant m’excuser tout de suite : je vous présenterais volontiers mes lectures plus légères (romans érotiques lesbiens au temps des vikings ou bandes dessinées techno-horribles), mais comme ces ouvrages sont douloureusement absents de nos collections, je me vois obligé de vous présenter ouvrage après ouvrage de lourds essais tendancieux et autres frivolités du genre…

Du genre, Le monstre doux :

Prenez une tasse de grog, laissez-moi tisonner l’âtre, et asseyez-vous.

Raffaele Simone, linguiste, prof et scrib… essayiste, va tenter dans cet ouvrage de faire un vrai portrait sans concession du paysage politique théorique européen, sans que nous nous endormions.

Son stratagème, remarquablement perfide il faut le dire, est de lancer à la face du lecteur en première partie que si l’Europe s’enfonce dans le chaos et l’anarchie c’est principalement à cause de la « gauche », dans toutes ses incarnations, que ce soit l’officielle politique, avec ses partis au pouvoir ou en opposition, et leur déconnexion de plus en plus hilarante avec la réalité (ou ses compromissions, beaucoup moins drôles celles-là), ou encore la radicale, avec ses blacks-blocs-casseurs-pro-palestiniens-alterno-verts.

Ce n’est évidemment qu’une mise en bouche, car Simone passe ensuite à un portrait de la droite, ou plutôt de la néodroite comme il l’appelle. Car il insiste sur le fait que ce qui se fait appeler la « droite » politique et officielle a peu à voir avec une droite politique historique (il est d’ailleurs dommage qu’il ne fasse pas une rapide synthèse des différences, cela manque un peu, à mon avis).

A noter que la droite radicale non officielle n’est pas du tout mentionnée, ou alors juste une ligne car visiblement, on a bien là des mouvements assez consistants avec leurs idéologies.

Bref, la néodroite est décrite dans ses stratégies, mais surtout dans son absence délibérée de direction politique, ce qui lui permet de ratisser large dans son électorat, de flatter tous les publics, et surtout de puiser dans toutes les bourses.

Mais il reste un petit bout de chemin à parcourir à ce stade, et suit l’explication du titre de l’ouvrage :

Simone part du principe que le virage à droite de l’occident n’est pas seulement le fait d’une direction politique, mais bien de sa combinaison avec une manière d’être individuelle. Cet amalgame invisible et protéiforme est ce qu’il appelle le monstre doux, et plusieurs de ses considérations sur ce sujet monstrueux ne sont pas dénuées de bon sens (je pense en particulier à celle qui suppose une pulsion « naturelle » à un comportement « de droite », qui m’a fait certes frémir, mais aussi réfléchir).

Une fois est coutume, voilà donc un livre qui énerve, ce qui n’est pas un problème, mais qui par moments manque un peu d’explosions, de sexe ou encore de course-poursuite en trottinette, car son écriture est un peu, comment dirais-je… pondéreuse et imbue d’elle-même ?

Mais bon, cela ne rebutera pas les lecteurs intéressés par le sujet, les autres attendront avec impatience la sortie du prochain Kinsella, et je peux vous dire qu’on y parlera aussi de fascisme  (et de shopping) !

SIMONE, Raffaele. Le monstre doux : l’occident vire-t-il à droite ? Paris, Gallimard, 2010. 178 p.

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Dérive ibérique 28 juin 2010

