L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

rapt 18 mars 2013

Filed under: Biographie,Roman — chantal @ 12:16
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Le Rapt de Kathryn Harrison

Wouah! Rarissime que je lise une biographie… mais celle-ci, bien que tout soit vrai et vécu, ne ressemble en rien à une biographie traditionnelle, c’est une plume qui transcende, à comprendre, un vrai talent d’écrivaine devenue aujourd’hui périodiquement journaliste au New Yorker.

Donc je disais une écriture qui nous prend aux tripes et nous bouleverse par son récit. L’histoire d’une petite fille jusqu’à l’âge adulte. Ses parents divorcent alors qu’elle a six mois. Le père est chassé de la maison par la mère et les grands-parents maternels. La fillette va grandir dans cette maison dans une atmosphère étouffante où tout le monde est ligué contre le père, elle est élevée par ses grands-parents maternels.

Dès ce moment elle fait tout pour obtenir un regard de sa mère qui ne la voit pas, fuyant dans le sommeil. La fillette se poste au pied de son lit pour la regarder dormir, soulevant son masque pour voir ses yeux clos, allant jusqu’à tenter de lui soulever la paupière pour obtenir une réaction. Mais la mère est trop en souffrance, occupée par elle-même et voyant d’autres hommes pour oublier l’amour envoûtant de son ex-mari.

La figure du père n’existe donc plus dans la réalité, si ce n’est une brève apparition quand la fillette a dix ans, du coup elle continue de reporter toute son affection sur son seul parent présent, sa mère qui ne la considère pas pour ce qu’elle est. Et puis, lorsque la fille a vingt ans, le père refait surface et c’est le choc.

C’est la fille qui ira chercher son père à l’aéroport car la mère est incapable de faire face à la situation, tout à la recherche de sa tenue vestimentaire car cette relation n’est pas non plus terminée pour elle. Cet amour l’a toujours dévastée et elle a peur.

Sans tout dévoiler, on pressent que la rencontre entre le père et sa fille va être bouleversante tant ils se ressemblent. Pour elle c’est comme une révélation, elle « voit » enfin son père et elle à travers lui. C’est un choc terrible. Pour lui aussi, il la redécouvre transformée, fascination réciproque. A partir de ce moment-là plus rien n’est comme avant. Ils vont se perdre l’un et l’autre, le père qui abuse de sa position dominante face à une enfant en manque d’affection et qui souffre particulièrment de la figure paternelle absente depuis toujours, bref, je ne vais pas entrer dans une analyse psychologique. Je vous invite vraiment à découvrir ce texte car je ne vous ai de loin pas tout dit.

Le récit est très bien construit, pas de mélo ici, un récit de survie. C’est une écriture délicate et posée, non exhibitionniste où on espère juste que la jeune fille va parvenir à trouver un équilibre. Un livre nécessaire pour sortir de cette impasse relationnelle ou comment on peut vraiment se sentir seule au monde, car on se met soi-même dans un trou parce que ça doit arriver et on ne peut en resortir que si on comprend quelque chose à un moment donné dans notre vie. Un déclic et tout s’arrête… enfin, presque.

Ce n’est pas un livre récent, mais un de ces livres que nous sortons parfois des rayons parce qu’ils sont vraiment passionnants et bien écrits (et parce que c’est notre boulot de donner envie de lire, non ?!). Si vous le trouvez dans votre bibliothèques, empruntez-le et plongez-vous dedans ! Bonne lecture !

Le rapt, Kathryn Harrison, Ed. de l’Olivier 1997, 186 p

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Enfance bretonne 10 janvier 2013

Partir en vacances avec un livre dont les phrases collent aux paysages, aux pas des gens que l’on croise, aux monuments visités, le plaisir du voyage en est alors multiplié. Quand l’auteur s’appelle Philippe Le Guillou, on est là totalement conquis par son écriture ouvragée comme les portails des abbayes de ce Finistère qu’il aime tant. Son écriture se mérite, elle demande de prendre son temps, de revenir en arrière, de peut-être chercher une définition, de s’arrêter un moment pour réfléchir car ici, rien n’est dit au hasard, chaque mot touche.
Le Guillou n’est pas un auteur « à la mode » : point de « fast » ni de fastes, cette littérature-là est ancrée dans la terre et la mer de son enfance, loin des rumeurs urbaines, des salons où l’on négocie un Goncourt contre un Renaudot.

Les marées du Faou est un roman très autobiographique que son auteur appelle « fiction incertaine ». Il a comme sujet ses grands-parents, plus précisément ses grands-pères qui ont habité, comme lui, Le Faou, un petit village au fond de la rade de Brest.

