L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Saddam Hussein : interrogatoires par le FBI 22 février 2011

Filed under: Documentaire — davide @ 8:00
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Et c’est reparti pour un tour de Moyen-Orient !
Cette fois-ci nous visitons le champ de ruines contaminées, le terrain de jeux pour agences de sécurité privées, le « terrain zero » de la belligérance aveugle, la région au mieux résumée en citant la philosophe Gale : « des corps brûlés, des gosses crevés, de la barbaque a évacuer »,  j’ai nommé l’Irak !
Commençons par mentionner que ce pays a une place particulière dans le cœur des bibliothécaires et autres spécialistes en information documentaire, car c’est précisément dans cette région que, il y a entre 5 et 6000 ans naquit l’écriture, et sans écriture… pas de bibliothèque !
Bref, un rapide saut en avant nous amène en décembre 2003. Le dénommé Saddam Hussein est arrêté et détenu par le FBI, car il est, selon la plupart des médias et une large partie de l’ «opinion publique» des «pays civilisés», l’ennemi public numéro un, le pivot central de l’axe du mal, dissimulateur d’armes de destruction massive, génocidaire et pote d’Al-Qaida.
Si l’on ne saurait réfuter certaines étiquettes ci-dessus, on sait à présent que d’autres ne sont qu’un ramassis de fadaises, mais compte tenu de l’intérêt, des intérêts qu’on eus et qu’ont encore certains services plus ou moins avouables, plus ou moins politiques des Etats-Unis d’Amérique, un aperçu clair et surtout véridique de la situation est aussi envisageable qu’un arc-en-ciel dans le désert.
Mais ça ne semble pas être le propos de Saddam Hussein : interrogatoires par le FBI, dont la forme est celle d’un interrogatoire simplement constitué de questions et de réponses, avec de vagues et rares notes en fin de chapitre, donc une sorte de tribune ouverte des derniers jours du défunt dictateur.
Impossible donc de se forger un avis, vraiment, non seulement au vu des questions clairement intéressées (mais par quoi et pourquoi… mystère) et dirigistes de l’interrogateur, mais aussi devant des réponses désarmantes de sincérité et parfois de recul (mais pas forcément de véracité) formulées par Hussein. Il arrive à mentionner les conditions répugnantes dans lesquelles l’Irak moderne à été constitué, à donner plusieurs exemples de doubles mesures utilisées pour le juger, et à laisser transparaître le désarroi dans lequel il se trouve, vu sa soudaine solitude sur la scène de la direction politique et militaire de ce pays, sorti du naufrage pour être consciencieusement violé. Il faut aussi remarquer l’interrogateur qui, sur un ton assez propre à celui du fonctionnaire moyen, pose des questions qui sont vraiment loin d’être anodines.
Ceci est donc un livre à lire si on a un minimum de connaissances (des vraies, pas celles du 20 minutes) des conflits du Golfe, des intérêts occidentaux dans cette région et surtout de la créativité de l’esprit humain en matière de mensonges, d’hypocrisie et de lâcheté.

Saddam Hussein : interrogatoires par le FBI. Paris, Inculte, 2010 (Temps réel). 223 p.

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La grande guerre pour la civilisation 1 octobre 2009

