L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Baptiste et Angèle 10 août 2011

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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En ces temps où il est essentiel de sans cesse progresser, s’adapter, muter, je suis particulièrement heureux de pouvoir annoncer que lire et présenter Baptise et Angèle m’a permis de prendre conscience que je suis enfin capable (paramètres externes pris en compte) de m’appuyer un livre sans forcément le clouer au pilori avant la troisième page.

Tout d’abord au sujet de l’auteur: Wohnlich est comédienne et metteur en scène, ce qui aurait pu me porter à croire que son texte serait plutôt théâtral, et je ne lis du théâtre qu’en ayant une TRES BONNE raison pour.

D’autre part, ce livre est tout petit!

Enfin, ce livre à pour scène le Rwanda de 2008, et quand la fiction s’intéresse au génocide, j’ai (et je ne pense pas être le seul), tendance à sortir loupe, pincettes, gants en latex et autres outils littéraires.

Lavé de mes tics de lecture habituels, j’ai lu Baptiste et Angèle d’une seule traite et n’ai pas été déçu.

Pas déçu, non; un peu emprunté, pas mal suspicieux et majoritairement « bwuh? » (vous savez, cette sensation un peu statique où votre être tout entier s’interroge en une seconde qui dure un siècle et cherche de plus en plus désespérément à choisir entre le rire libérateur ou l’humiliation abyssale, cet espace temps qui se cristallise lorsque vous ne vous souvenez plus si la case que vous avez coché sur le bulletin de vote portait un « C » ou un « LR » après le « P »)

Bref,  Baptiste et Angèle est un dialogue, entre Angèle et Baptiste justement, jeune couple amoureux. Leurs échanges sont pour le moins théâtraux, totalement dénués d’enrobage descriptif, et j’ai eu du mal à ne pas cherche de didascalies en tête de paragraphe. Il y a bien quelques interventions extérieures, mais elles se limitent au strict minimum, et ne semblent être que de courtes respirations, occasions de prendre un peu de perspective sur l’échange principal,qui, lui, est tout entier centré sur l’amour entre Angèle et Baptiste.

Bon, autant s’y mettre: L’amour entre Angèle et Baptiste. Ils s’attirent certes, mais se terrorisent également, autant l’un l’autre que tout seuls. La raison en est « simple »: chacun était de part et d’autre du génocide rwandais de 1994. Mais l’auteur évite soigneusement une quelconque référence au concret de cette tragédie, et ses répercussions ne sont évoquées que du bout émotionnel et très personnel de la lorgnette.

L’effet est vraiment efficace: dans une relation de couple, comment gère t’on  les conséquence de la tombée de masques qu’occasionne ce genre d’événements (c.f. Cents jours, cents nuits).

Efficace, donc, certes, mais peut-être. Peut-être un peu… trop? La poésie qui se dégage des échanges est indubitable, et permet d’explorer certains aspects des peurs des personnages, mais elle bute (à mon avis) régulièrement sur le décalage entre les mots et le contexte évoqué. Idem pour la trame; il serait profondément débile de prêcher qu’un génocide transforme durablement ceux qui le subissent et y participent en êtres humains profondément traumatisés dont le comportement est à milles lieues de nos préoccupation et de nos angoisses, car qu’en sait-on sans l’avoir vécu ? Pour faire clair (pour une fois: cadeau!) il m’était très, très difficile d’accepter ce genre d’échanges, sur ce genre de ton, entre un génocidé et une génocidaire. Je suis le premier à reconnaître que ma vision du monde tire un peu plus sur le gris que sur le rose, donc peut-être que je ne suis pas aussi souple d’esprit que j’ai essayé de le faire croire en début de billet.

Peut-être que si j’avais pu capter ce texte depuis le fauteuil d’un théâtre, face à des acteurs, j’aurais pu me départir de cette impression que l’on essaie d’enfiler un fil dans le chas d’une aiguille à l’aide d’un lance-roquettes. Finalement, le sujet de Baptiste et Angèle est intéressant, mais me laisse véritablement perplexe quand aux outils narratifs qu’il utilise, et je me permets d’insister lourdement sur le fait que j’aimerais voir ce texte sur une scène avant de m’en faire une idée définitive.