Ce n’est qu’après la mort de son grand-père paternel, Jean, et de son autre grand-père, Gabriel, qu’il s’estime être en dette et éprouve alors le besoin de leur rendre hommage.  C’était important pour l’auteur de leur dédier ce livre pour leur dire que quelque part, grâce à eux, lui, le petit-fils, a non seulement réussi sa vie, mais la gagne en écrivant et en enseignant le français, cette langue que ces deux hommes ont apprise à l’école.

Le plus magique, le plus surprenant – et c’est ce qui m’émouvait dans les récits de mes deux grands-pères -, c’est cet attachement sans équivalent à la beauté et au génie de la langue française. Je ne crois pas que l’on puisse dire de ces enfants qu’ils étaient des traîtres. On se découvrait pour entrer à l’église, en revanche les paysannes portaient la coiffe et les quelques grandes dames le chapeau. A l’école, de la même façon, on renonçait aux manières de la ferme, on ne crachait pas par terre, on ne parlait pas breton. C’était la condition si on voulait voir autre chose que l’horizon des prairies et des trous d’eau, si l’on avait le désir de servir dans la Marine ou la fonction publique. Ce n’était en rien une apostasie, la négation de l’origine, qui donnait à ces petits Bretons leur solidité et leur richesse.

Jean était le grand-père qui aimait raconter des histoires, l’entraînant déjà sur les chemins de la fiction. L’autre, Gabriel, l’intimidait par ses silences.  Cet ancien marin taiseux l’aimait, il le sentait bien, mais il fallait aller le chercher loin, si souvent perdu dans ses pensées. Déjà un peu archiviste et généalogiste le jeune Philippe l’interrogeait sur ses parents. Un jour, sa grand-mère le sermonne : « Tu es grand. Il ne faut pas poser de questions à pépé. Ca lui fait mal. Il ne faut pas que tu lui demandes qui est son père. Il n’en a jamais eu. Il ne l’a jamais connu. Sa mère était ce qu’on appelle une mère célibataire… »  Ce secret de famille ne devait pas sortir du cercle familial ;  même 80 ans plus tard, à la parution du livre, sa grand-mère lui en a voulu de l’avoir révélé.
Pour ne pas répéter le manque du père dont il avait souffert, Gabriel avait quitté la Marine en 1936 à la naissance de sa fille ; il ne serait pas un père absent. Peu de temps après avoir pris cette retraite anticipée, Le Phénix, le sous-marin sur lequel il aurait dû embarquer devait couler. Tous ses compagnons furent portés disparus.

Sous ces bouts d’histoires de famille mêlés de légendes bretonnes, comme surgi par intermittence de la brume, on perçoit l’auteur ou plutôt, l’homme, avec ses choix, ses doutes, ses désillusions et ses passions.
En dire plus serait en dire trop…

LE GUILLOU, Philippe. Les marées du Faou. Paris, Gallimard, 2008 (Folio ; 4057). 251 p.
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Le bon larron 4 mars 2010

Filed under: Roman — chantal @ 12:10
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Ce livre repose à côté de moi, je l’ai refermé il y a quelques heures à peine, je le regarde et ne sais pas comment commencer à en parler.
Difficile de dire du bien d’un livre qu’on a dévoré presque d’une traite, comme à la lecture d’un bon polar, c’est REN qui me hante, je me suis attachée à lui tout au long du roman, inquiète pour lui, triste pour lui, par moments heureuse pour lui, mais toujours avec au fond de moi la peur à son égard et la question « et maintenant que peut-il encore lui arriver de pire ? ».-  Bon, vous me direz… oui, mais encore ? Alors le titre du livre Le bon larron, eh bien c’est lui, c’est Ren, un nom, des initiales brodées sur un morceau de lin, chiffon abandonné avec lui à la porte de l’orphelinat de St Anthony, puis quand on fait connaissance avec lui, il a déjà douze ans et l’histoire ou plutôt son histoire peut débuter, et avec elle, une multitude d’histoires, les personnages sont pauvres et misérables, vilains, pas sur le bon chemin, mais l’imagination qui les décrit et leur fait à leur tour raconter des histoires est forte et magique.
Ren et ses compagnons d’infortune vivent  au jour le jour. Inutile de dire que la vie du garçon a changé du tout au tout depuis la sortie de St Anthony, il est plongé dans une vie d’adulte misérable dans l’Amérique du dix-neuvième siècle, villages pauvres, villes portuaires au décor gris, soldats, mendiants, prostituées, mines, etc. C’est, pour ce petit homme, la découverte d’un monde dur sans confort, sans protection.
On nous décrit les rencontres depuis sa sortie de l’orphelinat, quand un certain Benjamin Nab vient le chercher en proclamant être son frère,  l’espoir de Ren, sa porte de sortie de l’orphelinat et l’assurance de ne pas devoir finir soldat. Puis sa nouvelle vie, en fait, la survie, les vols, les arnaques, les cachettes, les fugues, la peur au ventre, mais la chance aussi, car Ren, enfant à la main coupée et au passé inconnu porte bonheur et c’est la clé du livre, mais je ne vais pas vous en dévoiler davantage, à vous de vous lancer dans cette merveille, de découvrir, en même temps que Ren, qui il est. Ce garçon d’à peine douze ans est un exemple de détermination, de sagesse, de courage et d’intelligence, comme une sorte de résilient, il surmonte les épreuves de la vie  et affronte son destin en manchot magnifique!
C’est le premier roman d’Hannah Tinti, la narration est forte, les personnages touchants, on est emporté, en tout cas moi, je l’ai été, Ren m’a envoûtée, un vrai plaisir de lecture, à découvrir de suite!

