L'Hibouquineur

Le blog de littérature des BM de la Ville de Genève

Une dernière tournée ? 24 août 2012

Filed under: Roman — Roane @ 3:41
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Quand vous tombez sur un roman où le bibliothécaire n’est ni acariâtre, ni frustré, ni maladivement timide, ni maniaque, certes un peu dépressif, et qu’aucun chignon informe ne vient l’étiqueter « bibliothécaire AOC » (quand il s’agit d’un homme, comme ici, cette caractéristique n’est pas fréquente), la professionnelle du livre que je suis frétille déjà de plaisir. On laisse donc les clichés chez les scribouillards et hop-là, on saute allègrement dans le bibliobus de ce sympathique personnage, « le Chauffeur », comme ont l’habitude de l’appeler ses lecteurs.

A quelques jours du départ pour sa tournée d’été, il est attiré par l’agitation dans la rue autour d’une fanfare française invitée à se produire pour le Festival d’été à Québec. Parmi ces musiciens se trouve Marie au visage qui lui rappelle celui de Katharine Hepburn. Les quelques mots qu’il lui adresse d’emblée nous laissent deviner que cette femme lui plaît… Une certaine tension est également perceptible quand il évoque cette tournée. La dernière ?

« Je visite les petits villages entre Québec et la Côte-Nord. C’est un grand territoire… Je fais une tournée au printemps, une durant l’été et une à l’automne ». Il eut du mal à prononcer le dernier mot et son visage s’assombrit. La femme le regarda plus attentivement. Il détourna la tête et se mit à contempler l’horizon brumeux. Ils restèrent silencieux côte à côte ; ils avaient la même taille, les même cheveux gris.

La fanfare décide de louer un vieil autobus scolaire pour visiter la région tout en se produisant par-ci, par-là. Ils vont alors cheminer un moment ensemble, ce qui permettra à Marie de passer d’un camion à l’autre, d’une visite de groupe à un repas à deux, d’une baignade collective à des confidences au bord de l’eau et d’une chambre d’hôtel au lit pliant du bibliobus. D’après les indices semés au fil des kilomètres, notre homme semble retrouver un sens à sa vie. « C’est un petit bonheur que j’avais ramassé », lui souffle Félix Leclerc que le Chauffeur ne manque pas de citer parmi ses poètes préférés. D’ailleurs ce roman n’est pas seulement un belle histoire d’amour entre deux personnes enchantées d’oublier leurs désenchantements mais également un hymne à la littérature et surtout à sa transmission.
On oublie les règlements stricts des prêts de livres de nos bibliothèques car, ici, seul un cahier indique le nom  des contacts qui viendront rapporter et choisir des livres pour eux et d’autres lecteurs perdus dans ces grands espaces. Il arrive même que le Chauffeur prête un livre à quelqu’un qui passait là par hasard. Il lui demande d’essayer de le renvoyer au Ministère de la culture. Rien n’est inscrit, la confiance est l’unique contrat entre la bibliothèque circulante et son lecteur. Parfois les livres ne reviennent pas et le Chauffeur dit simplement « ce n’est pas grave ». Il faut alors jeter aux « hosties » nos principes de bibliothécaires pour s’ouvrir à d’autres horizons.
Parmi les lectures que conseillent le Chauffeur, on trouve des classiques comme Le vieil homme et la mer, L’écume des jours mais aussi des oeuvres moins connues chez nous comme des nouvelles de André Major ou L’avalée des avalés de Réjean Ducharme.

Ce livre est à la fois un voyage dans l’intime, un autre voyage à travers les superbes paysages au nord-est du Québec et pour terminer l’exploration de la passion de lire et surtout, de donner envie de lire. Quand on termine la lecture de ce roman « on est aux petits oiseaux » comme le dit si joliment l’expression québécoise.

Disponibilité
POULIN, Jacques. La tournée d’automne. Ottawa, Leméac, 1993. 208 p.