Disons, une curiosité. Une curiosité qui évoque la détresse humaine. Donc, à lire.

WOHNLICH, Francine. Baptiste et Angèle. Genève, Sauvages, 2009. 93 p.

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Une histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique 14 décembre 2010

C’est fou comme l’on pense tout connaître des Etats-Unis du fait de leur médiatisation fanfaronnante, de leurs lamentables échecs en politique intérieure et extérieure, et de l’a-culture qu’on assimile si aisément à une vaste majorité de ce qui sort de ce pays. Et bien il a suffi de quelques pages de L’histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique pour me rendre compte que j’avais beaucoup, beaucoup de choses fascinantes à apprendre, et je pense que vous aussi.
Il faut dire que l’opus démarre sur les chapeaux de roue, avec un petit rappel de la glorieuse destinée du « découvreur » de ce continent, j’ai nommé Christophe Colomb, un être aussi malfaisant, cupide, sanguinaire, égocentrique, lâche et veule qu’il annihile toute tentative de comparaison ou de compréhension, un de ces êtres dont tristement on ne peut que dire que chacun sur cette planète se serait probablement porté beaucoup mieux s’il n’était pas né.
Zinn ne s’attarde pas sur le massacre total et complet des premières populations « indiennes » rencontrées sur les îles sur lesquelles Christophe le Fléau s’abattit, mais nous en donne les grandes lignes, avant de passer à l’arrivée des populations migrantes européennes sur le continent américain, en mettant en exergue le schéma d’exploitation qui se retrouve bizarrement au long de l’histoire du pays; exploitation des migrants par les autorités européennes, puis par les classes aisées locales, exploitation de l’honnêteté des populations amérindiennes, puis exploitation de leurs terres,  exploitation des esclaves d’origine africaine, exploitation de la misère des populations non nobles pour attiser la violence raciale ; en clair Zinn propose presque une lecture socio-économique à long terme sur l’histoire des Etats-Unis.
Et cela tient plutôt bien la route. La grande nouveauté vient, j’imagine, de ce que peu de gens seraient prêts (ou même intéressés) à se pencher sur l’hypocrisie qui est au cœur même de la fondation du pays, à savoir que « tous les hommes sont créés égaux… », à condition que tous les hommes possèdent une quantité coquette de terrain à leur nom (avec des esclaves dessus), une sévère carence en mélanine dans leur peau, un pénis, etc.
Zinn arrive, tout en maintenant une progression chronologique à son œuvre, à ne pas casser le fil rouge dans ce concept « démocratique » si cher aux Américains qui dissimule à peine le souci constant d’une mainmise sur le pouvoir et sur les richesses par une minorité fortunée, et ce par de nombreux « subterfuges ».
On pourrait citer les différentes « réformes » qui permirent de faire croire aux couches de la population les plus opprimées que de passer d’une vie abominable à une existence juste misérable tenait véritablement de la preuve que le gouvernement avait plus à cœur que de raison leur bien-être, ou encore le développement d’une politique d’extension impériale plutôt belliqueuse et transparente dans ses buts d’accroissement des richesses au-delà du nécessaire tout en claironnant le message de la paix et du droit à l’autodétermination des différents peuples envahis, asservis et massacrés.
Ce qui est vraiment fascinant, ou du moins Zinn le montre de manière assez fascinante, c’est la constance avec laquelle cette tendance s’applique, tout en se ménageant suffisamment de  potentiel d’évolution pour voir un bouc émissaire chasser l’autre, ou encore une origine ethnico-géographique se tailler une part de tarte propre à l’indigestion pour ensuite se voir à la diète.
Il y a bien sûr quelques complications que Zinn relève : plus le pays grandit, plus sa puissance se développe, plus les besoins en matière de désinformation, les conquêtes dans tous les sens du termes et les « investissements » sont grands, et il est difficile de ne pas se dire que de tels schémas pourraient bien être sans retour ni alternative. Zinn ne se hasarde à aucune hypothèse à ce sujet.

ZINN, Howard. Une histoire populaire des Etats-Unis d’Amérique : de 1492 à nos jours. Marseille, Agone, 2002 (Des Amériques). 811 p.

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