TINTI, Hannah. Le bon larron. Paris, Gallimard, 2009 (Du monde entier). 375 p.

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Beaux seins, belles fesses 18 février 2010

Filed under: Roman — davide @ 6:00
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A l’heure ou j’écris ce billet, la situation est grave : je peine à décider si Beaux seins belles fesses est un gigantesque « fous-y-tout » tape-à-l’œil et graveleux, ou s’il est quelque chose de nettement plus subtil qui, sous couvert de tragi-comédie vaudevillesque, cache subtilement la chronique d’une époque dont les mutations, perçues à leur niveau le plus intime, le disputent à n’importe quelle production d’horreur japonaise.
Sachant que le collègue qui me l’a recommandé est plus séduisant et surtout plus grand que moi, partons du principe que la seconde option s’applique.
Le roman s’ouvre sur la naissance, en 1939, de Jintong, dernier né de la famille Shangguan, seul garçon d’une ribambelle de huit filles, qui aura tôt fait de décevoir les espoirs de ses parents en devenant l’anti-héros le plus efficace et détestable de toute l’histoire des romans que j’ai lus. Quelques indices nous indiquent que nous sommes quelque part en Chine, au cours de la guerre contre le Japon, mais le point de vue est si local et subjectif que l’on peine à vraiment trouver des repères qui pourraient nous aider à comprendre le pourquoi du comment de certaines réactions et de certains agissements, voire de certains événements. Et des événements, il y en a plus dans ce roman que pépins dans une courge. On en perçoit la portée historique, mais comme le narrateur est ce même Jintong, qu’il s’exprime à la troisième ou la première personne (ce qui procure un intéressant sentiment de schizophrénie à la lecture), toutes les observations et les réflexions les plus pointues sont avant tout dévolues à son environnement direct, et plus particulièrement aux glandes mammaires de tous (rigoureusement tous) les personnages féminins.
Je soupçonne d’ailleurs ces personnages féminins d’être les véritables héros de ce roman, si l’on peut toutefois parler de héros. De la mère de famille qui en perd une quantité singulière dans les premiers chapitres aux huit sœurs, chacune ayant son caractère et surtout son destin, tous plus picaresques les uns que les autres. Faisant partie des rares survivants des massacres perpétrés par les Japonais, elle n’auront de cesse de développer tout leur courage et leur ténacité pour survivre, pour ensuite subir de plein fouet les affres des différentes « réformes » des gouvernements « communistes », et se feront fort de faire tout leur possible pour garder en vie le boulet qu’est le narrateur, tout en trouvant le temps de tomber amoureuses, d’avoir des enfants (qui repeupleront la famille Shangguan et se feront tuer avec une atterrante frénésie), mais deviendront aussi brigande, cadre du PCC ou encore demi-déesse ; puis, plus le roman s’approche de notre époque, plus la famille subit d’élagage, et plus les personnage de Jintong prend de l’ampleur, presque à son corps défendant, tant il partage le tonus et l’esprit de décision d’une holothurie. La mère de famille, Lushi, reste fidèle à elle-même et sera celle qui subit le plus, mais paradoxalement survit le mieux aux terribles famines engendrées par les réformes agraires et autres dépossessions, et sert de liens entre les différents personnages de toutes les époques.
Comme ce roman prend place dans une région plutôt agricole, ces personnages ont tendance à être hauts en couleur, et prompts à des comportements plutôt rustres, mais plutôt qu’un roman champêtre, le lecteur est surtout témoin non pas de la modification des mœurs mais plutôt d’un transfert de pouvoir, le pouvoir de faire ce que l’on veut à qui l’on veut.
Des petites touches surnaturelles ajoutent à la confusion de la lecture, mais comme elles ne sont guère plus irréelles que certains épisodes plus quotidiens (surtout ceux ayant trait aux occidentaux), elles s’intègrent au tout et participent à la progression inexorable de cette lecture, qui se permet le luxe non seulement d’une conclusion mais également d’un coda particulièrement croustillant.
Comment dire… Ce fut une lecture pas désagréable, que je soupçonne de m’avoir apporté plus que je ne le pense.