 

Un libraire qui n’a pas la banane 22 septembre 2011

Filed under: Documentaire — Roane @ 4:59
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Toujours à l’écoute de ce qui se dit ou s’écrit sur le livre et la lecture, je ne pouvais rester insensible aux cris de ce Libraire en colère. Je connais la difficulté de la profession, les vagues que  le livre électronique provoque, le combat difficile avec l’Amazon mais, dans ce chaos, il y a aussi, je pense, des passages à creuser, des idées à trouver et il n’est pas nécessaire de devenir aigri comme Monsieur Delhomme, ça ne fait de bien ni aux livres, encore moins aux libraires, voyez plutôt…

Posons le décor. En 1981 quand François Mitterrand plantait ses roses à l’Elysée, notre libraire le suivait et s’installait au Rond-point des Champs-Elysées. Le président n’avait pas le choix de son lieu de travail… le libraire, si. Au milieu des boutiques et des restaurants de luxe, difficile de se distinguer. J’imagine qu’il a dû vivoter tant que l’économie n’était pas trop mauvaise jusqu’à se retrouver au bord de la faillite aujourd’hui. Payer un loyer de 5’000 euros est juste inconcevable pour une librairie… N’aurait-il pas fallu déménager plutôt que de mourir en milieu hostile ?

Dans son livre, il rend tout et tout le monde responsable de sa chute… sauf lui. Pas de remise en question, de réflexion, seulement des accusations maladroites : « Si les parents se montraient bons, ou moyens lecteurs, ils donneraient ainsi un magnifique exemple ». Il oppose en permanence le livre au DVD ou au cinéma qui sont pour lui la mauvaise culture, celle qui ne demanderait aucune réflexion. David Lynch plus accessible que Marc Lévy ? Pas un mot non plus sur les petits disquaires qui sont tombés les uns après les autres mais la musique semble également l’agacer ; il a horreur de ces gens qui en écoutent partout et qui feraient mieux de lire. CD, DVD, cinéma, TV, ordinateur, ce monde de sons et d’images le dérange :

Dès que ça bouge, « que ça s’explique tout seul », il n’y a aucun effort à faire, on peut espérer de leur part un minimum d’attention. Toutes ces tables remplies de livres dans un silence religieux peuvent provoquer une certaine irritation, peut-être même des démangeaisons. Il ne faut pas leur faire peur.

Dans sa librairie, rien d’autre que des livres, du silence et des personnes comme lui, qui doivent se gargariser de « c’était tellement mieux avant ».
Ce qui est aussi choquant dans ce pamphlet c’est l’accueil que le libraire réserve à celui qui ose pousser sa porte. Le malheureux est alors l’objet de toutes sortes d’interprétations, de jugements fortement teintés de mépris. A la place du curieux, comment ne pas faire un petit tour et vite s’en aller, poussé par de trop mauvaises ondes.

La tentation est grande d’en freiner un, de l’attraper par le col, et brutalement de lui demander ce qu’il fait là. Lui demander s’il a lu Valéry Larbaud ou le dernier essai de Finkielkraut, s’il sait lire, s’il voit, s’il me voit ou si ça n’est qu’un rêve ou si je suis son cauchemar.

Comme Emmanuel Delhomme a également horreur de la télévision, il dédaigne le client bafouillant une référence ou ayant griffonné et estropié le nom d’un auteur vu dans « le poste » ; il le singe méchamment : « Vous savez l’émission deeû, sur laaâ chaîne vers 22 heures. Ma solution c’est de leur demander si celui auquel il pense a bien une chemise rouge ou bleue ou verte. Habituellement ça les calme et on n’est pas obligé d’aller plus loin ».
Voilà, c’est dit, « pas obligé d’aller plus loin » ;  l’autre en face n’est  qu’un stupide téléspectateur, un client qui ne mérite pas ce libraire, il n’a qu’à s’en aller à la grande surface la plus proche. Il se dira que décidément les livres ne sont pas faits pour lui. Quelle arrogance Monsieur Delhomme ! En lisant cet extrait, vous ne vous dites pas qu’il l’a bien un peu cherchée, sa faillite ?