grandeguerreVoilà un livre que je ne me sens pas de présenter. Non pas que je sois fatigué de partager mes lectures sur le Moyen-Orient, ou que mon intérêt pour ce sujet se soit évaporé au profit d’une fascination pour la psychanalyse des plantes d’appartement ou la réalisation de maquettes de paquebots en pots de yoghourt usagés, mais ce livre est si complet, si extensif, et les occurrences qu’il décrit si atterrantes que de le  présenter sur ce site ne lui rendrait ni justice ni ne lui donnerait l’exposition qu’il mérite.
Mais bon, faisons comme si.
L’auteur, tout d’abord. Je me méfie (et j’ai raison) de la presse, et à plus forte raison de la presse britannique, qui quel que soit son alignement politique fait plus penser à une série matinale télévisuelle qu’à un vecteur d’information plus ou moins objective, mais Fisk est le premier à dénoncer inlassablement et la paresse intellectuelle qui frappe ce corps de métier et le honteux parti pris de certains journalistes, des rédacteurs en chef et des propriétaires de ces mêmes journaux. De plus, quand on sait qu’il existe à présent un adjectif dérivé du nom de l’auteur qui désigne le genre d’attaque malhonnête, risible et systématique des ogres du politiquement correct et du national-égoïsme qu’il a subi, on ne peut que se sentir, comment dirais-je, assez enclin à lui accorder le bénéfice du doute.
Le sujet ensuite. C’est facile, c’est le Moyen-Orient par les antipasti (éclatement de l’empire ottoman), l’entrée (colonisation de la Palestine), les pâtes (guerre en Afghanistan), la viande (première guerre du Golfe), le poisson (deuxième guerre du Golfe) et le fromage (troisième guerre du Golfe), avec pour entremets le massacre de Sabra et Chatila et, trou normand, les attentats du 11 septembre 2001. Vous remarquerez que le dessert n’est pas cité, et pour cause, Fisk étant suffisamment clairvoyant pour nous faire comprendre que, vu la tendance actuelle, cette grande bouffe est loin d’être finie. Toujours est-il que cet ouvrage pose ou, du moins, essaie de poser systématiquement la question du pourquoi de ces tragédies (pourquoi l’empire Ottoman a-t-il été divisé de la sorte, pourquoi le conflit Iran-Irak a-t-il suivi ce cours, pourquoi Saddam Hussein n’était plus le meilleur pote de Donald Rumsfeld après la fin des années huitante, pourquoi une partie des terres cultivables irakiennes sont-elles mortellement irradiées, pourquoi tant de candidats à une entrevue à La Haye sont-ils non seulement en liberté mais se rencontrent plus souvent dans les galas que derrière les barreaux, etc…) et les réponses que Fisk apporte sont à la fois édifiantes et terriblement douloureuses, soutenues qu’elles sont par ses témoignages décrivant les innocents morts et mourants, les célèbres « dommages collatéraux ». A ce propos, on pourrait trouver une des rares critiques à formuler à ce livre, qui peut paraître un peu sensationnaliste dans ces descriptions, voire considérer son attitude journalistique un peu jingoiste, en particulier au début de sa carrière, mais ces critiques font bien pâle figure quand on prend la mesure des véritables scandales politico-humanitaires qu’il révèle. Enfin, révèle est un bien grand mot, car il ne s’agit pas vraiment de faits cachés, même à l’époque, mais simplement (volontairement) oubliés.
En fait, présenter ce livre ici me dérange aussi dans la mesure ou une fois cette lecture faite, on pourrait être tenté de « passer à autre chose », et ainsi devenir complice de ces meurtres, de ces tortures et de ces mensonges, ce que (en ce qui me concerne) je ne peux qu’espérer que cela ne m’arrive qu’une seule fois, et ce de manière définitive.

FISK, Robert. La grande guerre pour la civilisation (1979-2005) : l’Occident à la conquête du Moyen-Orient. Paris, Découverte, 2005. 955 p.

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Ulysse from Bagdad 18 août 2009

Filed under: Roman — Françoise B. @ 8:00
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UlysseMais oui, je sais… Eric-Emmanuel Schmitt, on adore ou on déteste. Trop médiatique ? trop philosophe ? trop facile ? Il est vrai qu’Ulysse from Badgad se lit aisément d’un trait. Mais le thème abordé, lui, est des plus sérieux : un jeune Irakien, Saad Saad, cherche à fuir le chaos de son pays et on peut le comprendre ! Petit retour en arrière : de 1991 à 2003, les Irakiens subissent un embargo international qui les affament. En 2003, les Etats-Unis envahissent le pays et font tomber Saddam Hussein. Heureux épilogue ? Non, car les attentats et actes de guérilla se multiplient et rendent la vie impossible aux habitants.
Saad Saad, tel un Ulysse des temps modernes, entreprend donc un long périple à travers terres et mers pour rejoindre Londres, son but absolu. Il subira le sort de milliers de clandestins à la recherche d’une vie meilleure au Nord : faim, peur, perte d’identité, désespoir seront ses compagnons d’infortune. Heureusement, le fantôme de son père décédé le suit tout au long du voyage. Dès qu’il se lave les pieds,  il débarque pour lui prodiguer de sages conseils. Ces épisodes sont assez drôles, je dois dire !
On peut lire ce roman comme un récit d’aventures, mais pas seulement : ce texte est pétri d’humanisme et m’a personnellement touchée. Il entre en résonance avec d’autres oeuvres sur ce sujet malheureusement d’actualité : on pense au film « Welcome » de Philippe Lioret, au film documentaire « La forteresse » de Fernand Melgar, qui présente aussi un jeune requérant d’asile irakien, expulsé de Suisse depuis. Quelques romans se sont aussi intéressés au thème des réfugiés : « Eldorado » de Laurent Gaudé et « Harraga » de Boualem Sansal, sans oublier le « Douce France » de Karine Tuil, qui plonge dans l’univers sinistre des centres de rétention français.
En conclusion, je vous dirai simplement : sauf si vous êtes allergique à l’auteur, lisez ce livre qui est à mon avis très réussi !

SCHMITT, Eric-Emmanuel. Ulysse from Bagdad. Paris, Albin Michel, 2008, 309 p.

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