MO, Yan. Beaux seins, belles fesses : les enfants de la famille Shangguan. Paris, Seuil, 2005 (Points. Romans, 1386). 894 p.

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La terre des mensonges 10 février 2010

Filed under: Roman — Françoise B. @ 9:25
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Récemment, je lisais un sympathique petit roman* d’une Suédoise, Katarina Mazetti, qui racontait l’idylle entre un jeune fermier et une bibliothécaire très citadine que l’odeur du fumier faisait plisser du nez…
Cette fois, rebelotte, c’est de nouveau un roman du Nord qui a retenu mon attention, un roman made in Norvège plus précisément. Qui plus est, l’histoire se passe aussi dans une ferme.
Trois fils y sont réunis pour les obsèques de leur « chère » mère. Ils sont aussi dissemblables que possible : Tor, l’aîné, vit sur l’exploitation et se consacre à l’élevage des porcs. Margido dirige une entreprise de pompes funèbres et Erlend, le plus jeune, est décorateur de vitrines. Débarque dans ce trio Torunn, la fille de Tor, inconnue de tous. Comment ces quatre personnalités que le sang ne rapproche même pas vont-il pouvoir passer ensemble le réveillon de Noël ? Et comment vont-ils digérer le secret qui va leur être révélé ?
Torunn semble la plus à l’aise dans ce milieu (elle travaille dans une clinique vétérinaire) et va retrousser ses manches pour redonner à la ferme un aspect humain. Elle a de qui tenir : sa créatrice, Anne B. Ragde, est, d’après mes informations, une femme de terrain, qui pilote son grand bateau dans les fjords l’été, son motoneige à travers le Spitzberg l’hiver. Elle sait bien sûr conduire un tracteur et a de l’expérience dans l’exploitation porcine. Cela ne m’étonne pas car sa description du travail à la ferme respire le vécu.
La terre des mensonges est le premier tome d’une trilogie qui a fait un tabac en Norvège. Je me réjouis déjà de voir la suite arriver en librairie !

* « La tombe du mec d’à côté »

RAGDE, Anne Birkefeldt. La terre des mensonges. Paris, Balland, 2009. 370 p.

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Le soleil des Scorta 12 août 2009

Filed under: Prix littéraires,Roman — thierry @ 8:00
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Tout commence par le retour au village du terrible Luciano Mascalzone après son séjour en prison. Sous un soleil de plomb et sans descendre de son âne il se dirige vers la maison de Filomena Scorta, à qui il n’a cessé de penser durant ces 15 années d’abstinence. Il sonne à la porte, une fille lui ouvre, et sans échanger un mot ils vont passer les dernières heures de Luciano ensemble avant qu’il ne se fasse lapider violemment par les hommes du village. Un enfant naîtra de ces derniers moments entre ce bandit et son amour de jeunesse. Cet enfant  sera le premier des Scorta, enfant maudit, montré du doigt et rejeté par toutes les familles de ce village des Pouilles. Toute sa vie il en gardera rancune et portera en lui une violence énorme qu’il transmettra à ses descendants. Nous sommes en 1875 et à travers les trois générations suivantes, Gaudé brosse le portrait de cette Italie du Sud, où on part s’enrichir en Amérique, souvent sans succès, on participe à la montée du fascisme, on fait du trafic de cigarettes ou d’humains avec l’Albanie, et pour finir on assiste à l’arrivée du tourisme de masse estival. Et cela baignant toujours dans une extrême pauvreté, un sens de la famille et de l’honneur omniprésent. Et de chaleur, mon dieu, quelle chaleur, rien qu’à lire Gaudé on transpire ! Et à propos de famille et de pauvreté, chez les Scorta, on ne mange pas toujours à sa faim mais quand on décide de réunir la famille pour un repas de fête, on se souvient encore 30 ans après de tous les détails du festin !
Ce livre est un régal, on ne peut pas le lâcher, on en veut encore et on se demande bien pourquoi Gaudé n’a pas fait deux ou trois cent pages de plus. Tant pis, on lira ses autres romans qui ont l’air tout aussi appétissants.

Petit détail : la fille qui ouvrit la porte à Luciano Mascalzone n’était évidemment pas Filomena…

GAUDE, Laurent. Le soleil des Scorta. Arles, Actes Sud, 2007. (Domaine français). 246 p.

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