Et le pauvre touriste (évidemment dans le coin, il en passe) qui ose demander « Vous ne savez pas où est la Rue de Marignan ? » et la réponse qui hérisserait le chignon de la plus ringarde des bibliothécaires « Puisque je ne sais pas, pourquoi me le demandez-vous ? ». A plusieurs reprises, il fait preuve de mépris face aux gens qui ne s’expriment pas correctement, pas comme devrait parler un habitant d’un beau quartier, un vrai lecteur avec une vraie culture…

Dans un autre chapitre il énumère toutes les questions qui le fâchent et là encore, on se dit que ce libraire a définitivement perdu tout le goût des Autres et de leurs différences. Voyons  un peu ces questions qu’il juge tellement agaçantes : « Combien de livres lisez-vous par semaine ? On voit bien que vous êtes un passionné. Quand vous dites que c’est un chef-d’oeuvre, ça veut dire quoi ? Si la personne à qui j’offre ce livre ne l’aime pas, peut-elle venir l’échanger ? » … Quand je pense que dans la bibliothèque où je travaille la question récurrente est :  « Vous avez des toilettes ? », je n’ose imaginer sa réponse.

Mais revenons rapidement à sa bête noire, le livre électronique qui tuerait les libraires. Point de statistiques ici, ni de recherches approfondies. Emmanuel Delhomme n’imagine pas qu’une personne puisse lire un roman classique sur une tablette, une bande dessinée qu’il a achetée en librairie et un essai qu’il a commandé par Amazon. Pour Emmanuel Delhomme, le monde est tellement simplifié qu’il en devient caricatural.

Emmanuel Delphomme s’offusque aussi du succès du livre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Il s’en prend aux personnes qui viennent acheter ce petit opuscule (et qui ne reviendront certainement pas après avoir entendu les jugements désagréables sur leur achat). Il reproche donc à Hessel cette invitation à s’indigner et de ne rien faire. Sauf que Stéphane Hessel a fait la guerre, a été torturé, envoyé à Buchenwald, puis à Dora, a échappé deux fois à la pendaison. Par la suite il a été très actif pour le respect des droits de l’homme et encore aujourd’hui, à 87 ans, il se bat pour la paix dans le monde. Rappelons aussi que Hessel a renoncé à ses droits d’auteurs, 55% vont aux distributeurs qui redonnent… aux libraires… Si ça c’est ne rien faire !
En terminant la lecture de ce livre, je suis heureuse de l’avoir emprunté gratuitement dans ma bibliothèque.

Pour ne pas finir sur une note pessimiste, je vous conseille plutôt N’espérez pas vous débarrasser des livres. Il s’agit d’une discussion à bâtons rompus entre Umberto Eco (l’auteur du fameux Nom de la rose et aussi médiéviste, sémioticien, etc.) et Jean-Claude Carrière (écrivain, dramaturge et scénariste qui a beaucoup travaillé avec Buñuel). Tous deux sont des passionnés de livres anciens mais aussi de cinéma, de culture en général. Ils ont l’intelligence de réfléchir, de prendre le temps d’analyser les changements et d’en voir les avantages et inconvénients. Pour eux, le monde n’est pas noir ou blanc.

Il est évident qu’un magistrat emportera plus facilement chez lui 25000 pièces d’un procès si elles sont mémorisées dans un e-book. […] De toute façon nous ne pourrons plus lire les Tolstoï et tous les livres imprimés sur de la pâte à papier car ils commencent à se décomposer dans nos bibliothèques. […] Sans électricité, tout est irrémédiablement perdu. En revanche, nous pourrons encore lire des livres dans la journée, ou le soir à la bougie, quand l’héritage audiovisuel aura disparu.

DELHOMME, Emmanuel. Un libraire en colère. Paris, Editeur, 2011. 93 p.
Disponibilité

HESSEL, Stéphane. Indignez-vous. Montpellier, Indigène, 2010 (Ceux qui marchent contre le vent). 29 p.
Disponibilité

CARRIERE, Jean-Claude ; ECO, Umberto. N’espérez pas vous débarrasser des livres. Paris, Grasset, 2009. 330 p.
Disponibilité

 

