L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde 29 juillet 2011

Le grand philosophe Yahtzee prône régulièrement le pessimisme en prévention aux cruelles déceptions qui jalonnent nos vies (dans son cas face à de nouveaux jeux vidéo), et j’aurais peut-être dû le suivre sur ce coup-là…

Mais n’allons pas trop vite. Steven Hall est un auteur avec un site web des plus sobre. Il est aussi le genre d’auteur à laisser son éditeur écrire sur le dos de l’édition poche de son ouvrage phare : « Un livre qui supplie d’être une superproduction » (traduction littérale de l’édition anglaise). Ce n’est pas grave, c’est juste une manière de dire : « Pourquoi vous casser la tête à lire mon livre, vous pourriez bientôt le voir sur un écran ! EN 3D!»

A part ça, j’étais plutôt confiant. A première vue, Eric Sanderson, le héros amnésique, tente de retrouver sa place dans la réalité qui l’entoure, aidé par des indices qu’il s’est lui-même laissés avant de perdre la boule. Ceci est une bonne chose, car il est également poursuivi par un requin conceptuel, une des méchantes bestioles les plus efficaces que j’ai eu le plaisir de lire. S’ensuit une course contre la montre à rebrousse poil, notre héros pourchassant surtout celui qu’il a été, en découvrant petit à petit qu’il était déjà à l’époque passablement traumatisé.

Il faut relever que les menaces conceptuelles, les triturages identitaires et les jeux typographiques (car il y en a) ne sont pas pour me déplaire. Mais plutôt que de reprocher à Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde d’essayer de copier odieusement La maison des feuilles dans sa forme, sans aller au-delà de la simple illustration typographique, je me sentais assez indulgent d’autant plus que l’histoire (tout à la première personne) est vraiment prenante jusqu’à ce que…

Ça a dû se passer à la fin du chapitre 21; le héros rencontre un certain personnage secondaire, et leur interaction met en exergue une petite chose que j’avais inconsciemment ignorée: en fait le personnage principal est un crétin. En cela rien de mal, mais c’est un crétin accablé par la vie, qui n’a de cesse de se lamenter et de faire avancer l’intrigue par sa balourdise. Si cela ne vous fait pas tiquer (et je pense que c’est probablement là le but de Hall) c’est que vous n’avez pas lu Le guide du voyageur galactique. Si vous l’avez lu, vous remarquez du coup la troublante similitude entre le personnage de Arthur Dent du Guide et Sanderson. Ce qui implique que vous remarquerez également d’autres similitudes entre le Guide et Dormir dans l’oubli, ce qui est fâcheux, car du coup vous allez commencer à remarquer d’autres similitudes avec d’autres auteurs anglophones…

Inutile d’espérer que chaque livre soit une perle d’originalité, soyons réalistes, et admettons que toute création culturelle est nécessairement nourrie de ses prédécesseurs. Cependant, là, ehhhh… on a l’impression que Hall a repris le fond des meilleurs titres de la science-fiction anglo-saxonne avec un maquillage minimal sur la forme. Ceci est sans doute dû à la densité de l’action, qui ne laisse que peu de temps à un véritable développement des personnages, et du coup un poil d’originalité. On aurait pu imaginer ce livre sur deux volumes, mais qui suis-je pour me plaindre… C’est un premier roman, et on peut tenter de rester optimiste sans craindre le suicide.

Bonjour et merci et bonne lecture

HALL, Steven. Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde. Paris, Laffont, 2009. 437 p.

Disponibilité

 

