L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

La verte Irlande prend un coup de noir 20 avril 2010

Filed under: Roman — Françoise A. @ 9:38
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J’ai dévoré cette histoire d’une traite, prise par le dialogue décalé entre deux êtres au départ si différents. Elle est une très vieille femme de cent ans peut-être, internée depuis au moins cinquante ans. Lui est un psychiatre de soixante ans qui doit l’évaluer. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant ? L’histoire ne le dit pas vraiment, trop de patients sans doute, une certaine lâcheté qui sait, mais il se doit de faire cette évaluation maintenant, et rapidement, car l’asile psychiatrique va être démoli et il ne veut pas que Roseanne se retrouve à la rue, abandonnée à une liberté qu’elle ne supporterait peut-être pas.
Quand je parle de dialogue décalé, c’est parce que Roseanne ne répond jamais directement aux questions du docteur Greene : elle l’écoute, le réconforte parfois, mais ne dit rien de compromettant, rendue méfiante par l’enfermement qu’elle subit depuis tant d’années. L’asile est remplie de vieilles personnes en bout de course, y compris l’étrange homme à tout faire qui protège Roseanne, y compris le psychiatre qui arrive au terme de sa carrière – si carrière il y a vraiment…

Je n’ai pas encore précisé que l’histoire se passe en Irlande, dans l’Irlande en proie à la guerre et à la guerre civile. Roseanne idolâtre son père, seul presbytérien dans un monde catholique, beau parleur, bon chanteur, père tendre et aimant. Sa mère est très belle mais peu attentionnée.
La scène fondatrice du destin tragique de Roseanne se situe vers ses 12 ans : son père est alors gardien de cimetière, et sa fille le rejoint souvent après l’école car la maman ne s’occupe guère d’elle, perdue dans des rêves de grandeur. Arrivent dans la cabane du cimetière des jeunes gens portant le cadavre d’un des leurs, abattu par des policiers. Ils supplient le père de Roseanne de faire venir un prêtre et c’est la petite qui va chercher le père Gaunt. A partir de ce jour, le prêtre refuse que le père de Roseanne continue son travail de gardien de cimetière catholique et lui impose une place de chasseur de rats.
La déchéance commence: le père de Roseanne est retrouvé mort. Le prêtre propose à la jeune fille d’épouser le remplaçant de son père, un homme âgé mais bon catholique. Elle refuse, trouve un travail dans un café et rencontre l’amour avec Tom. Leur bonheur dure très peu et à partir de là, les versions divergent. Selon le père Gaunt qui a rédigé un rapport pour faire interner la jeune femme, la fille du presbytérien est une nymphomane, doublée d’une mère infanticide. Pour Roseanne, qui a décidé d’écrire en cachette ses souvenirs, il est question d’une tragique méprise. En acceptant un rendez-vous avec le frère de l’homme qui avait été assassiné, elle avait voulu revivre un peu de sa jeunesse, reparler de  son père accusé de traîtrise et c’est tout, mais leur rencontre a eu des témoins, dont le prêtre. Du jour au lendemain son mari la renie, le père Gaunt lui apprend quelques années plus tard que son mariage est nul et non avenu.
Tout ceci, le psychiatre l’ignore lorsqu’il interroge la vieille femme mais il est troublé par sa dignité et cherche à savoir quels événements réels l’ont amenée à l’hôpital psychiatrique. Il s’obstine car le compte-rendu du prêtre ne le convainc pas. Lui, de son côté, écrit aussi son journal car il a conscience depuis la mort de sa femme d’être passé à côté de beaucoup de choses de la vie.
Je vous invite à découvrir le dénouement inattendu de ce roman au rythme haletant et à certaines scènes d’anthologie. L’accouchement de Roseanne m’a rappelé celui d’Adèle dans Pot Bouille : même dureté, même accablante solitude.

BARRY, Sebastian Le testament caché. Paris, Losfeld, 2009 (Littérature étrangère)

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Ripley chez les Anglais 9 septembre 2008

Filed under: Roman — Dominique @ 9:02
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Dans ma vie de lectrice j’ai été marquée par nombre de livres, mais il y en a un qui surgit spontanément dans mon esprit comme un très grand roman qui m’a séduite, autant par son fond que par sa forme… Il s’agit de Ripley Bogle, paru chez Bourgois en 1996, de Robert MacLiam Wilson, un Irlandais du Nord, né à Belfast en 1964. Ce roman a une grande connotation autobiographique, d’après les informations que j’ai pu trouver sur l’auteur, ce qui ne fait que confirmer ce que je pensais déjà : Robert, tout comme son héros Ripley, a été SDF à Londres. Ce ne serait pas possible sinon de décrire si parfaitement le monde des pauvres hères aux prises avec le froid, la faim, la solitude et, surtout, la honte. Ripley, dont on assiste à la naissance en début de livre, nous situe un environnement pouilleux et misérable, voyez plutôt :

Après ma naissance, ma mère, Betty Bogle (incroyable, non ?) fut assaillie par la culpabilité. Elle avait convolé en justes noces un mois seulement avant ma naissance, mettant ainsi une fin prématurée à une carrière prometteuse et fort convenable de prostituée de bas étage, et elle considéra que mon statut illégitime accentuait grandement mon aspect grotesque. Mon père, Bobby Bogle (de pire en pire), acquiesça de tout cœur aux dires de ma brave Maman. Cet ancien boulanger était un chômeur assidu, doté d’une réserve d’alcool miraculeusement inépuisable et de la conviction inébranlable de s’être marié en dessous de son rang. Voilà bien les Gallois…

Pas mal, non ? en quelques lignes le ton est à peu près donné : misère, alcoolisme et saleté qu’on imagine régner dans la plupart des foyers des quartiers pauvres d’Irlande du Nord (ou du sud, d’ailleurs… on en parlera un autre jour !). Sauf que Ripley est loin d’être bête, il est même étonnamment brillant, un genre de diamant surgi, on ne sait comment, d’une bouse de vache… Ripley est fier, arrogant, génial et irrésistiblement beau… Autant dire qu’il se fait assez vite virer de sa famille à qui il ne fait pas honneur, loin s’en faut ! Et puis, son seul ami meurt dans des circonstances obscures, il offre son cœur à Deirdre qui le piétine sans pitié… bref, accepté à Cambridge, il quitte sans état d’âme son île natale. Etudiant brillant et révolté, il mène la vie d’un vrai dur irlandais, alcoolique, don juan, génial, irrésistible, flambeur, d’une intelligence prodigieuse… pour finir misérablement, quatre ans plus tard, sur un banc ou sous un pont avec les laissés pour compte de l’ère Thatcher, à promener sa carcasse décharnée, son manteau crasseux et son âme épuisée à travers les rues humides de Londres. Il nous raconte tout ça, Ripley le cynique, l’orgueilleux… mais qui sait si il ne ment pas, parfois ??

A vous de voir…

Robert MacLiam Wilson, comme le prouve l’ensemble de son œuvre, est très concerné par les réalités sociales, la lutte des classes, la pauvreté en milieu urbain. Et ses préoccupations sont servies, dans ce livre plus particulièrement, par une langue foisonnante qui, associée à un humour ravageur et un cynisme glaçant, devrait laisser des traces indélébiles dans votre âme de lecteur averti. Au fait, le voici, l’avertissement : c’est noir, très noir, glauque et trash… Mais je me permets d’insister : ce livre est génial.

WILSON, Robert MacLiam. Ripley Bogle. Paris, Bourgois, 1996 (Fictives)
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