La bouquineuse 14 février 2011

Filed under: Roman — davide @ 8:00
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La bouquineuse est un petit livre dont le titre ressemble fort au nom de ce blog. Ensuite…eehh…c’est un livre dans lequel il ne se passe pas grand-chose. Mlle Tamara lit et mange des fruits, et parfois les livres qu’elle lit provoquent des événements surprenants, parfois ce sont les fruits (ce que je connais bien, surtout en ces périodes au cours desquelles je consomme bien trop de mandarines).
Honnêtement, difficile pour moi de vendre ce livre. Le propos (et la couverture) promettait tant : les aventures magiques d’un rat de bibliothèque (et une jeune femme à la chevelure méduséenne, les yeux fermés, la bouche légèrement entrouverte, les joues rosies et un livre MONUMENTAL sur les genoux…je…hum) bref, il faut tout de même reconnaître une construction intéressante à l’ensemble, mais le rythme m’a semblé un peu bancal. D’autre part, j’ai eu l’impression que l’écriture était un peu désuète, avec ici ou là un terme nous rappelant que nous étions bien au 21ème siècle. Mais il est tellement difficile de trouver un lien avec ce personnage, pas forcément fade. C’est juste que Mlle Tamara n’a que peu d’intérêts (ce que je comprends), mais ne les développe pas tant que ça, et semble stagner dans une sorte d’attente de l’événement qui lui remontera la petite clé qu’elle a dans le dos et fera avancer l’intrigue.
Enfin, il faut reconnaître que la chute peut potentiellement se sortir des ornières coulées dans le béton armé qui régissent l’écriture de la plupart des romans contemporains et, comme mentionné plus haut, que le livre est court. Mais il vous faudra ne compter que sur vous-mêmes pour trouver une raison de le lire.

ŽIVKOVIĆ, Zoran. La bouquineuse. Vevey, Xenia, 2009. 121 p.

Disponibilité

 

Le canapé rouge 1 décembre 2009

P1010215En cette période où murmurent les fantômes des murs, si nous faisions ensemble un voyage vers l’Est ? Laissons la Trabant, cette petite voiture made in ex-RDA, QG de tous les journalistes en reportage pour ce vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin et embarquons-nous plutôt dans le Transsibérien avec Anne, la narratrice du Canapé rouge de Michèle Lesbre.
Ne recevant plus de nouvelles de Gyl, un ex qu’elle a naguère follement aimé, Anne décide d’aller lui rendre visite au bord du Lac Baïkal où il s’est établi pour vivre ses utopies et aller jusqu’au bout de ses rêves, comme dit la chanson. Si vous avez vous-même un jour voyagé dans ce train mythique, vous retrouverez les sensations décrites dans ce petit roman. Les pensées défilent au rythme des paysages souvent monotones qui invitent à la réflexion, l’introspection, la lecture aussi. Le temps prend son temps, seuls les fuseaux horaires s’agitent tandis que l’heure de Moscou, rigoureuse, monte la garde.  Notre espace-temps prend définitivement du plomb dans l’aile quand au wagon-restaurant on nous propose de goûter à la vodka locale…

J’aimais ces réveils sans repères, subtils mélange de rêve et de réalité. Dans le compartiment, les souffles irréguliers de mes compagnons de voyage encore endormis ajoutaient à l’étrange impression de m’être égarée, mais j’étais plutôt dans un immense abandon où mon corps prenait toute sa place et devenait, au fil des jours, plus réceptif, plus présent.

Anne se souvient de ses amours, engage la conversation avec les « habitants » du train, se nourrit et se transforme. Au bout, il y aura peut-être Gyl, qu’importe, le voyage est bien le thème central de ce roman. Et le canapé rouge me direz-vous ? J’y viens. À Paris, loin de la toundra,  il trône au fond du couloir de l’appartement de Clémence, la voisine d’Anne qui habite à l’étage en-dessous, une dame âgée à qui elle vient régulièrement lire des pages de ses passions littéraires, principalement des histoires de femmes remarquables : des connues comme Virgina Woolf, Carson McCullers, Milena Jesenska, intime de Kafka, et des moins célèbres comme Marion du Faouët cheffe d’une troupe de brigands bretons pillant les riches pour redonner aux pauvres. Une réelle amitié s’est installée entre ces deux femmes de générations différentes, l’une voyageuse, l’autre pas, mais qui se retrouvent dans leur identité de féministes, mais surtout de grandes amoureuses. Deux Dames, belles et rebelles qui, le temps d’un voyage, auront cherché à répondre, chacune à leur manière,  à des interrogations existentielles.

LESBRES, Michèle. Le canapé rouge. Paris : Wespieser, 2007. 148 p.

Disponibilité