L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Echec au pessimisme 11 octobre 2010

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2009 quand celle de 2010 bat son plein ?  Un vague souvenir de polémique autour  du Goncourt de N’Diaye qui, de l’avis de certains, aurait dû l’obliger à plus de retenue face à la politique française. Plutôt que des livres, nous ne nous souvenons que de ces matraquages médiatiques.
A cette heure, sur les présentoirs des librairies, place aux « nouveaux » ou plutôt à ceux dont on parle : les Nothomb, Gaudé, Houellebecq ou Despentes. Ce n’est pas la peine d’aller demander à votre libraire (pourtant dévoué) un de ces bons (vieux !) romans de septembre 2009, surtout s’il n’avait pas eu la chance d’être primé. Impossible déjà de stocker une seule rentrée littéraire de 700 romans, alors si on veut avoir sous la main un ou deux Balzac, quelques Millenium, un tas de mangas, la boutique est pleine. Faut vendre ! C’est là qu’intervient ma page de pub. Jingle ! Ritournelle publicitaire ! (pour marquer ma francophilie). Réclame ! (pour réveiller notre  Suissitude) : Visitez les bibliothèques ! Votre Bonheur est bien sur leurs rayonnages, là où mûrissent les livres oubliés, ceux qui après avoir été encensés retombent aussi vite dans l’oubli qu’un soufflé dans son jus ! C’était sans compter sur vos bibliothécaires préféré-e-s qui veillent au grain en pratiquant activement le bouche à oreille.
Vite,  un chariot de réanimation pour Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia ! Si je vous dis que je le compare volontiers aux romans de Jonathan Coe, je sens que je titille votre intérêt. Comme l’écrivain britannique, il décrit avec habileté une société à une époque donnée (ici les années 60 à Paris) à travers le regard de personnages en devenir (des romans d’apprentissage dit-on intelligemment). Positions politiques, cultures et classes sociales différentes, il donne à entendre des voix qui s’opposent. Le lecteur est pris dans le débat, on l’invite à penser et je ne sais pas vous, mais moi, j’aime ça…. penser.
Au début du livre, nous sommes en 1980 à l’enterrement de Sartre. Parmi les 50’000 personnes présentes, Michel Marini y croise un homme qu’il a bien connu dans sa jeunesse. Ils évoquent le passé, les amis communs qu’ils ont perdu de vue ;  tous ont été pourtant terriblement importants pour Michel. Tout naturellement ses souvenirs nous envoient en 1959 quand il a 12 ans. Il passe son temps libre dans un café de Denfert-Rochereau à jouer au baby-foot avec ses amis. Sur la porte d’une arrière-salle, une inscription l’intrigue : « Club des incorrigibles optimistes ». Un jour, il entre sur la pointe des pieds et découvre un club de joueurs d’échecs. Parmi eux, il est stupéfait de reconnaître Kessel et Sartre en pleine partie. Au fil des jours, des mois, puis des années, il va se faire accepter et apprendre à connaître ces gens de l’Est ayant comme point commun d’avoir fui leur pays dans des conditions dramatiques. Certains n’ont jamais été communistes et ont dû le dissimuler, les autres, ceux de l’autre bord,  sont partis après avoir pris conscience de mensonges, de dérapages inacceptables. Dans ce café, leurs règles pour vivre ensemble : parler français et surtout rester toujours optimistes.

Comme me le dit un jour Sacha : « La différence entre nous et les autres, c’est qu’ils sont des vivants et nous des survivants. Quand on a survécu, on n’a pas le droit de se plaindre de son sort, ce serait faire injure à ceux qui sont restés là-bas ». Au Club, ils n’avaient pas besoin de s’expliquer ou de se justifier. Ils étaient entre exilés et n’avaient pas l’obligation de se parler pour se comprendre. Ils étaient logés à la même enseigne. Pavel affirmaient qu’ils pouvaient être fiers d’avoir enfin réussi à réaliser l’idéal communiste : ils étaient égaux.

Michel, malgré son jeune âge, va se lier d’amitié avec la plupart de ces écorchés et leurs  histoires le feront grandir.  Son quotidien en dehors du bistrot, c’est le lycée où il doit se battre contre sa détestation des maths. Par contre, il lit partout et tout le temps, même en marchant, ce qui va l’amener à rencontrer frontalement une fille de son âge ayant la même dangereuse pratique.  La Guerre d’Algérie est également bien présente car une partie de sa famille du côté maternel s’y est installée et revient régulièrement squatter avec fracas leur petit appartement. L’origine modeste italienne de son père est source de nombreuses disputes de couple, virant souvent en de vraies batailles de classes sociales. L’Algérie, c’est aussi pour Michel la mort du frère de sa meilleure amie et la désertion de son propre frère. Une bagarre mémorable puis le changement de propriétaire du bistrot signera la fermeture définitive du club. Ce sera aussi la fin de l’adolescence de Michel qui tournera là une des pages importante de son histoire.
On reproche parfois aux romanciers français de trop tourner la plume autour de leur nombril. Dans ce roman-là, Jean-Michel Guenassia s’inspire certainement de ses souvenirs mais il invente habilement des personnages et des situations. 756 pages qui passent trop vite, comme… une jeunesse.

GUENASSIA, Jean-Michel. Le club des incorrigibles optimistes. Paris, Albin Michel, 2009. 756 p.
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« Moi, mon colon celle que j’préfère c’est la guerre de 14-18 » ? 10 novembre 2009

Filed under: Roman — Françoise A. @ 3:20
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mauvignierIl y a très longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi fort sur les guerres, très exactement depuis Les âmes grises de Philippe Claudel sur celle de 14-18.  Ici, Laurent Mauvignier réussit le tour de force de nous faire partager l’angoisse des jeunes appelés en Algérie, engagés dans une guerre sournoise, non noble, non voulue, dans un pays hostile qu’ils ne connaissent pas, et où ils sentent tout de suite qu’ils ne pourront jamais devenir des héros. Les anciens le leur répètent assez : ce n’est pas Verdun. Quand ils rentrent enfin en France, personne ne les décore, leurs états d’âme sont ignorés. La torture est un sujet tabou, la barbarie des deux camps non dite, le problème des Harkis occulté. Les accords d’Evian et le rapatriement des Pieds noirs sont tellement douloureux pour la société française qu’elle « oublie » cet « épisode » de son histoire commune avec l’Algérie.
Le roman commence assez banalement par une fête de famille gâchée par un trouble-fête. Feu-de-Bois, revenu au village sans femme ni enfants après l’Algérie et Paris, offre à sa sœur une somptueuse broche pour son départ à la retraite. Elle, toute gênée par le silence catastrophé des proches, la refuse. Comment son frère, qui n’a jamais eu un sou, qu’elle seule appelle encore Bernard, pourrait-il avoir les moyens de lui offrir ce bijou ?
Le refus de Solange mène Bernard-Feu de Bois à une agression raciste que son cousin Rabut, lui aussi ancien appelé, comprend et condamne tout en même temps. Il témoigne que son cousin n’a jamais directement pris part à des massacres. Une scène terrible raconte comment après la fouille d’un village, un soldat Français pète les plombs et tue de sang froid un jeune Algérien terrorisé qui n’a pas parler. Mauvignier, trop jeune pour avoir vécu cette guerre, réussit à nous faire partager l’histoire de ces deux cousins ennemis, parfois amis, à jamais liés par le traumatisme de la guerre.

MAUVIGNIER, Laurent. Des hommes. Paris, Minuit, 2009.
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