Kate Moss machine 13 janvier 2011

Pauvre Kate. Pauvre, pauvre Kate. Déjà que les tabloïds ne l’ont pas exactement ratée lors de ses derniers épisodes médiatiques, comble de malchance, elle tombe entre les griffes du terrible Salmon. Ce dernier n’en est d’ailleurs pas à son premier outrage: dans son opus précédent, Storytelling, il a mis en évidence de manière très explicite l’importance grandissante de nouvelles formes de narrations et de fictions dans notre vie quotidienne publique, politique ou professionnelle, et de leurs dérives.
Voilà, si voulez en savoir plus c’est .
Et la pauvre Kate dans tout ça? Et bien nous sommes tous désolés, Madame Moss, mais il s’avère que pour M. Salmon, vous n’existez pas. Ou du moins si peu, en deux dimensions, et pas en tant qu’individu, mais en tant que fiction.
Vous êtes une histoire, Madame Moss.
Il était une fois le monde de la mode, de la haute couture, né au 19ème siècle et qui fait son petit bonhomme de chemin jusqu’à être peuplé de modèles au corps parfait, parfaitement adaptés à être les simples supports de créations vestimentaires, et cela s’arrêtait là.
Mais une jeune photographe dont la carrière peinait à décoller se mit en tête de photographier une jeune banlieusarde londonienne dont la carrière de mannequin peinait à décoller, et ses photographies un peu mal faites, il faut le dire, et la tête un peu mal maquillée de Kate Moss (c’était elle, il faut le dire aussi) se retrouvèrent dans un magazine. Or, à la fin du 20ème siècle, le mannequin habituel ne fait plus rêver, il est « trop parfait », trop blond, trop souriant, trop beau. Plus personne n’y croit, plus personne (en particulier les gens qui consomment des dérivés de haute couture) ne peut y projeter les espoirs désespérés qui sont le symptôme d’un monde où la génération Y se rend compte qu’il n’y pas grand-chose dont se réjouir à l’avenir. Et Kate est la génération Y. Elle est maussade, commune, assez grunge, et donc beaucoup plus « proche » du consommateur moyen.
Du coup les créateurs de mode et autres techniciens publicitaires virent là une occasion nouvelle, et surtout en or. Comme Salmon le montre, cette figure humaine à laquelle nous sommes à même de nous comparer, nous, plèbe grouillante, arrive non seulement à nous vendre une mode qui rit amèrement des innovations pour se replier vers les styles passés, ressassés et mélangés en une orgie nostalgique de popularités historiques, mais aussi à faire le lien vers la tendance de la télévision-réalité, qui est à présent prête à nous faire voir nos idoles avec leur tares et leurs défauts, et à les mettre à la portée de notre violence (en votant par sms).
Et donc la jeune Kate, si fade, si adaptable, si malléable, se retrouve à la tête d’un anti-mouvement de jeunes et de moins jeunes désorientés par un monde de plus en plus violent qu’ils désirent ne pas voir, et les possibilités toujours plus faciles de mettre en scène leur propre vie au jour leur jour, à la manière de leur idoles, à travers tous les supports médiatiques, sur nos écrans, dans les pages de nos magazines, sur les murs de nos villes, sur nos téléphones portables.
Et Kate, en figure de proue de ce bateau ivre d’une quantité de substances à faire pâlir d’envie le cabinet de biens confisqués de l’office des douanes de Katmandou, ne pourra s’amputer de ce processus sans issue: son image change en fonction des aléas de sa vie privée toujours publique, qui est définie par les habits qu’elle porte et les médias dans lesquels elle s’affiche, qui influencent et lui imposent un style de vie, et…BAM!
Ainsi, la pauvre Kate fut livrée en pâture à son public avide de la déchéance des grands qui, ne pouvant plus nous faire rêver, peuvent au moins nous repaître de cauchemars aseptisés, et bien qu’elle fut guérie (une cure et on n’en parle plus), son image sera ressortie du placard, et utilisée pour une projection holographique, le summum du sans-corps, pour finir étalée au Louvre, au firmament de la culture de masse. Et ainsi Kate Moss finit au musée, où on imagine que l’image ayant consommé toute son utilité vécut heureuse, son histoire classée pour en faire place à de nouvelles…

SALMON, Christian. Kate Moss machine. Paris, Découverte, 2010. 149 p.

Disponibilité

 

Trilogie new-yorkaise 17 août 2010

Filed under: Polar,Roman — davide @ 8:00
Tags: , , , ,

Difficile de vraiment se prononcer sur ce livre, surtout si je devais le faire de manière aussi claire et expéditive qu’à mon habitude…
Le fait est que Paul Auster a quand même un bon gros talent de raconteur, et que même si on se rend compte avec désarroi que les sujets qu’il affectionne sont un tout petit peu rébarbatifs (la ville de New York et les états d’âme d’auteurs), il y a quelque chose qui fait que l’on veut vraiment continuer à tourner ses pages.
La Trilogie new-yorkaise est une série de trois nouvelles a priori sans lien entre elles, si ce n’est un semblant de thématique similaire, celle de la disparition, de la dissolution humaine mentale mais aussi terriblement physique.
Dans la première, un auteur en perte de vitesse se reconvertit en détective privé et se retrouve empêtré dans une étrange affaire, par un curieux concours de circonstances.
Dans la seconde, un détective privé se voit assigner une mission a priori simple, qui l’est vraiment, et qui le mènera très littéralement à sa perte.
Dans la troisième, un écrivaillon prend la place, à plus d’un titre, d’un auteur à succès tout en s’improvisant détective privé lorsque vient le moment de se faire biographe.
En dire plus serait un peu blasphématoire, car la Trilogie new-yorkaise repose dans une grande mesure sur la surprise au coin de la page, mais j’imagine que si vous êtes sur cette page web, vous aurez les facultés mentales supérieures au hooligan moyen vous permettant de déduire qu’il y a un lien entre les trois pans de ce triptyque. Mais le lien est ténu, ce qui pourrait être la faiblesse de ce roman, où la forme (excellente) a été privilégiée au détriment du fond (qui comme dans une piscine boueuse est remarquablement difficile à estimer et donc sujet à précaution si l’on est le genre de lecteur qui aime à se plonger avec enthousiasme dans ses sélections littéraires). Mais ce pourrait également être la force de ce roman, où le lecteur est vraiment libre d’explorer les différents niveaux de lecture à sa guise et de découvrir de lui-même (disons plutôt de se perdre sur) des sentiers littéraires remarquablement innovateurs.
Eeehh… lisez-le, faites-vous votre propre avis et partagez-le dans la section commentaires de ce billet ; pour une fois, je ne racole pas, mais suis réellement intéressé par l’avis d’autres lecteurs de ce livre.

AUSTER, Paul. Trilogie new-yorkaise. Arles, Actes sud, 1997 (Babel, 32). 444 p.

Disponibilité