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Si la péninsule ibérique se détachait du continent  au niveau des Pyrénées ? Si elle commençait à dériver jusqu’à menacer de s’écraser contre les Açores ? Tel est le propos du Radeau de pierre de José Saramago. Écrit pourtant il y a 25 ans, ce roman reste très moderne car il s’agit avant tout de décrire une Europe en situation de crise (ça n’est pas trop anachronique, non ?) et de l’entraide qui se négocie âprement. Avec humour il se sert de ce fait divers pour analyser la politique européenne et notre société. Caustique, Saramago l’est encore à près de 90 ans. Son dernier roman, Caïn, paru au Portugal en début d’année 2010, malmène une Église déjà bien enrhumée. Certains s’offusquent, allant jusqu’à exiger qu’on lui confisque sa nationalité portugaise, le mécréant ne la mériterait plus.
Mais revenons à notre Radeau de pierre. L’apparition de la première faille dans les Pyrénées est ressentie différemment par quatre personnages. Je ne vais pas détailler ici comment ils ont été interpellés par des signes étranges, mais dire simplement que tous sont partis, comme appelés à se rencontrer, rejoints plus tard par un chien, lui aussi pratiquement aimanté. C’est cette petite tribu qui va alors être au centre de l’histoire. Pendant que les touristes quittent le Portugal et l’Espagne en avion, nos cinq pèlerins vont suivre le mouvement de foule des autochtones pour fuir les côtes où le risque de collision est immense. C’est à ce moment-là que la Communauté économique européenne se manifeste :

Cette déclaration, tout à fait claire, fut le résultat d’un débat animé au sein de la Commission, au cours duquel quelques pays membres manifestèrent un certain détachement, le terme est bien choisi, allant jusqu’à insinuer que si la péninsule ibérique voulait s’en aller, eh bien qu’elle parte, l’erreur avait été de la laisser entrer. C’était bien sûr une plaisanterie, a joke, au cours de ces difficiles réunions internationales, les gens ont aussi besoin de se distraire, on ne peut pas travailler tout le temps, mais les commissaires portugais et espagnol condamnèrent énergiquement cette attitude inélégante, provocatrice et indubitablement anticommunautaire, citant chacun dans sa propre langue, le dicton ibérique bien connu, C’est dans la peine qu’on connaît ses amis.

Cet extrait vous rend compte de l’humour de l’auteur, de son ironie, mais aussi de son style : de longues phrases qui, parfois, laissent passer une respiration le temps d’une virgule, le point étant plus rare, on ne doit pas s’arrêter. D’un souffle, le narrateur nous embarque, ne nous lâche plus, nous apostrophe régulièrement pour nous dire : « Regarde un peu comme nous sommes tous fous ! »

Comme dans tous les voyages, quels que soient le trajet et la durée, mille événements survinrent, mille mots, mille réflexions, et l’on devrait plutôt dire dix mille, mais ce récit traîne déjà en longueur, c’est pourquoi je prends la liberté d’abréger, couvrant deux cent kilomètres en trois lignes, et supposant que quatre personnes dans une voitures peuvent voyager en silence, sans penser, faisant en quelque sorte semblant de ne pas faire une histoire de ce voyage, elles.

Sans tout dévoiler, sachez que la péninsule va prendre de la vitesse, s’approcher très, très près des Açores. Sa population aura été provisoirement évacuée, mise à l’abri par les Américains, toujours prêts à sauver le monde, à se faire remarquer dans l’exploit bref, beaucoup moins dans la durée. Dans ce cas-là, ils avaient signifié aux futurs apatrides qu’il était exclu ensuite de demander l’asile aux Etats-Unis…  Mais, peu avant le choc, changement de direction, le gros caillou bifurque vers le Nord, semant un vent froid de panique parmi les habitants. Comment des gens du Sud pourront-ils devenir des nordiques ? Le climat, leur façon de vivre,  impossible ! Des personnages qui se déplacent (physiquement mais aussi mentalement) au gré des mouvements de cet étrange radeau, des gouvernements paniqués qui voudraient sauter par-dessus bord et nous, heureux lecteurs qui jubilons de tant d’inventivité, prétextes à philosopher et à se questionner ! Montez à bord du Saramago (et non Sarah Magot comme une lectrice me l’avait griffonné sur un bout de papier), il vous emmènera dans des endroits surprenants.

SARAMAGO, José. Le radeau de pierre. Paris, Seuil, 1990. 312 p.

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